Gustave Courbet - Loth et ses filles

Serge et la peinture

Septembre 1945, Lucien est effectivement inscrit comme élève libre de l’École nationale supérieure des beaux-arts, dans un atelier préparatoire d’architecture. Nouvelle initiation, à la rigueur cette fois, à la perfection du nombre d’or, à la beauté des lignes pures.

Mais l’année suivante, en maths, il est complètement largué, malgré les leçons particulières payées par son papa. Un bizutage sordide, lui qui a déjà tant de mal à tolérer la promiscuité, achève de le dégoûter. Au bout de deux ans, moins peut-être, il abandonne l’archi.

Nouveau conflit avec son père. Entre-temps les Ginsburg ont déménagé. Ils réussissent même en 1946 une jolie opération en achetant «occupé» un appartement avenue Bugeaud, dans le 16e, à deux pas de l’avenue Foch et de la place Dauphine, puis ils négocient avec le locataire pour s’y installer rapidement.

Gainsbourg :

«Je me souviens encore du déménagement, je me revois transportant mon lit pliant sous le regard des bourgeois chicos du quartier, la honte … Un joli petit appartement sur cour, où je suis revenu souvent, au hasard de mes déconvenues sentimentales et autres. Ma sœur l’occupe encore … Mon père m’avait autorisé à installer un petit atelier, dans la mansarde. »

Avenue Bugeaud, Joseph reçoit la visite d’un vieil ami …

Léo Parus :

« J’ai revu Joseph à Paris après la guerre. Il avait trouvé cet appartement coquet. C’est là que j’ai fait la connaissance de son fils. Son père voulait qu’il soit pianiste, mais le jeune homme ne travaillait pas assez l’instrument. Le père me disait : « Je ne sais pas quoi faire de mon fils. Il n’aime pas la musique, il n’aime pas travailler. » Dans sa chambre il y avait une guitare. C’était vers 1946. »

Gainsbourg :

« Ce coup-là mon père m’a fait comprendre qu’il était temps de songer au jour où je devrais subvenir à mes propres besoins. Côté peinture, mes profs me prédisaient un avenir brillant, ils parlaient de ma forte personnalité. Mais comme mon père savait qu’on crevait souvent la dalle quand on essayait de vivre de sa peinture, il avait eu soin de me faire prendre des cours de guitare. C’est un gitan qui m’apprit à en jouer, il avait les cheveux extraordinairement noirs, un noir corbeau. A l’époque, on utilisait encore des plumes Sergent-Major et il me faisait des crobards pour la position des doigts. Quand il faisait une tache d’encre sur les siens, il se les essuyait en se passant la main dans les cheveux … »

A la guitare, Serge est totalement influencé par Django Reinhardt, à l’époque au zénith de sa gloire. Pour qu’il se fasse quelques sous, Joseph trouve pour son fils une série de boulots médiocres mais pas déplaisants. Il se retrouve le samedi soir grattant sa guitare dans des bals, des dancings, des noces, des baptêmes et des barmitzvas.

Les contacts se font place Pigalle, au marché des musiciens. Un jour, à la suite d’une dispute, Lulu décide de se débrouiller tout seul et, sur cette même place, il se dégote un chanteur borgne spécialisé dans la chansonnette ritale genre « O Sole mio ». Ils font les terrasses de bistrot pendant deux jours sans gagner le moindre sou. Lulu revient à la maison, un peu penaud.

Gainsbourg :

« Place Pigalle, on faisait la manche pour trouver des cachetons, j’avais appris la guitare et on stationnait en attendant qu’on nous désigne du doigt pour un bal le samedi soir. On faisait le pied de grue en attendant… Et mon père me poussait, il me mettait sur des coups parce qu’il était bien placé, il a fait toutes les boîtes de nuit de Pigalle, je jouais de la guitare sèche à l’époque, j’étais pas brillant, je faisais de la guitare rythmique… Il y avait quatre catégories de musiciens, je ne le savais pas à l’époque, les plus tocards attendaient debout, les seconds, qui avaient des places plus ou moins stables, attendaient au café en face, assis, ensuite les cracks, ou ceux que je croyais être des cracks, étaient au café plus bas. On pouvait y rencontrer le saxophoniste André Ekyan, le pianiste Léo Chauliac … puis il y avait des super-cracks, ceux qu’on ne voyait jamais, ceux qui travaillaient dans les séances d’enregistrement. Moi je jouais de tout: paso-doble, musette, je chantais même en espagnol… »

