Charles-Trenet

Trenet, la guerre et cætera

Pendant ce temps, Joseph joue du piano dans les boîtes de nuit: il passe l’essentiel de l’année 1938 ainsi que les cinq premiers mois de 1939 chez Mimi Pinson, sans parler des cachets occasionnels. C’est un métier pas mal payé mais qui comporte quelques exigences.

Il faut par exemple jouer des airs à la demande, être capable d’enchaîner un prélude de Bach et « Les roses de Picardie ». Et puis il faut rester jusqu’au dernier client.

Jane Birkin :

« A chaque Nouvel An, le père de Serge travaillait jusqu’à six heures du matin et l’un des souvenirs les plus gais pour les enfants, alors que leur père dormait encore, c’était de trouver sur la table du salon tous les chapeaux, les confettis, les trompettes que leur père avait ramassés après la fête. Pour les gosses, le 1er janvier était comme un second Noël… »

L’été, c’est encore mieux. Joseph joue dans les casinos et, à une époque où les congés payés n’existent pas, la modeste famille Ginsburg passe ses étés à Arcachon (1929 à 32), Cabourg (1933), Trouville (1935) ou Fouras, en Charente-Maritime (1936).

Gainsbourg:

« C’est là que j’ai vu des concours d’élégance automobile, des superbes bagnoles, des Delage, des Bugatti … La règle voulait que la voiture s’arrête, le mec restait au volant et la gonzesse sortait, sublime, haute couture, avec un chien de race. Je côtoyais le luxe … Je me souviens de fiacres, de chevaux enrubannés et pomponnés, d’aristocrates et de fumiers de rupins à la sortie des palaces … »

Cette fascination pour le luxe et pour les femmes élégantes ne le quittera jamais, comme on le verra plus tard. Dans l’immédiat, il a d’autres préoccupations …

Gainsbourg :

« Quand j’avais dix ans, mon chanteur préféré était Charles Trenet. J’en étais amoureux, je faisais une fixation sur lui … Je me souviens de vacances, d’une plage. J’étais épris d’une petite fille de mon âge. A l’époque on diffusait par haut-parleurs les chansons de la TSF et je suis tombé amoureux d’elle sur « J’ai ta main dans ma main » de Trenet. Ça m’a marqué, c’est pour ça que je crois très fort à la collure de l’image et du son dans les souvenirs … Amour fulgurant et d’une pureté absolue. Elle était mignonne : j’avais déjà un penchant pour l’esthétisme. (1) »

En 1981, préfaçant un recueil de textes de Trenet, qu’il avouait par ailleurs avoir « défié » quand il était petit (2), il avait écrit cet hommage respectueux :

A la frontière du souvenir
Et de l’oubli où s’arabesquent les fils
D’or barbelés de mes songes secrets,
J’entrevois un passeur de rêves
Auréolé d’un feutre clair
Et de soleils fulgurants d’avant-guerre
Son chant est d’une sirène mâle
A qui des haut-parleurs coniques
Surplombant les sables émouvants
De mes premières vacances [ … ]
Prêtent le don d’ubiquité
Et le pouvoir des magiciens [ … ]
J’entends et je veux laisser entendre
Que mon initiale passion juvénile
Aux initiales du fou chantant
Fut asexuée quoique sensuelle
Homosexuelle pure et sombre comme l’améthyste[ … ]

A la fin de l’été 1939, à la déclaration de la guerre, les Ginburg se trouvent cette fois à Dinard où le papa a signé un contrat pour jouer au casino municipal, le Balnéum, un établissement de style colonial. Le 2 septembre, Joseph, qui était devenu français en 1932 mais avait été dispensé du service actif l’année suivante parce qu’il avait plus de trente ans et des enfants à charge, est rappelé par décret de mobilisation générale.

Quelques jours plus tard, la famille au grand complet l’accompagne à la gare de Dinard, d’où il part sans uniforme. Affecté au 223e RAT, qu’il rejoint le 19 septembre, il est renvoyé dans ses foyers le 23 octobre après avoir vaguement creusé quelques tranchées puis est rayé des contrôles en date du 17 novembre 1939.

Entre-temps, Olia est remontée à Paris en compagnie de ses enfants pour plaider auprès de son école la cause de Liliane, qui avait raté son examen d’entrée en 6e pour une broutille : à la question « Quelle est votre saison préférée ? » elle avait répondu, en fille de musicien, « La saison à Trouville », ce qui n’avait pas du tout fait rire ses professeurs.

De fait, on confirme à Olia que l’entrée en 6e est refusée à sa fille cadette et la famille retourne aussitôt à Dinard, où la maman, toujours pleine de ressources, réussit à inscrire ses trois enfants dans un lycée de guerre organisé à la hâte dans la Villa Nahan – une propriété magnifique constituée d’un manoir entouré d’un immense parc au bord de la Rance.

Jacqueline Ginsburg :

« Grâce à ça, nous avons vécu une année 1939-40 de rêve. C’était une année de vacances! Comme les enfants sont inconscients, la grande attraction c’était d’aller sur la place du Marché regarder l’arrivée des camions et des charrettes de l’exode … »

Gainsbourg :

« Avant d’abandonner Saint-Malo, les Anglais ont mis le feu aux réservoirs d’essence et nous avons vu d’immenses nuées noires s’élever vers le ciel, un spectacle fantastique. Quelques jours plus tard, nous étions en train de jouer sur la digue de Dinard et nous avons aperçu une petite silhouette s’approcher, toute seule sur la plage. C’était le premier soldat allemand. »

Sources:

1. Trenet avait enregistré « J'ai ta main » en janvier 1938. Lorsque le « fou chantant » interpréta ce titre lors de ses concerts à la Salle Pleyel en novembre 1999, il la présenta en la dédiant à la mémoire de Gainsbourg. 2. Il s'en était confié à Arnaud Viviant dans Le Monde de la musique en mai 1986.

La drôle de guerre