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Sur le tournage du film Slogan, en 1968, il rencontre Jane Birkin

En février 1968, Serge avait rencontré Pierre Grimblat qui lui avait fait lire le scénario de Slogan, qu’il a écrit avec Melvin Van Peebles, un Noir américain, parisien d’adoption.

Immédiatement séduit, il accepte d’en être la tête d’affiche. Spécialiste du spot publicitaire, Grimblat désire revenir à ses premières amours, le cinéma (il avait réalisé « Me faire ça à moi » en 1960, « L’Empire de la nuit » en 1962 et « Cent briques et des tuiles » en 1964).

Pierre Grimblat :

«A ce détail près que Serge n’était pas un coureur mais un polygame, ce qui est nettement plus sérieux ! A l’époque, bizarrement, on se ressemblait physiquement. J’ avais cherché pour mon film quelqu’un sur qui je pouvais projeter cette histoire totalement autobiographique. J’avais connu Gainsbourg à l’époque où il était pianiste au Touquet, plus tard je l’avais régulièrement invité dans mes émissions de radio, quand j’étais animateur sur France Inter. L’histoire de Slogan, c’était une aventure qui m’était arrivée et dont je n’arrivais pas à me dégager. C’est François Truffaut qui m’avait dit : “La meilleure façon de t’en sortir et d’oublier cette fille, c’est d’en faire un film : tu vas transposer sur les personnages et ce ne sera plus ton histoire”.»

Pour jouer le rôle d’Évelyne, Grimblat pense dans un premier temps à Marisa Berenson, à l’époque l’un des trois grands mannequins du globe: elle n’était pas encore comédienne (elle le deviendra en 1972 pour Visconti et « Mort à Venise », puis en 1975 pour Kubrick et « Barry Lyndon ») mais son essai se révèle très convaincant. Serge est ravi, il imagine déjà qu’il va inévitablement la séduire pendant le tournage, comme il a séduit cette fille avec qui il vient de passer, fin avril, trois jours à Bruxelles comme toutes ces conquêtes d’une nuit qu’il emmène au Hilton…, après Bardot, Berenson ferait tout à fait chic sur son tableau de chasse. Petit problème : Grimblat a changé d’avis, il visualise une autre « Éveline ». Sans rien dire à Serge, il se rend à Rome, puis à Munich et enfin à Londres pour auditionner des petites actrices. C’est là qu’il flashe sur une fille portant une ultra mini-robe…

Pierre Grimblat :

«Elle avait les jambes tordues comme pas permis et avant son test, je l’agresse : “Vous êtes vraiment obligée de montrer des jambes pareilles ? Elle me répond : “Non, pas si vous me payez l’opération. »Premier échange, déjà très drôle. Je lui demande ensuite si elle peut venir faire des essais à Paris et je note son nom : Jane Birkin…»

Jane Birkin

Jane Birkin :

«La première fois que nous avons été présentés, Serge et moi, j’avais mal compris son nom, je croyais qu’il s’appelait Serge Bourguignon. Je ne connaissais que trois mots de français parmi lesquels bœuf bourguignon, d’où ma confusion, je suppose. Avant de tourner un bout d’essai avec lui à Paris, j’avais appris quelques bouts de dialogues mais c’était un effort désespéré : la langue me semblait aussi étrange que le chinois. Je me souviens que nous sommes allés le chercher chez ses parents, Grimblat et moi, il était entouré de ses posters de Bardot, en train de donner une interview et de faire écouter à un journaliste, à plein volume, la version de “Je t’aime moi non plus” qu’il avait faite avec Brigitte. Je m’étais dit: “Mais qu’est-ce que c’est que ce poseur avec sa chemise mauve ?“ J’étais complètement subjuguée. Et il tirait la gueule : Pierre venait de lui annoncer qu’il m’avait choisie à la place de Marisa Bernenson.»

