Serge en 1960

Son deuxième album

Nous sommes au printemps 1959 et Serge, s’apprête a entrer en studio, à nouveau à Blanqui, pour l’enregistrement de son deuxième album.

Sur les huit titres qu’il met en boîte en six jours, répartis entre le 12 mai et le 4 juin 1959, avec Alain Goraguer et son orchestre, on trouve deux versions de chansons créées précédemment :

«Jeunes femmes et vieux messieurs» (chantée par Michèle Arnaud) et «L’amour à la papa» (par Gréco)¹. Une contrebasse, des wood-blocks, une voix glaciale, Serge a bien pigé le minimalisme de «Fever»:

Juke-box
Juke-box .
Je claque des doigts devant les juke-box .
Quand ils n’s’baladent pas sur toi
Je n’sais qu’faire de mes dix doigts
Je n’sais qu’faire de mes dix doigts
Alors j les claqu claqu claqu claqu devant les
Juke-box

Dans «Le claqueur de doigts» on trouve pour la première fois réunis les ingrédients que Serge maîtrisera parfaitement dans «Ford Mustang» ou «Qui est “in” qui est “out”»: un franglais éclaté, décomposé en onomatopées purement rythmiques. Il se confie au quotidien Combat:

« Je connaissais un juke-box, entre Blanche et Pigalle, assez miteux d’ailleurs, qui m’a donné vraiment le cafard par son côté brutal avec des machines à sous, des tirs électriques et puis une bande de voyous très caractéristiques des jeunes. C’était en sortant des Trois Baudets avant de passer à Milord l’Arsouille. Les jeunes qui s’y trouvaient étaient de ceux qu’on voit partout, pas spécialement français mais aussi bien et surtout américains, anglais, italiens. «

Serge est en effet fana du flipper, certains disent par timidité, vu que ça lui permet de tourner le dos aux autres clients… Par ailleurs les travers littéraires, resucée du style Rive gauche, ressurgissent dans «La nuit d’octobre», un poème de Musset mis en musique sur fond de proto-samba, au grand dam des ronchons qui préfèrent leur Musset larmoyant :

C’est ta voix c’est ton sourire
C’est ton regard corrupteur
Qui m’ont appris à maudire
Jusqu’au semblant du bonheur

Louis Laibe :

«Ce coup-là je lui ai dit : “Salaud! Au lieu de reprendre une chanson que nous avions écrite ensemble chez Madame Arthur, tu es allé chercher Musset qui est dans le domaine public pour ne pas payer de droits et tu as collé une musique dessus, et en plus, tu me l’as volé !“

Effectivement, en me faisant accompagner au piano par le père puis par le fils Ginsburg, je lisais souvent ce poème de Musset à mes clients en fin de soirée… Je lui avais demandé de me jouer une mazurka de Chopin car je savais que Musset avait été l’amant de George Sand et que George Sand l’avait laissé tomber pour Chopin…»

Gainsbourg :

«C’est un des plus mauvais poèmes de Musset. Parce qu’il était tellement concerné par Sand qu’il en perdait les pédales. Il n avait pas assez de distance pour se juger. J’ai trouvé ça tellement nul en plus, j ‘étais concerné, parce que moi aussi j ‘ai été jeté.»

Avec son rythme chaloupe et ses arrangements de cuivres pimpants, Goraguer s’est fait plaisir. Idem pour «Mambo miam miam» qui s ‘inspire d’un rythme mis à la mode par Pupi Campo et Perez Prado, popularisé chez nous par Dario Moreno (« Oh Qué! Mambo ») et au cinéma par l’aimable « naveton » Ces dames préfèrent le mambo de Bernard Borderie avec Eddie Constantine.

Sauvage ou pirate
On s’tire dans les pattes
Et le moins malin
Peut crever de faim
Soldat ou artiste
On est tous des tristes
Sires et malheur à
Qui manque d’estomac

Pour «L’anthracite », comme l’a souligné Eric Godart², «la saveur du texte contrebalance parfaitement le côté kitsch de la musique, clin d’œil musical aux productions hollywoodiennes mettant en scène de jeunes et belles esclaves orientales dansant lascivement pour un quelconque despote ». Un despote qui rumine de bien sombres pensées :

Si à rire je t’incite
C’est que mon humour anthracite
A tourne en derision
Ton dédain et ma passion
Mais prends garde ma petite
A mon humeur anthracite
J’ arracherai animal
Le cri et les fleurs du mal

Question misogynie, Serge n’a, on le sait, de leçon à prendre de personne, sauf qu’il pousse cette fois le bouchon un peu plus loin encore. Écoutez «Indifférente» sur une musique de Goraguer:

Dans tes yeux je vois mes yeux
T’en as d’la chance
Ça t’donne des lueurs d’intelligence
Qu’importe le temps
Qu’emporte le vent
Mieux vaut ton absence
Que ton incohérence

Sur la pochette de ce deuxième album, qui est publié en juillet 1959, on voit Serge prêt à tout, avec à portée de main un bouquet de roses et un pistolet (« Celles à qui plairont mes chansons je leur envoie des fleurs, dans le cas inverse je fais marcher le pétard », précisent les notes de pochette). Plus de chanson sur les petits métiers, plus de poinçonneur, plus de déménageur de piano, plus de faits divers, plus de jazz’ dans le ravin ni d’illusions qui donnent sur la cour: il n’est question que d’amour impossible, de jalousies, d’ébats d’alcôves et de ruptures, comme celle à qui il balance «Adieu, créature !»:

Adieu, créature! .
Je m’en vais dans la nature
Et ne m’en veuille pas
Une de ces nuits on s’reverra

Interviewé par Paris-Inter, Gainsbourg fait déjà la fine bouche à propos du succès du «Poinçonneur»:

«Justement, ce qui me navre le plus c’est de mes chansons celle que je considère la plus facile et elle n’a marché que sur son mode obsessionnel.»

