Serge Gainsbourg met les paras au garde-à-vous

Strasbourg, 4 janvier 1980 : Serge met les paras au pas.

Le 4 janvier 1980, Serge doit chanter à Strasbourg. Depuis quelque temps déjà les paras, excités par les harangues haineuses de Michel Droit, ont multiplié les menaces, réussissant à décourager les organisateurs du spectacle prévu à Marseille, mais finalement annulé. A Lyon, le 3, tout se passe sans encombre. Le lendemain ça tourne au vinaigre.

Michel Droit, cinquante-six ans, ex-laquais du gaullisme, réactionnaire patenté, éditorialiste fielleux, publie dans Le Figaro Magazine ce texte nauséabond :

LA MARSEILLAISE DE GAINSBOURG

« En enregistrant une parodie de la Marseillaise, Gainsbourg a sans doute cru réaliser une affaire. Son entreprise dépasse le simple outrage à l’hymne national. Un rythme et une mélodie vaguement caraïbes. A l’arrière-plan, un cœur de nymphettes émettant des onomatopées totalement inintelligibles. Et au ras du micro, une voix mourante marmonnant, exhalant comme on ferait des bulles dans de l’eau sale, des paroles empruntées à celles de… la Marseillaise.

Telle est la dernière trouvaille de Serge Gainsbourg afin de partir à l’assaut des hit-parades, grâce à l’hymne national de son pays, ou plutôt à ses dépens. Jusqu’ici, le sémillant époux de la gracieuse Jane Birkin, compositeur et interprète, qui, lorsqu’il se regarde dans une glace, doit certainement rêver d’une époque, d’une société, d’une jeunesse qui aurait son visage, nous avait habitués au meilleur comme au pire. Le meilleur, c’était de ravissantes chansons comme «La javanaise» ou «Le poinçonneur des Lilas ». Le pire, un certain nombre d’élucubrations puisant apparemment a des fantasmes érotiques d’une sénilité précoce, comme si l’auteur voulait s’offrir ce qu’en transposant une formule de vocabulaire agricole européen, on pourrait appeler des «remontants compensatoires ».

Souvent Gainsbourg avait donc cherché, non sans un certain succès, le scandale par différentes sortes de provocations à la mode. Mais celle-ci ne cessant de reculer les limites de l’impudeur et de l’exhibitionnisme, il lui a bien fallu trouver autre chose. Il s’est donc tourné, cette fois, vers la profanation pure et simple de ce qui, depuis près de deux cents ans, compte parmi ce que nous avons de plus sacré.

Oh, de Lily Pons à Line Renaud, on ne compte pas les artistes lyriques ou de variétés ayant chanté la Marseillaise quand l’occasion s’en présentait. En revanche, la vomir ainsi et je pense à un autre verbe moins châtié mais plus imagé , la vomir ainsi par bribes éparses, jamais nous n’avions entendu cela. Et encore, l’entendre est une chose. Mais le voir ! Or, l’autre jour, sur les écrans de la télévision, nous l’avons vu, Serge Gainsbourg ! Ah, pour nous barboter «sa» Marseillaise, il avait peaufiné sa tenue de scène et soigné l’expression, le geste, l’attitude. Œil chassieux, barbe de trois jours, lippe dégoulinante, blouson savamment avachi, mains au fond des poches. Bref, plus attentivement délabré, plus définitivement «crado» que jamais.

Que l’on veuille bien m’excuser de dire aussi nettement les choses et de manquer peut-être a la plus élémentaire charité, mais quand je vois apparaître Serge Gainsbourg, je me sens devenir écologique. Comprenez par là que je me trouve aussitôt en état de défense contre une sorte de pollution ambiante qui me semble émaner spontanément de sa personne et de son œuvre, comme de certains tuyaux d’échappement sous un tunnel routier. Bien sûr, des hommes dépenaillés, mal rasés, couverts de crasse, on en a vu en chantant la Marseillaise. Mais d’abord, c’était la vraie Marseillaise qu’ils chantaient. Ensuite, les haillons qu’ils portaient etaient de vrais haillons. La crasse qui les recouvrait était de la vraie crasse. Leur barbe mal rasée n’était pas le résultat d’un patient travail d’entretien. Enfin, ces hommes que Malraux appelait des «clochards épiques» chantaient ainsi la Marseillaise alors qu’ils allaient se battre et peut-être mourir. Ou encore tomber face au peloton.

Serge Gainsbourg n’a-t-il jamais entendu parler d’eux pour ne pas meme respecter le chant qui les aidait a marcher au sacrifice ? Et puis, il faut bien aborder, pour finir, l’aspect le plus délicat et qui n’est pas le moins grave de cette minable mais aussi de cette odieuse «chienlit».

Beaucoup d’entre nous s’alarment, souvent à juste titre, de certaines résurgences, dans notre monde actuel, d’un antisémitisme que l’on était en droit de croire enseveli à jamais avec les six millions de martyrs envoyés à la mort par son incarnation la plus démoniaque.

Or, dans ce domaine de l’antisémitisme, chacun sait que, s’il y a des propagateurs, il peut y avoir aussi, hélas !, les provocateurs. Alors je dis, en pesant mes mots, que Serge Gainsbourg vient inconsciemment, je veux bien le croire de se ranger dans cette dernière catégorie. Il n’est évidemment pas un homme de bonne foi qui songerait à associer cette parodie scandaleuse, même si elle est débile, de notre hymne national, et le judaïsme de Gainsbourg. Mais ce ne sont pas précisément les hommes de bonne foi qui constituent les bataillons de l’antisémitisme.

