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Son complexe de laideur

Les rafles se multiplient partout en France au cours du mois de juillet 1942. Puis, le 16, organisée par René Bousquet, c’est la rafle du Vel d’Hiv.

Dès 4 heures du matin, 4 500 policiers français reçoivent pour mission d’arrêter 27 361 Juifs apatrides de deux à cinquante-cinq ans pour les femmes, de deux à soixante ans pour les hommes. La Compagnie du métropolitain met à leur disposition 50 autobus, le lendemain, à 17 heures, ont été arrêtés 3 031 hommes, 5 802 femmes et 4 051 enfants.

Beaucoup d’hommes, avertis à temps, ont réussi à fuir. Le résultat total de la rafle est de moitié en dessous du chiffre escompté : 13 152 juifs. Les familles sont parquées au Vélodrome d’Hiver, les célibataires sont envoyés directement à Drancy, 8 160 hommes, femmes et enfants restent sur place en attendant d’être envoyés dans les camps. La désorganisation est effroyable, la tragédie dépasse toute description.

L’étau se resserre. Une copine de classe de Liliane est prise dans une rafle, tout comme Michel Besman, l’oncle malchanceux qui avait eu maille à partir avec les pirates de la mer Noire … Né le 27 avril 1902 à Théodosie il habite à l’époque 3, avenue Wilson à Saint-Denis et exerce la profession de mécanicien. Cinq jours après son arrestation lors des rafles des 16 et 17 juillet, il est envoyé à Auschwitz de la gare du Bourget-Drancy avec 1 000 autres Juifs, 615 hommes (dont des adolescents de seize ans) et 385 femmes, dont une majorité de Polonais et près d’un quart de Russes, tous exerçant des métiers humbles (cordonniers, tapissiers, tailleurs, tôliers, serruriers, couturières, chapeliers, etc.). De ce convoi, qui arrive à Auschwitz le 24 juillet, il n’y aura que cinq survivants (1).

Jacqueline Ginsburg:

« Comme d’autres famille juives de la rue Chaptal, nous étions prévenus des jours de rafles par un inspecteur de police du quartier qui faisait circuler l’information par le bouche-à-oreille. Nous n’avions pas le téléphone. Ces jours-là: nous allions dormir chez des amis juifs français, les Ginsbourg, installés en France depuis deux ou trois générations (2) » .

Dans le Paris de l’après-rafle, les jeunes du PPF (Parti populaire français, nazi) sèment la terreur aux terrasses des cafés, tandis que la peur envoie au-delà de la ligne de démarcation un flot ininterrompu de Juifs qui se lancent sur la route : on voit par exemple arriver à Lyon des familles exténuées démunies et malades. Les départs sont désorganisés : il s’agit cette fois, d’une fuite éperdue d’une peur panique. Les quotidiens, qui ont reçu des consignes de silence, ne publient rien sur les rafles entre le 16 et le 31 juillet 1942.

Quelques mois plus tôt, Hitler avait pourtant annoncé froidement ses, intensions à de multiples reprises, notamment le 26 février 1942 dans Paris-Soir : « Cette guerre n’anéantira pas l’humanité aryenne mais l’élément juif. Des préparatifs sont en cours en vue du règlement de comptes definitif. »

Restée à Paris, alors que s’approche la rentrée scolaire de septembre 1942, Olia organise sa nouvelle vie, seule avec les trois enfants. La séparation va durer près de dix-huit mois, dix-huit mois à guetter le courrier, à attendre le feu vert de Joseph, à craindre les rafles qui se poursuivent par vagues, celle de novembre 1942 visant surtout les Juifs grecs, celle du 11 février 1943 faisant plus de l 500 victimes, dont 200 Juifs âgés de soixante ans et plus.

Tout ceci tandis que des inspecteurs zélés, spécialisés dans la chasse au « faciès spécifiquement judaïque », poursuivent leurs arrestations dans les rues de Paris, les cantines juives de la rue Richer, du 110, rue Vieille-du-Temple ou du passage Charles-Dallery devenant de véritables souricières, tout comme les rues de Belleville ou des Rosiers …

Olia Ginsburg :

« Un jour, j’ai vu de mes yeux, je n’ai pas voulu le croire, devant un commissariat des policiers français qui disaient à des pauvres gens « Montez, montez ! » en les embarquant dans un camion. Ils partaient et ne sont jamais revenus. Et ma fille Jacqueline a failli être déportée !  Mon mari était donc parti en zone libre avec un camarade musicien. Celui-ci écrit à sa femme et lui demande de le rejoindre. Elle avait trouvé un passeur et vient me voir : « Donnez-moi Jacqueline, je vais l’emmener chez son père, elle sera bien avec moi ! » J’ai dit : Jamais de ma vie je ne veux être séparée de mes enfants !  » Elle me rétorque : « Mais votre mari est avec le mien, là-bas ! » Je lui ai dit : « Quand il m’écrira et nous dira de venir, nous partirons tous ensemble. » Alors elle est partie seule mais quelqu’un l’a dénoncée et elle a été ramassée … »

En septembre 1942, tandis que Jacqueline et Liliane retournent au lycée Jules-Ferry, Serge, quatorze ans et demi, se retrouve inscrit en 3è à Du Guesclin, une école privée rue de Turin, dans le 9è arrondissement toujours, mais côté quartier de l’Europe. Dans sa classe, il rencontre un garçon de son âge nommé Daniel Foucret, un passionné de dessin, comme lui, mais aussi de foot, lui non plus.

