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Ses débuts dans le métier

De côtoyer durant deux ans Serge Pludermacher, un bonhomme d’exception comme l’affirment les témoins, suscite une question : a-t-il eu ou non une influence sur Lucien Ginsburg ? Albert Hirsch en est convaincu : il se demande même si le futur Gainsbourg n’aurait pas choisi son prénom en hommage au père de Georges Pludermacher.

Albert Hirsch :

« Serge avait pris Lucien en sympathie et il lui a donné les meilleurs conseils du monde. Il l’a aidé à se trouver artistiquement. Notamment de prendre le parti de la musique plutôt que de la peinture. Ç’a été un détonateur. Quand il est arrivé à Champsfleur il était bohème, là-bas il a pris conscience qu’il devait travailler s’il voulait devenir professionnel. »

Georges Pludermacher :

« Quand il a quitté Champsfleur, nous n’avons plus entendu parler de lui. Quelques années plus tard, on a découvert qu’il était chanteur quand il a sorti « Le poinçonneur des Lilas« . Mon père, Serge, a eu l’air un peu agacé. Il a dit : « Pourquoi a-t-il changé de prénom ? Pourquoi il ne se fait plus appeler Lucien ? »»

Huguette Attelan :

« Pludermacher et Gainsbourg s’entendaient très bien. Il avait certainement une grande admiration pour notre directeur. Gainsbourg, je l’ai revu lors d’une fête donnée par un ancien de la maison, à Paris. C’était l’époque où il n’était pas encore très connu, il accompagnait Michèle Arnaud. »

Albert Hirsch :

« On sentait chez lui une certaine tristesse. On voyait qu’il n’était pas heureux. Il savait déconner avec nous, mais c’était une façade. Il n’était pas dans la joie. Quand il a quitté Champsfleur avec Lili il est venu nous dire au revoir. Il nous a dit : « Je vais à Paris. Je vais essayer de me débrouiller ». On était tristes. »

Son séjour à Maisons-Laffitte n’a été marqué que par deux événements. D’abord, son absence, en juillet 1951, pour cause de grandes manœuvres : l’Occident s’est installé dans la guerre froide, l’armée joue à la guéguerre et rappelle ses pioupious. En deux ans, Lucien constate que ses ex-potes sont devenus adultes, la plupart ont des enfants et la bague au doigt. Ensuite, son mariage. Imposé à sa compagne, modérément enthousiaste, plutôt par conformisme … Il est prononcé le samedi 3 novembre 1951 à la mairie de Mesnil-le-Roi.

Gainsbourg :

« Je l’ai épousée parce que je me suis dit que c’était pas bien pour les enfants de voir un couple non marié. Ensuite, il s’est avéré qu’on n’a jamais eu de progéniture … »

Durant l’été ou à la rentrée 1952, le couple retourne à Paris, et s’installe dans un hôtel rue de l’Echaudé. Encouragé par son père, Lucien recommence le circuit des boîtes et des bals comme guitariste-pianiste d’ambiance, ce qui lui donne une bonne excuse pour s’éloigner de la peinture. Impossible en effet de mener les deux de front : en tant que musicien, il rentre parfois aux petites heures, en tant que peintre, il devrait se lever à l’aube pour bénéficier de la plus belle lumière. La question est de savoir si on lâche une passion ou si c’est elle qui vous laisse tomber… Revenant sur cet abandon, Serge parlera de trahison et de lâcheté mais avouera aussi que c’était «par peur de la misère ».

Liliane Zaoui :

« Ma mère ne cessait de répéter que la peinture conduisait à la misère. Je trouvais mon frère très doué, ses toiles étaient figuratives, plutôt impressionnistes, mais je me disais que ce n’était pas achevé, que ce n’était qu’un passage. Ses études, ses dessins et sanguines étaient vraiment excellents, ça m’a fendu le cœur lorsque j’ai appris qu’il les avait détruits. »

Jacqueline Ginsburg :

« Les seules toiles qui sont restées sont celles qu’il avait offertes à mes parents lorsqu’il leur a demandé l’autorisation de les faire disparaître, ils s’y sont formellement opposés. »

C’est ainsi que Jacqueline est à la tête de la plus vaste collection de toiles signées Lucien Ginsburg : deux huiles et un pastel ! Sans parler d’un autoportrait et d’un vase peint dans les années 50 … Ensuite, nous avons Gert Alexander et ses deux toiles. Puis Liliane, qui n’en possède qu’une, tout comme Juliette Gréco et un marchand d’art à Pau, Eric Lhoste, qui a racheté 5 000 francs, en 1986, un portrait à l’huile d’une Mme Paulette Franckhauser, fille du propriétaire d’un café à Argelès-Gazost dans les Hautes-Pyrénées, où Serge venait prendre l’apéro durant l’été 1951 ou 1952, alors qu’il jouait avec l’orchestre du casino local…