Gainsbourg :

«On va donc en studio tourner une ou deux scènes et d’emblée, excédé, je lui balance : “Mais comment pouvez-vous accepter de tourner un rôle en France alors que vous ne parlez pas un mot de français ?“ Du coup, elle se met a chialer. Au moment des rushes, je dis à Grimblat : “Pas mal, la petite Anglaise…” »

Par la suite, Serge s’est mordu les doigts d’avoir provoqué cet accès de désespoir:

«C’était un vrai numéro de tragédienne, confiera-t-il à Yves Salgues pour Jours de France en janvier 1969. Jane pleurait sur son sort. Elle confondait tout : la fiction et la réalité, la vie et le scénario. “Il ne me reste plus rien, disait-elle. J’ai tout perdu. Même les fauves ne voudraient pas de ma chair.” J’en ai conclu qu’elle était fabuleuse.»

Pierre Grimblat :

«Je dirais plutôt que, la petite Anglaise en question le faisait totalement chier et que son ego en avait pris un coup de devoir tourner avec une inconnue. Pendant les essais il s’était conduit comme un salaud, en lui donnant ce qu’on appelle la réplique morte, un truc bien connu des pros pour faire trébucher une débutante. Mais elle s’est battue comme un petit soldat. Le soir je sors, comme à l’accoutumée, et je me retrouve chez Régine. Comme dans la rue c’était la révolution, il fallait entrer discrètement, par l’arrière… Au bout d’un moment Régine vient me prévenir: “Tu as une Porsche rouge, non ? Eh bien, les étudiants vont s’en servir pour renforcer une barricade !“ Moi je sors comme un fou et je gueule : “Je vais vous aider !‘ J’ai mis la main sur la clef de contact !“ Les mecs : “Ouah! génial !“ J’ai sauté derrière le volant et j‘ai remonté le boulevard Montparnasse en marche arrière à cent à l’heure, en explosant le moteur.»

Jane Birkin :

«Ensuite je suis retournée en Angleterre en attendant que ça sente moins le roussi à Paris. Serge m’avait paru quelqu’un d’extrêmement arrogant et sûr de lui, l’idée de sa supériorité était très humiliante : pourtant il était très honnête, je ne l’intéressais pas du tout, simplement…»

Gainsbourg est trop individualiste pour se préoccuper, même de loin, des événements de Mai 68 dont il dira plus tard : «La révolution, j ‘appelle ça bleu de chauffe et rouge de honte.» En vérité, il a peur d’une révolution de type bolchevique et craint même qu’on ne lui confisque sa maison où les travaux viennent de commencer.

Gainsbourg :

«Au plus fort des événements, je me retrouve au Hilton avec une gamine et en entendant les bang-bang des mômes, je me dis qu’ils sont foutus puisqu’ils ne sont pas armés: il ne peut y avoir de révolution si les armes sont d’un seul côté. J’étais pour eux mais qu’est-ce que j ‘allais faire : aller gueuler dans les amphis comme tous les autres connards ? J’ai attendu que ça se passe en suivant les événements sur le tube cathodique et avec l’air conditionné…»

A son retour à Paris, Jane loge avec Andrew à l’hôtel Esméralda, 4, rue Saint-Julien-le-Pauvre, dans une maison du XVIIe siècle, avec vue sur Notre-Dame. Elle s’y installe avec Kate et une nounou. Tous les matins, elle se lève à 5 heures pour prendre des leçons de français et étudier son texte. Le tournage commence en effet début juin, dans l’appartement parisien du photographe Peter Knapp, Serge, toujours peau de vache, ne fait rien pour aider Jane. Quant à Grimblat, il voit son film tourner à la catastrophe: si l’on ne sent pas un minimum de complicité entre les deux acteurs principaux supposés vivre une torride histoire d’amour entre Paris et Venise, ça ne peut pas fonctionner. Témoin de ces événements, le frère de Jane…

Andrew Birkin :

«Coïncidence, je travaillais au même moment comme assistant de Kubrick : après 2001, l‘odyssée de l‘espace, il m’avait demandé de faire des repérages pour un film qu’il n’a jamais tourné sur la vie de Napoléon. Je logeais dans le même petit hôtel que Jane… Le premier soir, elle me dit : “Ce mec est épouvantable, il est tellement égoïste, il me traite comme de la merde.” Le deuxième : “C’était encore pire aujourd’hui, je suis vraiment malheureuse. Le troisième, elle était tellement véhémente que je me suis dit: il y a anguille sous roche…»

Pierre Grimblat :

«Le quatrième soir je leur annonce que ça ne peut pas durer comme ça, qu’il faut qu’on en parle et je les invite à dîner à 10 heures chez Maxim’s. C’était un vendredi… Sciemment, j’oublie de me rendre au dîner, Et il est arrivé ce qui devait arriver : le lundi, ils se tenaient par la main. J’ai totalement monté le coup, autrement je n’avais pas de film, je devais arrêter le tournage…»

Gainsbourg :

«Je me suis rendu à son hôtel et quand j’ai aperçu cette fille descendant l’escalier dans une mini-jupe pour fillette de dix ans, je me suis dit « Mais qu’est-ce que c’est cette provoc ? » Fallait oser, ça m’a intrigué.»