Alors qu’il fête ses dix-huit ans, Lucien est toujours un garçon rêveur, timide, vivant dans un autre monde. Il n’a pas le moindre soupçon de poil de barbe à se mettre sous le fil du rasoir et pétune déjà comme un pompier. ..

Gainsbourg :

« J’ai commencé à treize ans … en suivant un lascar qui a jeté sa sèche encore allumée. Je l’ai ramassée et j’ai tiré. A l’époque je n’avais pas d’argent. Je fumais des parisiennes, les « P4 ». On pouvait les acheter au détail. A l’ époque je les fumais jusque-là (il montre un mégot de 5 millimètres), jusqu’à ce que cela brûle mes doigts. C’est là où se trouvent tout le goudron et toute la nicotine! »

Avenue Bugeaud, ses parents lui offrent ce dont il avait toujours rêvé : la chambre de bonne. Il apprécie la lumière qu’offre l’unique vasistas aux premiers rayons du soleil. Dans sa mansarde, Lucien peint comme un forcené, il se cherche, mais n’est jamais satisfait du résultat; au fur et à mesure il gratte les toiles et ne conserve rien.

Pétrifié par l’influence des grands maîtres, il veut atteindre un niveau de perfection impossible, le génie sinon rien. Il en gardera toujours un complexe, l’éternelle distinction entre arts majeurs et mineurs. Par défi esthétique, il change radicalement sa façon d’écrire en supprimant tout ce qui obligerait sa main à retourner en arrière, aux dépens de l’orthographe. Plus d’accents, ni grave, ni aigu, ni circonflexe; plus d’apostrophe, de barre de t, de point sur les i …

Jacob Pakciarz :

« Je revois Lucien avec sa canadienne dégueulasse sur laquelle il essuyait son pinceau. Il grattait la guitare, il se faisait un peu de sous les soirs dans les bars. On a sympathisé à cause de notre amour pour Bonnard. C’était notre idole. L’éclat de la lumière, la couleur chez Bonnard nous hantaient tous les deux. Une peinture sans tragédie, sans drame. Dans le droit-fil de la vision du monde proposée par Cézanne : la structure et la lumière avant tout. Lucien faisait des petites natures mortes, gracieuses, aimables, très subtiles, un peu dans l’esprit de Villon. En peinture, Lucien était doué mais frileux. Il ne prenait pas de risques. »

L’influence de Bonnard est évidente lorsqu’on a la chance d’observer l’une des plus jolies toiles signées Ginsbourg (avec un « o »), celle qui est en la possession de Juliette Gréco et qui représente deux enfants sur une plage (« Ma sœur jumelle et moi en train de jouer dans le sable », dixit Serge ).

Bonnard le nabi qu’il ne citera jamais, plus tard, parmi ses peintres favoris, mais qui le hante à dix-huit ans. Les goûts de Serge en peinture seraient-ils encore proches des penchants de son père pour les impressionnistes et post-impressionnistes, alors qu’il suit les cours d’André Lhote et Fernand Leger, tous deux issus du cubisme? Aurait-il fait l’impasse sur l’art abstrait, qui était né avec le siècle et qui avait explosé dans les années 20 et 30 ?

