ecole maternelle rue chaptal Paris

Souvenirs d’enfance

Le petit Lulu est non seulement timide, comme ses deux sœurs, mais aussi trouillard. Quand il se couche, il n’a pas de chambre à lui et doit se contenter d’un lit pliant en fer dans la salle à manger.

Il appelle sa grande sœur pour qu’elle regarde si personne n’est caché derrière les rideaux. Son imagination travaille. Dès que les parents sont couchés, elle vient en douce et après avoir tout vérifié, ils commencent à chuchoter et à rigoler : invariablement, Jacqueline éclate de rire et Maman Ginsburg crie : «Voulez-vous vous coucher tout de suite!»

Comme tous les gosses de l’époque, leurs lectures favorites sont Le Journal de Mickey et Robinson. Lucien aime surtout Luc Bradefer, Guy l’Éclair, Mandrake, la famille Illico, le Tarzan de Burroughs et Bicot.

Gainsbourg:

«La bande dessinée m’est arrivée au cerveau d’un seul coup, il y a longtemps : j’ai eu les numéros 1 de Mickey et de Robinson (1).  C’était en 1936-37 : je me souviens de Luc Bradefer dans Robinson. Dans Mickey, il y avait la tante dont on traduisait le nom par Madame Bellecour et puis l’oncle qu’on appelait Monsieur Dusabot. Dans la grisaille de mon enfance, c’était un univers utopique et en couleurs primaires. Pim Pam Poum, c’était extraordinaire ! »

Très vite, Lucien s’amuse à dessiner de petites BD sous le titre « Les aventures du Professeur Flippus » ainsi que des vignettes aux crayons de couleurs que l’on croirait sorties d’un livre de contes féeriques. De fait, il dévore son premier livre, que Jacqueline lui a offert, les Contes de Jacob et Wilhelm Grimm. Lulu s’évade dans ces mondes imaginaires et souvent terrifiants. Parmi ses contes préférés, l’histoire des « Sept corbeaux » au cours de laquelle les sept fils d’un homme, victimes de sa malédiction sont transformés en corbeaux d’un noir brillant et s’envolent à tire-d’aile.

Ou encore l’atroce histoire de « L’enfant difficile » :

« Il était une fois un enfant difficile de caractère entêté qui ne faisait jamais ce que sa mère lui disait. Alors le bon Dieu, qui n’était pas content de lui, le fit tomber malade, et il n’ eut pas un docteur capable de le guérir ; en peu de temps, il fut couché dans son petit cercueil. Mais quand on  eut mis dans sa tombe et recouvert de terre, voilà que son petit bras ressortit et se dressa en l’air; on eut beau le coucher et le recoucher encore, le couvrir et le recouvrir encore de terre fraîche, cela n’y changea rien et le petit bras ressortait toujours. Il fallut que sa mère, pour finir, revînt elle-même sur sa tombe fouetter le petit bras à coups de verges, et lorsqu’elle l’eut ainsi corrigé, le petit bras resta tranquille et l’enfant connut alors son repos sous la terre. »

Ensuite, il lit les contes d’Andersen et de Perrault ( « Le Petit Poucet », « Cendrillon », « Le Petit Chaperon rouge», «La Barbe bleue», «La Belle au bois dormant », etc.). Froussard comme il est, ses cauchemars sont peuplés d’ogres et de sorcières … Le reste du temps, le petit Lucien collectionne les timbres des colonies françaises d’Afrique, les images de cyclistes, tels Georges Speicher et Antonin Magne, que l’on trouve dans les chewing-gum Globo, et il joue avec son Meccano.

Gainsbourg :

« Etant enfant, je m’identifiais à mon jeu de Meccano, je pouvais me détruire et me construire à mon gré. J’avais la clé anglaise, une prémonition, et les boulons en main (2) »

Lucien joue seul, le plus souvent. Il n’a pas d’amis. Ses sœurs ont leurs copines, il reste en rade. Parmi ses jouets il y a aussi un gyroscope, un tank qui crache des étincelles et un petit fusil à air comprimé avec lequel il pète un jour le carreau d’une classe de l’école maternelle, en face du 11 bis. Parfois, il pousse jusqu’au square de la Trinité, une église ( « horrible, la plus laide que j’aie jamais vue») qui lui fait froid dans le dos, tout comme «le gardien, sans doute rescapé des tranchées, qui n’avait qu’un bras».

Là, Lulu joue au ballon ou fait flotter sur le bassin un petit bateau à voile : «C’est trop triste, je vois l’ombre d’un petit garçon qui n’est plus moi-même, qui est mort … vaut mieux oublier, oublions oublions !(3) »

Au journaliste de l ‘hebdomadaire Elle qui lui demandait s’il avait un souvenir de grand bonheur, Serge racontait ceci : «Oui, à l’hôpital Saint-Louis, j’étais gamin, on m’avait retiré les amygdales et j’ai reçu une petite auto de course en métal d’un rouge violent que l’on remontait avec une clé. Elle est partie buter contre le mur à toute allure (4)»

Sources:

1. Journal de Mickey : n° 1 le 21 octobre 1934 ; Robinson : n° 1 le 26 avril 1936. 2. Interview publiée dans Le Quotidien de Paris, 1982. 3. Interview par Gilles Davidas et Thomas Sertilange, op. cit. 4. Interview publiée dans Elle le 17 avril 1978.

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