Daniel Foucret:

« Vous connaissez l’expression « il n’a pas passé son bac, c’est son bac qui lui est passé au-dessus ». Eh bien, lui, l’école lui passait au-dessus, il n’en avait rien à foutre. Un détachement ! En mathématiques, ce n’est pas qu’il était nul : ça n’existait pas pour lui. Je le vois encore, je pourrais vous le dessiner, il était assis juste devant moi, il se retournait comme ça, décontracté, et il me disait entre les dents : « T’as fait le problème ? » et moi, déjà, je lui passais ma copie. Faut dire que j’étais le meilleur en maths. J’avais pas de mérite, je venais d’une autre école où les maths étaient très poussées, j’avais six mois d’avance. On était devenus assez copains pour plusieurs raisons. La première parce qu’on faisait des affaires ensemble. Il était très pauvre, si bien qu’il me vendait ses gâteaux vitaminés, des gâteaux qu’on distribuait aux élèves. Ensuite, je me souviens de son air d’incompréhension totale quand je lui racontais mes exploits au football. Le vendredi matin, je vous rappelle que le jeudi était le jour de congé, Lucien me demandait : « Qu’est-ce que t’as fait hier ? – Ah ben, j’ai joué au foot. » C’était ma grande passion, ma vie tournait autour du foot. « Et toi? – Ah moi, j’ai joué de la musique. » C’était le seul musicien qu’on connaissait et il ne parlait que de ça.»

Du Guesclin est une petite école privée, pas chère, on est dans un quartier populaire. Il n’y a pas de cour de récré. Entre les cours, les enfants restent à leur table, à parler. Dans la classe, Lucien est le seul à porter l’étoile, mais les enfants comme les profs s’en fichent totalement.

Daniel Foucret :

« La guerre était tellement pénible pour les petits étudiants parisiens, tout était tellement difficile, la discipline, le ravitaillement, les alertes, le métro, les gens qui nous en voulaient parce qu’on n’avait pas fait la guerre de 14 et qu’on ne faisait pas celle-là non plus … On n’avait le droit de rien alors quand on était entre nous, on ne pensait qu’à une seule chose : rigoler, s’amuser, se distraire. On avait quatorze ans et on n’avait que des emmerdes, alors se soucier des emmerdes des autres, c’était pas notre problème. Il ne nous parlait pas de son étoile jaune, on ne parlait pas du rationnement. »

Cette lassitude, cette frustration face aux interdits de toutes sortes s’exprime aussi en chansons, comme le rappelle Jacques Vassal dans L ‘Encyclopédie de la chanson française des années 40 à nos jours (3) : tandis que Lucienne Boyer chante « Je ne crois plus au Père Noël » (un Père Noël à moustaches blanches et feuilles au képi, sans doute), une partie de la jeunesse, visée par le Service du travail obligatoire, commence à narguer l’occupant et les ligues vichystes ; on les appelle les zazous et ils affichent leur différence, d’abord par le biais du vêtement (vestes longues jusqu’aux genoux, pantalons ultra-courts) et de la coiffure (cheveux longs et houppette ), le tout contrastant avec les costumes stricts et les coupes rases prônés par les tenants de l’ordre moral…

Côté musique, ils ne jurent que par le swing (le rythme est synonyme de gaieté et de liberté, de danse et de sensualité) qui est considéré, de Berlin à Vichy, comme l’expression même de la dépravation et de la dégénérescence. Après Charles Trenet, l’idole de Lucien, et sa « Poule zazou », c’est son ex-complice, le Suisse Johnny Hess, pas si neutre que cela, qui devient le champion de ce courant et chante « J’suis swing » et « Ils sont zazous » en 1943.

En février-mars 1943, alors qu’est annoncée la visite à Paris de Heinrich Himmler, ministre de l’intérieur d’Hitler et créateur des camps d’extermination, de nouveaux articles violemment antisémites sont publiés à la fois dans Paris-Soir (sous la plume de Jean Bosc « Le crime des Juifs » ), Le Matin (sous la plume de Jacques Ploncard, qui réclame l’ «institution d’un ministère de la Race ») et L ‘Appel, où Pierre Constantini exige une « épuration féroce ».

En vérité, à une époque ou le délit de faciès se solde par un aller simple à Auschwitz, Lucien a un terrible problème.

Daniel Foucret :

« Disons qu’il était fortement typé juif, il faisait vraiment « petit Juif», avec ses grandes oreilles, son nez, ses grands yeux noirs : … et puis, il était petit, détail très important, et il a grandit dans l’année. A la rentrée il devait faire 1,50 mètre puis il a grandi d’un coup et en fin d’année scolaire il me dépassait d’une demi-tête … ».

De toute la famille Ginsburg, Lucien est en effet celui qui ressemble le plus aux représentations caricaturales que les antisémites font de leur cible favorite. Doit-on y chercher l’une des sources des terribles complexes de laideur qu’il développe dès l’adolescence ?

En attendant, s’il est nul en maths, il s’intéresse à d’autres matières. En latin, il découvre avec délectation le récit de la conquête des Gaules par Jules César et les Poésies de Catulle (il avait conservé précieusement son livre d’école, dans la collection Garnier, édition 1931, dans sa bibliothèque rue de Verneuil).

Le prof de français l’initie à l’art du sonnet, l’une des formes poétiques, les plus parfaites. Il s’y essayera avec le talent que l’on sait sur l’album « Histoire de Melody Nelson » en 1971, par le biais des Trophées du « décadentisme » (l’expression date de 1870) José Maria de Heredia dont il se plaisait toujours à citer quelques vers quarante ans plus tard :

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal
Fatigués de porter leurs misères hautaines
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

1) Recherche effectuée aux Archives du centre de documentation juive contemporaine. 2) Cette surprenante homonymie est une pure coïncidence, dans le cas des Ginsbourg, il faut prononcer Jinsbourg et non Guinsbourg. 3) Éditions Hors Collection, Paris, 1997.

Sa passion pour la peinture