Version Femmes

Versions femmes

Douze jours après l’ Eurovision, le 1er avril 1965, Serge donne avec son pianiste René Urtreger son dernier concert à Nice, dans le Hall des Expositions, à l’occasion de la Nuit du Droit.

Ce tour de chant lui permet de tourner la page sur huit années de galères, de tournées ratées, de galas minables, de cabarets enfumés, de publics snob ou hostiles. Huit années de trac, de timidité tétanisante, de maladresses, de commentaires désobligeants dans la presse, de « peu d’aptitude au métier de chanteur » comme l’avait dit un chroniqueur … Huit années passées à chercher son public sans jamais le trouver, ou si peu.

Grâce aux droits d’auteur de « Poupée de cire », il a enfin les moyens de son extraordinaire générosité. Il décide d’emblée qu’il est temps pour Joseph, qui approche des soixante-dix ans, de prendre sa retraite : malgré les réticences de sa maman, qui s’est toujours beaucoup inquiétée de sa situation pécuniaire (l’ayant sans doute trop souvent vu sans un liard), il verse à ses parents un pécule trimestriel. Il commence aussi à écumer les antiquaires et s’achète un tapis en astrakan et un fauteuil de dentiste anglais du XVIII e … Et puis il y a les enfants de sa sœur Jacqueline, Yves et Isabelle, nés l’un en 1955, l’autre en 1960, ses neveux qu’il adore …

Surnommé par le chansonnier Robert Rocca « le personnage en quête de droits d’auteur», Gainsbourg va les claquer dans les boîtes, par exemple au « New Jimmy’s » chez sa copine Régine. Ils ont plus d’un point commun : nés à quelques mois d’ intervalle, ils ont vécu les mêmes expériences durant la guerre, ils ont dû fuir et se cacher. Régine est tentée par la chanson, et même la grande chanson populaire – ce qui est contredit par son image de «reine de la nuit». Après un 45 tours cousu sur mesure par Aznavour, Serge la gâte et lui balance «Les p’tits papiers» :

Laissez parler
Les p’tits papiers
A l’occasion
Papier chiffon
Puissent-ils un soir
Papier buvard
Vous consoler

Régine:

« En fait il était venu m’apporter une chanson intitulée « Il s’appelle reviens », que j’avais trouvée amusante mais vraiment courte. Je le lui dis et lui demande : « Tu ne penses pas l’allonger? …  » Il me répond que non. Et puis il me dit : « J’ai pensé à un autre truc mais franchement je ne sais pas ce que ça vaut, ça n’a ni queue ni tête, c’est un machin que j’ai écrit comme ça. » Il sort timidement un papier de sa poche, se remet au piano et marmonne : « Tu me dis franchement ce que tu en penses, moi Je crois que c’est nul. » En fait il n’en pensait pas un mot : il a commencé à jouer « Les p’tits papiers » et moi je suis tombée à la renverse, c’était un chef-d’œuvre et ça l’est toujours ! »

Laissez glisser
Papier glacé
Les sentiments
Papier collant
Ça impressionne
Papier carbone
Mais c’est du vent

A propos de cette interprète inattendue, Serge écrira, des années après, ces quelques phrases :

« Régine c’est un club privé à elle toute seule. N’y entre pas qui veut. Une nuit elle m’a filé son passe. Il y avait à boire mais pas de musique. Alors je lui ai enfoncé dans la tête quelques-uns de mes meilleurs titres. »

Il est intéressant de constater qu’entre l ‘«Accordéon» de Juliette Gréco, «Les p’tits papiers» de Régine et le «Bloody Jack» de Zizi Jeanmaire, il existe une constante populaire et gouailleuse qui n’a rien à voir; a priori, ni avec l’avant-garde de Gainsbourg Confidentiel ni avec la pop yé-yé de « Poupée de cire ». Pour comprendre cette attirance il faut évidemment remonter aux Charles Trenet et Fréhel de son enfance…

En Régine, il perçoit la femme d’affaires vaguement cynique et l’imagine donnant des conseils aux petites morues débutantes. Cela donne «Si t’attends qu’les diamants te sautent au cou», une chanson pas tellement éloignée des «Jeunes femmes et vieux messieurs» et «Ronsard 58» de ses débuts :

