Lucien Ginsburg en famille

Une enfance difficile

Lucien passe une année scolaire 1940-41 normale, en 5è, à Condorcet toujours, malgré un maître qui se révèle particulièrement désagréable en insistant lourdement sur son nom : Ginsburg, Ginsburg, Ginsburg

Du haut de ses treize ans, avec ses boîtes d’aquarelles, ses crayons de couleur, ses fusains et ses pastels, tous achetés dans une boutique de la rue Chaptal, cela fait déjà un bout de temps qu’il montre des dispositions certaines au dessin et à la peinture.

Gainsbourg

« Mon père, qui avait juré de ne plus jamais toucher un pinceau, m’emmène dans une académie de peinture, à Montmartre. Là, je suis les cours de deux vieux postimpressionnistes, Camoin et Jean Puy. Initiation érotique, je laisse un jour passer devant moi, j’étais déjà galant, une jeune femme, très belle. C’était un modèle. Moi je n’en étais pas encore au nu, je travaillais sur le plâtre, je dessinais au fusain. Par la suite, je me souviens d’un autre modèle, une Africaine qui s’appelait Josepha. Un jour, j’ai aperçu entre ses jambes un bout de serviette hygiénique, ça m’a révulsé … »

C’est à treize ans que Lulu est surpris par son père en train de se masturber : Joseph lui ordonne d’arrêter ça tout de suite, sans explication. C’est là que commence et s’achève son seul et unique cours d’éducation sexuelle. Succinct, certes, mais au moins évite-t-il d’entendre des âneries du genre « ça rend sourd » ou « si tu refais ça, tu iras en enfer ».

Gainsbourg :

« C’était hyper – strict chez moi, russkof,  judéo – russkof strict. Il y a juste un jour, mon père, parce que j’avais pissé sur le coin des goguenots, qui m’a dit:  » Tiens ta queue et dirige ton jet « . Enfin il a pas dit « queue » , il a dit  » tutu « . C’est ça:  » Tiens ton tutu et dirige ton tutu, mais ne pisse pas sur les côtés « . Voilà, c’est toute la misérable approche sexuelle que j’ai faite avec mon père (2). »

Interviewé par Pablo Rouy et Marco Lemaire pour le magazine gay GPH en 1984, Serge le caméléon donnait une version plus fleurie de l’incident…

Gainsbourg :

« Un jour mon père m’a dit :  » Faut pas que tu te branles « . Je devais sûrement avoir fait des taches sur le drap. Le lendemain je me suis foutu le doigt dans le cul et j’ai dit : « Ah, intéressant « . Je ne le disais pas d’une façon aussi chic. C’était une déviation physique, physiologique et instinctuelle que j’ai trouvée très bien. Papa m’a donné un interdit d’un côté. Ce fut mon premier trip dans l’autre sens, ce qui ne m’a pas empêché de retourner aux femmes. »

A la rentrée scolaire 1941, qui correspond à sa 4e, Lucien n’est plus inscrit à Condorcet, pour raisons de santé, et la situation des Juifs dans la capitale se dégrade de jour en jour : dès juin 1941, par exemple, la Propagandastaffel fait placarder des affiches antisémites grand format.

Dans la nuit du 2 octobre, sept engins explosifs occasionnent des dégâts dans autant de synagogues (rue de la Victoire, rue des Tournelles, rue Pavée, etc.). Quelques jours plus tard, la Ligue française distribue des tracts posant la question :  « Voulons-nous vivre français ou mourir juifs ? »

Au début du mois de janvier 1942, c’est au tour du Parti populaire français de Doriot d’éditer des affichettes affirmant que « les Juifs ont volé 500 milliards au travail français ». Au même moment s’achève une exposition intitulée « Le Juif et la France » au Palais Berlitz, qui a attiré plus de 200 000 visiteurs accueillis par « une grande composition allégorique représentant une sorte de vampire à longue barbe, aux lèvres épaisses et au nez crochu, dont les doigts décharnés, semblables à des serres d’oiseau de proie, s’ agrippent à un globe terrestre ».

En face de chez les Ginsburg, au 10 de la rue Chaptal, dans les locaux de la SACEM, une autre infamie est perpétrée, comme on l’a découvert en mai 1999 lorsque a été révélé le scandale des auteurs juifs dépossédés. En octobre 1941, ses deux lettres précédentes (datées de juillet et août 1941) étant restées sans réponse, la SACEM demande au Commissariat général aux affaires juives quelles directives la société doit suivre vis-à-vis de ses « membres, auteurs et compositeurs de musique juifs ».