Du mois de février au mois de mai 1953 M. et Mme Ginsburg sont hébergés en pension complète au Home Saint-Jacques, dans la rue du même nom, ce foyer est habituellement réservé aux élèves de la Schola Cantorum, située juste à côté, mais la direction fait parfois des exceptions pour les artistes-peintres. Le tarif mensuel est de 35 000 (anciens) francs pour les deux. Dès le mois de juin, Elisabeth Ginsburg loge seule et règle la note, qui est cette fois de 20 000 francs par mois. Lucien est-il retourné chez ses parents ? En tout cas, c’est la dèche.

Gainsbourg :

« A cette époque, je faisais beaucoup de collages et pour me faire un peu de blé je peignais des fleurs sur des meubles anciens pour faire des faux Louis XIII, lui ou un autre. Je coloriais aussi des photos noir et blanc pour les entrées de cinéma, un petit jeu auquel j’étais devenu très habile. C’est ainsi que j’ai rougi les lèvres de centaines de Marilyn pour le film Niagara. Je travaillais à l’aniline, c’était 1 franc la photo, 1 franc de l’époque, bref, je vivotais… »

De son côté, Joseph voit tous ses espoirs s’effondrer. Que son fils se contente de colorier des photos de cinéma le révolte. Pourtant, en décembre 1953, la situation matérielle semble s’améliorer. M. et Mme Ginsburg vivent à nouveau sous le même toit, mais dans deux chambres séparées, qui leur coûtent au total 46 500 francs par mois. Cela ne dure que deux mois : en février et mars 1954. Lucien Ginsburg occupe seul la chambre n° 8. Vers le 15 février, au Blue Note, qu’il fréquente assidûment il écoute bouleversé Billie Holiday chanter « Gloomy Sunday». Puis il quitte le foyer : grâce à son père, qui y avait lui-même travaillé, il est engagé pour la première fois, durant les vacances de Pâques 1954, comme pianiste d’ambiance au Club de la Forêt, chez Flavio, au Touquet.

Au terme de cette période d’essai, on lui confirme son engagement pour l’été suivant. Le Touquet, sur la Côte d’Opale, est une station balnéaire très chic : les Parisiens friqués s’y rendent comme aujourd’hui ils vont à Deauville, d’où le nom « Le Touquet-Paris-Plage». Flavio Cucco, le patron des lieux, est une figure célèbre de la vie nocturne au Touquet : avant-guerre déjà, il avait animé le Chatham, une boîte située dans la rue principale.

Flavio Cucco :

« En 1954, le père de Gainsbourg était venu chez nous les quatre jours du week-end de Pâques et il m’avait tout de suite parlé de son fils, me disant : « Il est jeune, c’est ça qu’il vous faut ici, et puis il joue bien mieux que moi. » Le week-end suivant il s’est présenté et je l’ai tout de suite engagé. Il travaillait bien : l’après-midi, en terrasse, à l’heure du thé; en début de soirée, à l’apéro, il jouait au bar; ensuite le soir, jusqu’à 2 heures du matin … »

Entre-temps les deux sœurs de Lucien se sont mariées : Liliane a rencontré l’homme de sa vie en Italie en avril 1954 et le couple s’installe bientôt à Casablanca où la jumelle de Serge trouve un poste de prof d’anglais au lycée français.

Liliane :

« Ça paraît impensable pour la génération actuelle, mais j’ai finalement peu de souvenirs de mon frère ; nous vivions en vase clos et nous étions tous deux timides et renfermés. Lorsqu’il se confiait c’était plus volontiers à notre soeur aînée qu’à moi … Déjà tout petit il vivait dans ses rêves, dans sa sphère, et moi aussi. Il a acquis très vite une forte personnalité, il était le créateur, moi j’étais passive, je me contentais d’admirer … L’éloignement géographique a fait le reste… Quand on se voyait, il ne me posait jamais de questions : je crois tout simplement que ça ne l’intéressait pas. »