Était-ce donc bien le moment de fournir a ceux-ci une méchante occasion de faire bon marché de tous les Juifs de France qui ont souffert et qui sont morts avec, en plus de leur foi, la Marseillaise au cœur pour celui qui ose la tourner ainsi en dérision, afin d en tirer profit aux guichets de la SACEM ?

En dehors de la méprisable insulte au chant de notre patrie, ce mauvais coup dans le dos de ses coreligionnaires était-il vraiment le seul moyen que Serge Gainsbourg put trouver pour relancer une carrière que l’on disait plutôt défaillante depuis quelque temps ? »

Serge Gainsbourg met les paras au garde-à-vous
Dès le 29 décembre, en tant que président de l’UNAP (Union nationale des anciens parachutistes, section Alsace), le colonel Jacques Romain-Desfossé avait demandé au maire de Strasbourg d’intervenir pour que la Marseillaise ne soit pas chantée, «faute de quoi nous nous verrions dans l’obligation d’intervenir physiquement et moralement et ce avec toutes les forces dont nous disposons ».

Dans son combat, le colonel est épaulé par la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie, ainsi que les sous-officiers combattants de la résistance et d’outre-mer et les anciens du 29e bataillon de chasseurs.

De son côté, un correspondant déclarant appartenir a un groupe «Delta-Oran-Mers-el-Kébir» appelle la police pour annoncer qu’il va y avoir «du grabuge» (Le Monde, 5 janvier 1980). Tous ces efforts sont sans effet: ni le préfet ni le maire ne cèdent aux pressions.

Le 4 janvier, le concert doit avoir lieu dans le hall de Wacke. Le matériel est monté sans que les techniciens rencontrent le moindre problème. Des 19 heures, le public est entré, ainsi qu’une soixantaine de paras qui ont acheté leurs billets, leur plan : occuper les premiers rangs et intervenir dès que Gainsbourg attaquera l’hymne républicain. En attendant, ils distribuent des tracts tricolores sous les quolibets de 3 000 jeunes déchaînés (« Ta France, pépé, tu peux te la garder! »).

Avec leurs bérets rouges penchés sur l’oreille, «plus bien jeunes, ni très fringants […] touchants à force d’être dérisoires», comme l’écrit Brigitte Kantor dans Le Matin (7 janvier 1980), ils improvisent une conférence de presse: «Nous montrerons qu’il existe encore des Français », affirment-ils. Un ancien du 1er bataillon de choc dérape en montrant le public : «Regardez-moi ça, ils sont comme leurs idoles: débraillés, sales, des petits connards !».

A l’arrière de la salle, dans une caravane qui lui sert de loge, Gainsbourg négocie avec Sam, le road-manager, un grand Jamaïquain responsable de toute l’équipe.

Chaque fois qu’il va jeter un œil dans la salle, Sam en revient un peu plus terrorisé, Serge, lui, veut chanter avec ses rastas : la police n’aurait pas laissé entrer le public s’il y avait un réel danger. Il est persuadé que les paras vont se dégonfler face aux 3 000 fans qui vont forcément lui faire une ovation. Il pense avoir réussi à convaincre Sam quand il l’envoie chercher les autres à l’hôtel, mais il ne revient pas.

Au moment même où le hall de Wacke se remplissait, ça chauffait en ville : le Holiday Inn où s’étaient installés les musiciens était évacué pour cause d’alerte à la bombe. Ce coup-là, les rastas commencent à flipper sévèrement, et on les comprend : les choristes trimbalent avec elles leurs enfants en bas âge, pris en otage dans une galère qui ne les concerne guère. Quand Sam les retrouve dans leur autobus, où ils se sont réfugiés, ils décident de ne plus en sortir et n’ont qu’une envie : quitter la ville dès que possible.

Lâché par son band, Serge décide d’affronter la salle tout seul. Ou plutôt flanqué de Phify, son garde du corps occasionnel qu’il venait de rencontrer au Palace.


Concert de Serge Gainsbourg annulé à strasbourg par ina

«Strasbourg, j’ai trouvé ça formidable. Les rastas s’étaient déballonnés et on ne pouvait pas leur donner tort. Et puis Gainsbourg m’a dit: “Je vais monter, je vais chanter la vraie Marseillaise”. Je l’ai accompagné sur scène, je lui ai tenu son micro. J’ai trouvé ça très grand, très émouvant. Les paras, en entendant l’hymne national, se sont levés et mis au garde-à-vous, comme des andouilles. Ils n’étaient d’ailleurs pas vraiment dangereux, ils avaient l’air plus cons qu’autre chose. Heureusement qu’il y avait les cars de CRS pour les aider à sortir, mais ils n ont pas pu eviter les crachats de la foule. Serge est revenu dans sa loge en larmes, il était enragé. Mais il avait prouvé qu’il avait des couilles au cul.»

Brigitte Kantor, du Matin, confirme :

«Et même la salle chantait. Incroyable spectacle, ultime provocation. Puis Gainsbourg est parti, triste, non sans avoir adressé un patriotique bras d’honneur à ses détracteurs. Sous les huées de la foule, les paras, complètement décontenancés, ont fini par quitter la salle, protégés par deux haies de policiers.»

Alors que la salle se vide, le colonel Jacques Romain-Desfossé, orchestrateur de cette lamentable opération, reconnaît que « Gainsbourg est un homme très intelligent, qui s’est rendu compte qu’il y a des gens qui aiment la vraie Marseillaise. Il s’est révélé ce soir un merveilleux tacticien ».

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