On annonce la sortie de ses disques en stéréophonie et il faut croire que c’est un événement puisqu’il en cause dans le poste :

N2 Serge Gainsburg

«M’entendre en stéréo est très amusant, très impressionnant. Ça arrange mes chansons, étant donné que j ‘ai peu de possibilités vocales.»

Voilà un artiste qui ne sait pas se vendre, pensez-vous sans doute, et chez Philips le pauvre Denis Bourgeois a un mal fou à défendre son poulain, qui passe loin derrière Brel, Béart ou Brassens dans les priorités de la maison. Son style est trop agressif, introverti, jazzy et sans concession : personne ne sait par quel bout le prendre. Au niveau des médias et du monde musical, seule consolation, il est déjà une référence. Parmi ses premiers fans, Claude Dejacques, ex-directeur artistique de Boris Vian, qui remplira bientôt les mêmes fonctions pour Gainsbourg, comme assistant de Jacques Plait au départ de Denis Bourgeois, puis à part entière dès 1963.

Les critiques du deuxième album, on va le voir, seront globalement négatives. Et Boris Vian, avec qui Serge aurait pu bosser (il avait été vaguement question qu’ils écrivent ensemble des chansons pour Salvador), n’est plus là pour le défendre: il meurt brutalement au cinéma Le Marbeuf, le 23 juin 1959, au début de la projection privée de J’irai cracher sur vos tombes, un film raté tiré de son roman sorti douze ans plus tôt sous le nom de Vernon Sullivan :

«Sa tête part en arrière, son cœur a lâché et sa grande carcasse glisse lentement du fauteuil.» Le très épastrouillant Collège de Pataphysique perd ainsi son plus récent équarrisseur, au grand dam du suprême satrape Raymond Queneau.

Alain Goraguer :

«Boris était cardiaque depuis très longtemps, ça remontait a son adolescence, c’ était un problème d’hypertrophie du cœur. J’avais fait la musique de J’irai cracher et il est mort devant moi, c’était la première fois qu’on voyait le film avec la musique et il a eu une sorte de soupir… Avant que les secours aient eu le temps d’arriver, il a eu un spasme et c’était terminé, il était mort. Sa femme est arrivée et elle nous a raconté :

“Ce matin, je lui avais dit de ne pas oublier ses pilules.” Mais il ne les avait pas. Il devait en prendre tous les jours. Il a dû se dire : “Bah! ça va bien.” Il avait trente-neuf ans, et plusieurs personnes étaient mortes à trente neuf ans dans sa famille, ça l’avait frappé. On peut se demander s’il ne l’avait pas cherché, moi je pense que oui, pas comme quelqu’un qui prend un revolver et se tire une balle dans la tête, mais il y avait chez Boris un net désir de destruction que l’on retrouve chez Serge.³»

Passons en revue les critiques du deuxième album, en nous souvenant qu’elles sont publiées quelques mois à peine après le grand prix de l’académie Charles-Cros, comme si l’attente induite par cette distinction suscite la déception, notamment dans les colonnes de Marie-Claire :

«Sa volonté de faire des chansons intelligentes” risque d’en faire un chanteur très ennuyeux. Ce serait dommage. Il passerait à côté de la belle carrière que nous attendons de lui.»

Le même Marie-Claire qui se rattrape en octobre 1959 : «On le dit diabolique, il n’est qu’intelligent et lucide. On le juge inquiétant, ce n’est qu’un inquiet. On le croit cynique et c’est un timide. Sur la route difficile de la chanson, il avance solitaire. Il ne piétine pas.».

«Les plus nouvelles des chansons de Serge Gainsbourg ont perdu leur originalité et pas mal de leur force. Affaiblies, banalisées, ce sont des chansons comme beaucoup d’autres», lit-on dans La Dépêche du Midi du 6 octobre.

Dans cet article non identifié et non daté :

« Il campe un personnage inquiétant (qu’il n’est très certainement pas mais qu’il joue), un intellectuel morbide nourri de Sade, de Poe et de Baudelaire. Ses pensées, dit-il dans une de ses chansons, sont noires comme l’anthracite et son cœur est un nœud de vipères. [ … ] Mais tant de noirceur systématique lasse à la longue ! Musicalement et sentimentalement, on finit par trouver monotone ce défilé de rancœurs qui va de « Jeunes femmes et vieux messieurs » à « Adieu, créature ! ». Quant au pauvre Musset, sa « Nuit d’octobre » ne gagne rien à être mise si médiocrement à la sauce mambo ! »

Et si dans Le Dauphiné libéré il est dit du deuxième 25 cm qu’il s’agit d’«un disque grenade à ne pas mettre entre toutes les mains» (14 décembre 1959), le journal La France se plaint:

«Il a une voix agressive. Serge Gainsbourg est né sous le signe du Bélier, toutes ses chansons attaquent, étonnent, scandalisent, font mal. Parce que trop souvent on ne voit que la révolte, on oublie l’humour. On oublie l’humour parce que la critique est trop âpre. Serge Gainsbourg chante non pour le public mais contre le public » (27 décembre 1959).

1. Interview par Noël Simsolo diffusée sur France-Culture le 3 novembre 1982. 2. Notes de pochette de la réédition de cet album N 2 par le Club Dial en 1994. 3. Le 2 mars 1991, jour de sa mort, Serge avait aussi oublié de prendre sa pilule pour le coeur.

L’Eau à la bouche