De sa propre initiative (lettre adressée à ses membres le 17 novembre 1941 ), la SACEM décide de priver les sociétaires en question de leurs droits d’auteur, sans avoir reçu de consigne de l’administration de Vichy : pour continuer à toucher ses droits il faut attester son aryanité avant le 10 décembre; la SACEM ordonne à ses sociétaires juifs de se déclarer comme tels mais aussi d’indiquer s’ils possèdent des comptes bancaires. La circulaire les avertit qu’une fausse déclaration pourrait « entraîner, pour le signataire, l’internement dans un camp de concentration».

Le 10 janvier 1942, la SACEM reçoit enfin la réponse attendue alors qu’elle a déjà établi la liste des sociétaires juifs et bloqué les versements : la section financière du Commissariat général aux questions juives lui donne pour instruction d’adopter les règles fixées, le 19 décembre 1941, à la Société des gens de lettres; il est précisé que « les droits d’auteur perçus par les auteurs eux-mêmes sont assimilés à des honoraires. Ils peuvent donc être mis librement à la disposition des intéressés ».

Mais la SACEM persiste à bloquer les fonds … A la fin de la guerre, alors que le gouvernement ordonne de verser l’argent bloqué à la Caisse des dépôts et consignations, elle n’en fait rien. Nombreuses sont par ailleurs les branches professionnelles « qui s’engagent bien au-delà des dispositions du statut et outrepassent les dispositions législatives et réglementaires en vigueur ». On constate le même genre de comportement du côté de certains médecins ou avocats. Mais aussi dans le monde du spectacle et du music-hall : en août 1941 le journal Cinéma Spectacles, paraissant à Marseille, publie un communiqué, qualifié de très important, demandant aux directeurs de théâtre, orchestres, etc., de bien s’assurer « de l ‘aryanisme des troupes ou artistes qui leur seront proposés, toute infraction pouvant engager leur responsabilité personnelle ».

Après une saison 1940-41 très difficile (officiellement, il n’a travaillé que deux mois à l’Ange rouge), Joseph a pourtant trouvé un engagement régulier à la Cabane cubaine, où il va passer le plus gros de la saison 1941-42. Cependant, par prudence sans doute, il ne répond pas au syndicat des musiciens qui lui écrit en février 1942 pour lui demander pourquoi il n’a pas réglé sa cotisation.

Joseph et Olia ont d’autres soucis : Lucien n’a pas pu s’inscrire à la rentrée en 4e parce qu’il est tombé malade. Déjà qu’il n’était pas costaud, ses parents n’ayant comme lui aucun intérêt pour le sport, il passe à un stade quasi rachitique. Dans un premier temps, les docteurs ne comprennent rien à son affection : affaibli, incapable de se lever, il tousse et reste couché de longues semaines, le ventre gonflé et douloureux. Serait-ce la typhoïde ? Il refuse de manger : Olia lui prépare des petits biscuits-sandwiches mais il fait semblant de les grignoter et les cache sous son lit dès que sa mère a le dos tourné.

En fait, il est atteint d’une péritonite tuberculeuse, mortelle à l’époque à 99 %. Explication: dans un premier temps, la tuberculose s’installe. Le patient crache des horreurs. La farandole des bacilles de Koch. Puis l’infection se propage, par voie sanguine, jusqu’au péritoine, la membrane qui enveloppe les intestins … Finalement, le plus grand spécialiste français en pédiatrie, le Professeur Robert Debré, est appelé au chevet du petit Lulu. In extremis il le sauve en donnant le bon diagnostic, a ce détail, près qu’il n’existe en ce temps-là aucun traitement pour ce type d’infection. Seule solution : envoyer le gamin en cure, respirer le bon air à la montagne.

Impossible à envisager vu la situation. On se rabat sur la campagne et Lucien est aussitôt expédié à Courgenard, petit village de 500 habitants dans la Sarthe. La maladie l’a laissé dans un état pitoyable, il ressemble a un petit vieux et c’est tout juste si les gosses de paysans ne lui envoient pas des pierres.

Pourquoi Courgenard ? Parce que les Ginsburg venaient d’y passer leurs vacances, durant l’été 1941; sur les conseils d’une voisine, Mme Choisy, qui avait l’habitude de se mettre au vert à La Bassetière, à deux pas de l’église romane, chez les Dumur, une famille de paysans. Ceux-ci louent pour une somme minuscule une petite maison indépendante de leur ferme, un deux-pièces, où s’installe la petite famille, « dormant sur des paillasses » : selon les souvenirs de Jacqueline. Dans cette petite maison les Dumur avaient déjà accueilli plusieurs familles, notamment en juin 1940, durant l’exode.