Nous reviendrons plus longuement au Touquet, où Lucien passe bientôt sa première saison d’été, mais parlons d’abord d’un autre épisode, qui se situe chronologiquement à la même époque et que nous regretterons (1) toujours de n’avoir pu évoquer avec Serge, ayant découvert une mine d’informations inédites à la SACEM, trois mois après sa mort. C’est en effet au printemps 1954 que Joseph se débrouille pour que son fils suive des cours de composition et d’orchestration afin qu’il réussisse son examen d’entrée à la SACEM, un examen difficile, en ce temps-là (Brassens l’a raté plusieurs fois), dans le but de lui permettre de toucher des droits d’auteur en tant qu’arrangeur… ou, éventuellement, en tant qu’ auteur-compositeur. De son côté, Elisabeth donne un coup de main à Lucien pour la transcription sur partition. Le 1er juillet 1954, celui-ci est également accepté comme auteur sur un thème imposé (« Notre premier baiser »), il jette ces vers qui ne laissent pas présager grand-chose …

Le temps a effacé
Dans mon cœur l’amertume
Tous mes chagrins passés
Aujourd’hui se consument
Mais je ne puis pourtant
Je ne puis oublier
Un souvenir troublant
Notre premier baiser

Selon le récit que faisait habituellement Gainsbourg de ses débuts dans le métier, soigneusement peaufiné après coup, sans doute pour gommer les années d’errances et de déceptions, tout s’était passé très vite, entre le moment où il avait vu Boris Vian sur scène, le fameux déclic sur lequel nous (2) reviendrons, et celui où il avait écrit et composé « Le poinçonneur des Lilas ». Or, nous savons qu’il dépose le 26 août 1954, moins de deux mois après son examen d’entrée à la SACEM, ses six premières chansons, dont une au titre prémonitoire : « Ça n’vaut pas la peine d’en parler ». De fait, il n’en avait jamais parlé à personne, de façon peut-être, à la sortie de son premier album en 1958, à réécrire un tantinet l’histoire.

Deux de ces titres déposés en août 1954 seront pourtant sauvés de l’oubli quelques années plus tard, à commencer par « Défense d’afficher », l’histoire d’une fille qui attend son jules et écoute parler les murailles, qu’il offrira à Pia Colombo et Juliette Gréco en 1959 :

Combien d’injures sur ces murs gris
Combien de haine
Combien de peine
J’ai beau r’garder en l’air
Histoire de changer d’air
J’vois qu’les lessives pavoisées
Drapeaux blancs d’la réalité

il dépose aussi « Les amours perdues » qu’il offrit à la même Gréco avant d’en donner sa propre version sur son troisième album 25cm, en 1961 :

Tous les serrements de cœur
Tous les serments d’amour
Tous les serre-moi serre-moi
Dans tes bras mon amour

Quelques semaines plus tard, une nouvelle tentative frôle le navrant ( « C’est la dernière page c’est la dernière image / C’est notre joli rêve qui s’achève») : l’on comprend pourquoi le futur Gainsbourg se cache encore sous l’habile pseudonyme Julien Grix (ou Gris : Julien pour Stendhal, Gris à cause du peintre Juan Gris, peut-être aussi un clin d’œil à Le Grix, nom d’épouse de sa sœur aînée Jacqueline), signature qu’il abandonnera en décembre 1956.

Il n’en reste pas moins que c’est en 1954 que Lucien prend la décision de se lancer dans la chanson, du moins comme auteur-compositeur. Peut-être essaye-t-il de placer ses chansons chez des éditeurs, ou directement chez des interprètes. il n’est pas impossible non plus qu’il veuille suivre l’exemple d’un Francis Lemarque, chanté depuis de nombreuses années par Yves Montand (« A Paris », « Marjolaine », « Quand un soldat ») ou d’un Léo Ferré dont « Le piano du pauvre » et « Paris Canaille » sont chantés en 1953-54 par Catherine Sauvage. Ou encore d’un Aznavour qui, depuis 1951, a multiplié les succès par chanteuses et chanteurs interposés : à Juliette Gréco, il a offert « Je hais les dimanches », à Eddie Constantine « Et bâiller et dormir », à Patachou « Parce que », à Edith Piaf « Jezabel ».

Il faut savoir que le monde de la chanson française fonctionne encore globalement à cette époque, même si une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs-interprètes fait son apparition avec Brassens, Ferré et d’autres, selon un modèle ancien et bien établi, où les métiers sont séparés, avec d’un côté ceux qui fabriquent les chansons et de l’autre ceux qui les rendent populaires.

Sources :

1 et 2 Gilles Verlant - Gainsbourg - Avec la collaboration de Jean-Dominique Brierre et Stéphane Deshamps Albin Michel – 15 novembre 2000

Son apprentissage chez Madame Arthur