Portrait de Boris Vian

Un article dithyrambique de Boris Vian

La presse n’apprécie pas cet album trop noir. Pourtant, il peut compter sur un supporter influent…

Deux semaines plus tôt, Boris Vian avait inauguré sa collaboration avec «Le Canard enchaîné» par une défense de Georges Brassens intitulée « Public de la chanson, permets qu’on t’engueule! » (et de fait, il le grondait de ne pas apprécier assez le dernier microsillon de Tonton Georges, avec (( Le pornographe du phonographe », « La femme d’Hector », etc.).

Le 12 novembre, il récidive en livrant, à propos de l’album « Du chant à la une! » …, cet article pour le moins dithyrambique :

Du chant à la une : Serge Gainsbourg

 » Allez, lecteurs ou auditeurs toujours prêts à brailler CONTRE, contre les fausses chansons et les faux de la chanson, tirez deux sacs de vos fouilles et raquez au disquaire en lui demandant le Philips B 76447 B… réclame non payée, je ne travaille plus chez Philips, et j’y travaillerais encore que ce serait exactement pareil.

C’est le premier 25 cm 33 tours d’un drôle d’individu nommé Gainsbourg Serge et né à Paris le 2 avril 1928. En ce qui me concerne j ‘espère que ce ne sera pas le dernier.

En ce qui vous concerne, c’est vous qui pouvez faire que ce ne soit pas le dernier. Un disque, c’est coûteux à fabriquer, un nouvel artiste, c’est coûteux à lancer, surtout quand les disquaires, noyés sous le tout-venant et paralysés par les augmentations de TVA, n’ont même plus le temps d’écouter ce que les maisons de disques leur envoient.

Qu’entendrez-vous sur ce disque?

D’abord – honneur à ceux que l’on oublie toujours – vous entendrez, soutenant Gainsbourg et s’entendant avec lui comme larrons en Parlement, Alain Goraguer et les neuf arrangements qu’ il a écrits sur les chansons.

Chacun, techniquement parlant, vaut dans les 17 à 19 sur 20, malgré un piano parfois mal accordé ; mais ça, c’est pas la faute de Goraguer ; un piano doit être accordé sur le vibraphone quand il y en a un à la séance.

Vous entendrez, cachée au milieu d’une face, une chanson qui vous inquiétera : « Ce mortel ennui qui me vient… quand je suis près de toi … »

Vous entendrez trois réussites techniques (carrure, style, chutes, etc.) absolues : « Le poinçonneur des Lilas », sombre, fiévreuse et belle, qu’interprètent déjà également les Frères Jacques. Ils y sont admirables, mais écoutez-y l’auteur. C’est le prototype de chanson forte qui manque au tour actuel d’Yves Montand. « Douze belles dans la peau » est d’aussi bonne qualité, Michèle Arnaud la chante, je crois, et bien. Jean-Claude Pascal aussi : hommage à son goût.

« La femme des uns sous le corps des autres », avec son rythme sud-américain, est une amère et joyeuse réussite. Au passage, si quelque andouille désire accuser Gainsbourg de pessimisme, je me permettrai de lui demander s’il aime tant que ça le pléonasme et si, d’aventure, il a écouté l’air …

Vous entendrez « Ronsard 58 », plus scolaire, mais qui a le mérite d’être une chanson de jazz pas démodée pour la musique comme celles qu’on fait couramment en France dans l’esprit du jazz de 1935 (qui était parfait en 1935).

Vous entendrez « La recette de l’amour fou » et vous vous rappellerez, puisque je vais vous le dire, que Gainsbourg ne regrette qu’une chose : c’est de n’avoir pas connu l’École universelle de surréalisme par correspondances et affinités, directeur André Breton.

Et vous aurez encore « L’alcool », « Du jazz dans le ravin » et « Le charleston des déménageurs de piano ». Cette dernière souligne utilement ce fait que le piano, c’est délicieux pour celui qui en joue et pour ceux qui l’écoutent. Mais, de temps en temps, faudrait tenir compte de ceux qui le transportent…

Et quand vous aurez écouté tout ça, filous comme vous êtes, vous viendrez me dire que Gainsbourg n’a pas une grande voix. Bon, elle est un peu sourde, il a des nasales un peu trop nasales, mais il ne chante pas l’opéra, si vous voulez l’opéra, achetez Depraz. Qu’ il rappelle, par moments, Clay. Oui, parce que leurs voix ont un peu le même timbre, et alors ?  Il a, aussi, ce bon côté tendu et mordant de Clay.

Vous viendrez aussi me dire que ce garçon est un sceptique, qu’il a tort de voir les choses en noir, que ce n’est pas «constructif» … (si, si, vous dites des choses comme ça).

A quoi je répondrais qu’un sceptique qui construit des paroles et des musiques comme ça, faudrait peut-être y regarder à deux fois avant de le classer parmi les désenchantés de la nouvelle vague … C’est tout de même plus intéressant qu’un bon crétin d’ enthousiaste avide de démolir ce qu’ il n’aime pas …

Et on peut, en 1958 et après, s’ efforcer de construire autre chose qu’un pavillon en meulière avec des incrustations de céramique bleu-vert et des chats en faïence sur le toit.

Pourtant, il manque une chose à ce disque. Une chanson, peut-être la meilleure de Gainsbourg. Elle narre les amours d’un boulet de canon et d’une jambe de bois qui cherche à se placer.

Cette chanson s’appelle «Friedland». Gainsbourg l’a enregistrée. Mais elle ne figure pas sur le disque. Il faut l’écouter à Milord l ‘Arsouille, où chante Serge. On a dû la supprimer pour ne pas déplaire au bon roy Charles XI.

Pourtant, si je ne m’abuse, Friedland, ça se passait du temps de l ‘Usurpateur ?  »

Boris Vian

Source:

Texte publié dans le Canard enchaîné du 12 novembre 1958 repris dans la Belle Epoque (Variétés), recueil de chroniques, Christian Bourgois editeur, Le Livre de Poche, 1996.

Son deuxième album