Rien ne vaut un homme autour du cou
Du moins pour se passer ses envies
Regarde derrièr toi ma chérie
Ce sont tes vingt carats qui s’enfuient
Si tu n’as que ça à mettre au clou
Dépêche-toi tant qu’t’es encore jolie
Aux yeux de tous les vieux débris
Ta jeunesse ça n’a pas de prix

Du 22 au 24 juin 1965, Serge retrouve Brigitte Bardot au studio Blanqui, avec ses fidèles complices Claude Dejacques à la direction artistique et Alain Goraguer aux arrangements et à la direction d’orchestre. Quatre titres sont mis en boîte, dont deux signés Gainsbourg. «Bubble Gum» fera un joli parcours dès sa sortie, en juillet, dans le palmarès des singles de l’été :

Aimer toujours le même homme
C’est des histoires à la gomme
L’amour mon vieux .c’est tout comme
Du bubble bubble-gum

Piano bastringue façon far-west, la B.B. qui va triompher en fin d’année aux côtés de Jeanne Moreau dans Viva Maria chante aussi « les Omnibus».

Partant de la constatation qu’il existe des hommes-sleepings, des hommes-express et des hommes-pullmans (et même des wagons à bestiaux), Gainsbourg lui écrit :

Quant à moi ce que j’aime le plus
C’est de loin tous les omnibus
J’aime les arrêts imprévus
Dans tous les petits coins perdus

Le septième super-45 tours de France Gall est également publié au début de l’été : avec son épatante mélodie, «Attends ou va-t’en» est une des plus grandes réussites de sa période yé-yé :

Attends ou va-t’en
Mais ne pleure pas
Attends ou va-t’en
Loin de moi
Attends ou va-t’en
Ne m’embête pas
Va-t’en ou alors attends-moi

Petit calcul : en quinze mois, du printemps 1964 à l’été 1965, Serge a signé huit tubes : «N’écoute pas les idoles», «Laisse tomber les filles», «0 o Sheriff», «Poupée de cire poupée de son», «Les p’tits papiers », «La Guérilla» «Bubble Gum» et «Attends ou va-t’en».

Sans inclure «Poupée de cire», il est vraisemblable que les ventes totales des sept autres disques se situent entre 1 million et 1,5 million d’exemplaires. En face, les ventes de Gainsbourg Percussions, que l’on peut estimer sans trop risquer de se tromper à 3 ou 4 000 copies (il n’existe aucun chiffre fiable des ventes de disques à cette époque). Et ce n’est pas fini : pour Pétula Clark, il écrit «Les Incorruptibles», en s’ inspirant du feuilleton télévisé qui fait un triomphe depuis le 5 janvier 1964 sur la deuxième chaîne et qui met en scène Robert Stack dans le rôle d’Elliott Ness, au cœur de la prohibition, à Chicago, capitale de la mafia… Quand il écrit, pour Pétula, on a l’impression qu’il imagine déjà le show des Carpentier, les costumes, les décors et la chorégraphie – quant aux paroles, elles sont simplissimes :

Tous ces alcools
Prohibés
C’est du pétrole
Raffiné
Du vitriol
Destiné
A te faire tomber raide avant même d’y goûter

Pétula Clark :

«J’adorais chanter « Les Incorruptibles » sur scène. J’ai toujours eu le sentiment que Serge n’aimait pas donner l’impression qu’il était professionnel alors qu’il l’était complètement. Il avait l’ air de se moquer de tout, tout en étant très efficace. Je trouvais ça à la fois irritant et fascinant.»

En 1965-66, ses ventes massives placent Pétula en tête des vedettes européennes, juste derrière les Beatles: Et si au total elle a inscrit à son répertoire environ 300 chansons en français, nombreux sont ceux qui ne se souviennent que d’une seule, publiée au tout début 1966, «La gadoue», soit le dixième, tube consécutif pour Gainsbourg :

Du mois de septembre au mois d’août
Faudrait des bottes de caoutchouc
Pour patauger dans la gadoue
La gadoue, la gadoue, la gadoue

Gainsbourg tel quel