Ce qui est clair, c’est qu’il déteste Léger (« Léger ? Un lourd … » ), dont il ne suit même pas les corrections: André Lhote, au contraire, même s’il est aujourd’hui considéré comme un peintre mineur, un petit maitre cubiste, est avant tout un grand théoricien. Il eut sur Serge une influence déterminante: « Professeur magnifique et excellent technicien. [ …. ] On l’appelait  » le coiffeur « , je ne sais trop pourquoi. Son Traité a longtemps été mon livre de chevet. »

Les cours de Lhote sont constitués de théorie, de visites aux musées et d’exercices commentés. Au Louvre, où Lucien passe des journées entières, il copie les toiles de Delacroix, de Titien, de Géricault et Courbet, qui le fascine:

« Je restais des heures devant L ‘Atelier de l’ artiste. Aux Beaux-Arts, Je me suis dit : « Je serai Courbet ou je ne serai rien ». Il a été le Flaubert de la peinture. Avec lui, l’art bascule dans le scandale. Il ose les sujets. »

Trente-trois ans plus tard, lorsqu’il écrivit le conte parabolique Evguénie Sokolov, il évoqua ses profs :

« Je jugeais mes correcteurs avec un dédain secret malgré le renom qu’ils avaient obtenu de leurs travaux personnels, n’appréciant ni le néoclassicisme des uns, ni le modernisme rétrograde des autres, ni cette façon dont je me devais de les appeler Maître comme un nègre du dix-septième siècle et ce n’est que beaucoup plus tard que je leur sus gré de m’avoir initié à un art aussi noble. »

Parmi ses autres camarades à l’académie Léger, les peintres Simone Véliot, Claudine Sonjour et Vacha Neubert ont bien voulu témoigner.

Vacha Neubert :

« Serge avait environ dix-huit ans et moi trente. Il m’appelait papa. Pendant près de deux ans il est venu chez moi. Il peignait surtout des natures mortes, à l’huile sur papier d’Ingres, et dessinait des nus. Il appréciait les couleurs claires, très « pasttelisées ». Sa peinture était fine, vaporeuse, dans un style un peu chinois. Pour une soirée de nouvel an à l’académie il avait réalisé une affiche à la manière de Toulouse-Lautrec. A cette époque Serge était un garçon timide qui fumait déjà beaucoup. Il avait un côté très fin mais pas pédérastique. Il donnait une impression de dédain. Il n’a jamais essayé de vendre sa peinture et n’avait pas l’air de vouloir réussir. Il m’a dit qu’un jour il se ferait coller les oreilles et refaire le nez. Avec les filles il n’osait pas, et il m’a avoué qu’il fréquentait les putes. Un jour je lui ai commandé un tableau. Il a fait un nu qui lève la jambe et met un chausson : « Le chausson rouge ». Plus tard, un jour de misère, j’ai peint par dessus pour utiliser la toile. »

Simone Véliot :

« J’ai été très amie avec Gainsbourg pendant un an, en 1946-47. Le jour de mon arrivée à l’académie je suis entrée dans la grande salle de travail, il y avait une estrade. C’est Lucien qui m’a accueillie. Il était seul. Il s’installait. Il était tiré à quatre épingles : col blanc empesé, cravate, costume impeccable, gants de cuir. Il était tous les jours comme ça. Pas du tout bohème. Il m’a dit : « Je vais vous préparer un chevalet. » Il était adorable. Le professeur à l’époque était Yvan Cerf, qui a été remplacé par la suite par André Bouhéret. Lucien était très assidu. Il venait tous les matins mais il ne suivait pas les leçons de peinture. Il travaillait tout seul. Il faisait des huiles, des gouaches. Ça me faisait penser à du Bonnard. Le premier jour, il a peint un mendiant qui venait poser. C’était dans les bleus. J’ai trouvé ça très beau. J’ai senti qu’il y avait une sensibilité. »

Claudine Sonjour :

« J’ai connu Lucien à l’académie Montmartre vers 1947. Il était assez fuyant. Il parlait peu, mais pas comme quelqu’un qui n’a rien à dire, comme quelqu’un qui ne recherche pas le contact. Il avait l’air d’avoir une haute opinion de lui-même. Je pense qu’il se foutait de ce que les profs lui disaient. En peinture, il n’aimait que les courbes. Il disait : « Dans la nature les droites n’existent pas. » »

Simone Véliot:

« Je savais qu’il était juif, mais jamais il n’évoquait la période de la guerre et le fait qu’il avait dû se cacher. Il était très sauvage, ne s’occupait pas des autres. Il s’est mis à me courtiser. Mais je n’ai pas voulu, pourtant il me plaisait, car il avait un charme énorme. Alors on est devenus très amis, Il m’a dit: « Je vous considère comme ma sœur », car on n’a jamais cessé de se vouvoyer. Tous les jours il me raccompagnait à pied jusque chez moi à la République. On marchait pendant des heures. On discutait philosophie, littérature. Il lisait beaucoup. Il aimait la poésie, me citait des vers de Rimbaud. Il m’a invitée chez ses parents. C’était un appartement luxueux, avec un piano à queue. Il avait une petite chambre de bonne au-dessus. On y allait et il me jouait de la guitare et chantait ses poèmes, C’était un peu embryonnaire mais on sentait déjà le talent. Il était très sûr de ses capacités. Un jour en regardant une de mes peintures il m’a dit: « Ça me plaît. On dirait du moi. » De temps en temps le dimanche on organisait des surprises parties à l’académie. J’amenais mon phono. Une ou deux fois il a joué de la guitare.»

Parmi les chansons qu’on écoute en 1947, on peut imaginer aisément qu’il évite «Ma cabane au Canada» (par Line Renaud) au profit de «J’ai bu» par Georges Ulmer, «Revoir Paris» par Charles Trenet ou « Les feuilles mortes » de Prévert et Kosma, la chanson du film « Les Portes de la nuit » de Marcel Carné, interprétée par Cora Vaucaire et Yves Montand.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n’ai pas oublié

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi

Simone Véliot raconte encore qu’il est à l’époque très amoureux d’une fille nommée Olga Tolstoï qui «fréquentait le cours de temps en temps, je crois surtout pour voir Lucien, C’était une jolie fille. Le genre russe, très grande, très élégante, un peu excentrique».

Vacha Neubert :

« A cette époque, il a connu cette très belle fille : la comtesse Olga Tolstoï. Elle avait dix-huit ans, était capricieuse. Il lui faisait la cour. Moi j’habitais un hôtel de la rue Blanche. Je lui ai proposé ma chambre pour qu’il puisse être seul avec elle. Je lui ai acheté une bouteille de vin pour lui donner du courage et les ai laissés dans cette chambre. Je les ai retrouvés assis sur le lit. Ils n’avaient rien fait. Il était très timide. »

Claudine Sonjour :

« Un jour Olga l’a appelé de chez moi pour lui fixer un rendez-vous. Elle m’a donné l’écouteur. Il lui a dit : « D’accord, mais tu ne me refais pas le coup de la dernière fois. » Je pense qu’il faisait allusion au fait qu’elle se refusait à lui. »

Gainsbourg :

« C’était avec une petite-fille ou une arrière-petite-fille de Tolstoï. Elle était vierge. Je l’avais emmenée dans une chambre mansardée mais une fois sous mon corps elle avait pris peur et je l’avais respectée. Le lendemain, nous devions nous revoir mais elle n’est jamais venue. Je l’ai attendue en me disant, animalement, que j’avais eu tort de ne pas lui avoir fait l’amour. Elle m’a blessé, oh la vache … J’étais désespéré, c’était une garce finie. J’ai eu ma revanche quinze ans plus tard, en février 1962, à Alger, à la fin de la guerre d’Algérie … je devais y faire une télé, j’étais déjà célèbre … Là on m’envoie une carte de visite : « Olga Tolstoï, et puis un autre nom, souhaiterait vous voir. » Sous-entendu, elle voulait se faire sauter. Et je revois cette fille, usée par les ménages et les enfantements, que je reconnais à sa dentition, à son sourire. Ce coup-là c’était moi qui voulais plus … »

Tout doucement, il sent poindre en lui les prémices d’une misogynie tenace, amplifiée par ce premier chagrin d’amour et par d’autres mésaventures …

Simone Véliot :

« Un jour il vient chez moi et me dit : « Il faut que vous me rendiez un service. Il y a une fille qui veut me tuer. Elle me poursuit avec un revolver. Elle va avoir ma peau. Je voudrais que vous lui parliez pour essayer de la raisonner. » J’ai refusé et il m’en a voulu. Cela a marqué la fin de notre amitié. »

Serge rencontre Elisabeth Levitsky qui deviendra sa première femme en 1951