Jane Birkin :

«J’avais raté mon mariage, la chose la plus importante dans ma vie; ma carrière n’avait pas commencé et je n’avais aucune ambition sur ce plan, je ne rêvais que d’un amour sublime… Après le dîner chez Maxim’s, Serge m’emmène au New Jimmy’s, chez Régine. Toujours en frimant un peu, il me propose de danser, mais pas autre chose que des slows… Et quand le disc-jockey a finalement programmé un slow et qu’il m’a emmenée sur la piste, il s’est mis à me marcher sur les pieds. J’ai compris qu’il ne savait pas danser, et j‘ai été complètement ravie, je suis tombée amoureuse de lui pour sa timidité, sa maladresse… Plus tard, nous avons terminé la nuit à Pigalle, chez Madame Arthur, avec tous ces hommes déguisés en femmes qui venaient s’asseoir sur nos genoux comme des petits coqs affairés. Ils le connaissaient tous parce que son père et lui avaient travaillé là comme pianistes : « Ah, salut Serge ! » criaient-ils en lui envoyant des baisers, tout en me plantant des plumes dans les cheveux… Je lui ai demandé pourquoi, la première fois qu’on s’était vus, il ne m’avait pas demandé : « Comment ça va ? » et il m’a répondu: “C’est parce que je m’en foutais”… Je me suis aperçue que toutes ces choses que j’avais prises comme des agressions étaient finalement des protections de quelqu’un d’infiniment trop sensible, de terriblement romantiques avec une tendresse et une sentimentalité qu’on ne devine pas. Un jour il a dit qu’il était un “faux méchant”, et c’est vrai…»

Gainsbourg :

«Après notre virée, je l’emmène au Hilton et ils font une gaffe monstrueuse : “La chambre 642 comme d’habitude, monsieur Gainsbourg ?“ Et puis il ne s’est rien passé, j ‘ai fait dodo, j’étais pété comme un coing. Le matin elle s’est barrée et elle m’a coincé entre les doigts de pied un 45 tours que j’aimais beaucoup à l’époque, Yummy Yummy Yummy par Ohio Express. Cinq jours plus tard, même scénar, Hilton, naze broque, dodo. Elle a dû se demander: “Mais qu’est-ce que c’est ce Frenchman ?“ C’était un plan parfait, qu’il ne se passe rien.»

Serge est très épris et toujours aussi romantique. Un soir, il fait croire à Jane qu’il a demandé, par amour pour elle, qu’on allume tous les monuments de Paris, en fait il est 20 heures et les monuments s’illuminent tout à fait normalement. Birkin le croit pourtant «parce que c’est tellement mignon»… Mais voilà que sa nouvelle conquête doit repartir quelques jours à Londres : ce soir-là, il reste dans sa chambre à l’hôtel Esméralda, il allume une bougie et la regarde se consumer toute la nuit… Le lendemain, il lui envoie un «Overseas Telegram» :

J’aimerais que ce télégramme
Soit le plus beau télégramme
De tous les télégrammes
Que tu recevras jamais

Découvrant mon télégramme
Et lisant ce télégramme
A la fin du télégramme
Tu te mettes à pleurer

Tel un talisman, Jane ne le lui rendit que onze ans plus tard, à la rupture… Nous verrons comment il le fit alors chanter par Catherine Deneuve puis se l’appropria sur l’album « Mauvaises nouvelles des étoiles. »

Source :

Gilles Verlant - Gainsbourg - Avec la collaboration de Jean-Dominique Brierre et Stéphane Deshamps Albin Michel – 15 novembre 2000

1969 – L’album « Jane Birkin »

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