S’en aller à Courgenard ressemble à une expédition, d’autant que le voyage comporte un certain nombre de risques. En évitant les contrôles dans les gares: il s’agit de prendre le train jusqu’à La Ferté-Bernard. Là, le père Dumur vient les chercher en carriole. Et s’ il n’ est pas au rendez-vous, eh bien tant pis, il faut faire les 9 kilomètres à pied, avec les valises …

Arrivés à la ferme, les Ginsburg sont accueillis par Jean, le grand fils, qui a dix-huit ans en 1941, et ses trois sœurs. Bien des années après, Jean deviendra le maire de la petite commune.

Jean Dumur :

« Au début de l’été 1941, ils étaient arrivés tous les cinq, et peu de temps après, quelques semaines peut-être, le père est retourné à Paris, la mère et les enfants sont restés. Le jour, je travaillais dans les champs et Lucien m’accompagnait, mais il était trop jeune pour travailler, parfois il m’aidait un peu à ramasser les pommes de terre. Ensuite il est revenu seul et il a vécu avec mes parents. Mais ma petite soeur, Thérèse, s’en souvient mieux. Elle avait des photos et des dessins qu’il avait faits de la famille. »

Thérèse Gaugain:

« Suite à l’état de santé de Lulu, les parents Ginsburg ont demandé aux miens de le prendre chez eux pour sa convalescence, pour qu’il mange des repas équilibrés, des produits de la ferme. Il a donc vécu chez nous pendant quelques mois. C’était un garçon calme et posé, il faisait partie de la famille. La journée, il faisait des dessins, il nous accompagnait partout, il nous observait tandis qu’on travaillait à la ferme et qu’on aidait les parents. Mes parents étaient très attentifs à lui. Mais comme on n’était pas du même milieu, on ne savait pas converser. Et on dit des gens de la Sarthe que, dans les soucis comme dans les joies, on n’est pas très expansifs. »

Olia exige de ses enfants qu’ils se tiennent correctement en toute circonstance. Un jour qu’il s’installe nonchalamment et pose ses pieds sur les barreaux d’une chaise, Lucien se fait gronder. Pas question de laisser de traces de boue. sur un meuble. Pas question de se faire remarquer.

Thérèse Gaugain :

« Sa mère lui avait acheté des sabots de bois comme les miens et il a eu beaucoup de mal à les chausser et à marcher avec. Elle voulait sans doute lui faire plaisir. C’était pour être comme moi, mais moi, bien sûr, j’avais l’habitude. Lulu m’avait croquée, comme on dit, dans le jardin, en train de ratisser une allée. Il n’avait pas d’autre occupation que de regarder la vie autour de lui. Je me souviens de lui assis sur le bord du fossé, dans le bourg, en train de faire des jolis dessins. »

Cette bulle de sérénité et de gentillesse suscita plus tard une grande nostalgie chez les parents Ginsburg : ils reviendront à Courgenard au milieu des années 60, passer quelques jours au café-hôtel-restaurant du village. Serge lui-même y fit deux ou trois pèlerinages, accompagné par Jane.

C’est sans doute à la campagne, à cette époque, qu’il vit sa première expérience érotique. Voici la version qu’en a donnée Bayon, en s’inspirant directement des propos de Serge, dans son roman Les Animais, en 1990 :

« J’ai trouvé un toutou, une petite chienne et puis, comme ça, je dirais  » instinctuellement  », j’étais dans le champ avec elle, elle était si mignonne, petite bâtarde, j’ai pris,  je ne sais pas si c’est l’auriculaire ou l’annulaire, et je le lui ai mis dans le … J’ai trouvé d’une douceur ce fourreau ! Oh … je ne sais pas si j’ai jamais retrouvé cette douceur chez une femme. Et alors, la petite, elle jetait des coups d’oeil en arrière, elle était contente. Bon, j’ai essayé de mettre ma queue mais je ne pouvais pas : j’étais gamin [ … ] je ne pouvais pas bander. »

Remis d’aplomb par le bon air de la campagne et par un peu de sport ( « A treize ans, après ma maladie, on m’a fait faire des haltères », racontait-il à L ‘Equipe quarante ans plus tard ), Lucien revient à Paris. Il a virtuellement perdu une année scolaire. Ses parents, qui ne veulent pas le faire redoubler ( chez les Ginsburg, rien n’est plus honteux qu’un échec scolaire ), lui paient des cours privés, avant de l’inscrire pour l’année scolaire 1942-43 au Cours Du Guesclin. Entre-temps, la vie quotidienne des Juifs à Paris est devenue totalement infernale.

Sources

2. Propos recueillis par Bayon, interview publiée dans Libération, 1984.

Le port de l’étoile jaune