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Serge découvre Boris Vian

Boris Vian, le nom est lâché … « Son apparence physique intrigue, attire immédiatement le regard. Longue silhouette mince, yeux de glace gris-bleu, immense front de Martien, visage en lame », comme le décrit son biographe Philippe Boggio.

Boris Vian qui était récemment arrivé à la chanson par nécessité, par curiosité, parce qu’il n’avait pas encore abordé ce genre d’expression, lui qui avait démontré ses talents dans des domaines aussi divers que le roman (L ‘Écume des jours), le journalisme, ses innombrables chroniques sur le jazz, l’imposture J’irai cracher sur vos tombes de Vernon Sullivan soi-disant traduit de l’américain par Boris ou la fête (les fameuses soirées du Tabou en 1948-49 avec Juliette Gréco, Anne-Marie Casalis et consorts, dont il était un infatigable pilier).

Et pourtant, tout comme Gainsbourg, Boris n’aimait pas la chanson avant d’en faire. Dans un article publié dans le magazine Arts en septembre 1953, il avait projeté de la « bâillonner », tout en disant son admiration pour Ferré, Trénet, Mouloudji, Brassens ou Leclerc. C’est au début de l’année 1954 qu’il y jette toute son énergie, à l’époque où sa compagne Ursula est elle-même tentée par l’interprétation. Il écrit d’emblée des chansons contestataires, anarchistes : c’est le 15 février 1954, par exemple, qu’il dépose à la SACEM le texte et la musique de ce véritable hymne antimilitariste qu’est « Le déserteur », sa chanson la plus fameuse, que crée Mouloudji dans une version légèrement édulcorée le jour de la défaite des forces françaises à Diên Biên Phu.

Au printemps de la même année, Boris rencontre Jacques Canetti. Il propose ses chansons à Philippe Clay, à Juliette Gréco, à Suzy Delair, à Renée Lebas (celle-ci lui présente Jimmy Walter, qui va mettre en musique nombre de ses textes, tel «J’suis snob»). Finalement, Vian se rend à l’évidence : pour faire entendre ses chansons, il va falloir les chanter lui-même : « Le besoin de popularité, de reconnaissance, derrière la pudeur maladive. La nécessité psychologique, nerveuse, d’en découdre », comme l’écrit Boggio (1). Il passe des auditions les 4 et 11 décembre 1954 au théâtre des Trois Baudets. Ses débuts officiels ont lieu dans la même salle le 4 janvier 1955, avec «sa veste sombre de clergyman, comme un prédicateur vidé de sa foi [ … ]

Boris exsangue, vert de trac, sans geste, planté droit, comme pour ne pas tomber en arrière ». On dirait qu’il psalmodie : «Le parler-chanter sans vibration. Il ne chante pas, il brade pour en finir[ … ] la salle s’enfle de son malaise si perceptible et le lui renvoie.» A deux reprises «devant l’indifférence ou l’embarras, il insulte la salle» … Vian veut arrêter mais Canetti le pousse à continuer : le 28 janvier, il chante à la Fontaine des Quatre Saisons, chez Pierre Prévert.

Juliette Gréco :

« Je pense que Serge et Boris sont frères quelque part : une même violence, une même retenue, un même mystère. Frères dans la dérision, la cruauté et la tendresse … »

André Halimi :

« J’ai vu Boris Vian chanter à la Fontaine des Quatre Saisons, rue de Grenelle, il faisait quatre ou cinq chansons, accompagné par un pianiste. Nous étions trois dans la salle. J’étais malheureux pour lui, c’était horrible, cauchemardesque. Je n’ai même pas été le saluer après, je me mettais à sa place. »

A la fin du mois d’avril 1955, Vian enregistre une dizaine de titres (ceux qui se retrouveront sur les EP rarissimes Chansons impossibles et Chansons possibles, publiés a la fin de l’année) dans les grands studios Philips, avec Jimmy Walter, Claude Bolling et la complicité du compositeur-arrangeur Alain Goraguer, futur orchestrateur de Gainsbourg, pour un pamphlet cinglant, « La java des bombes atomiques », qui vaut à Vian les honneurs de la une du Canard enchaîné le 13 juin 1955. Parmi les autres chansons, devenues autant de standards, on trouve « J’suis snob », « La complainte du progrès » ou encore « Je bois » …

Je bois
Dès que j’ai des loisirs
Pour être saoul
Pour ne plus voir ma gueule
Je bois
Sans y prendre plaisir
Pour pas me dire
Qu’il faudrait en finir

En juillet 1956, il est victime d’un œdème pulmonaire aigu, qui lui impose de longs mois de repos. Il n’est plus question pour lui de se produire sur une scène (mais il continue à écrire et composer). Sa période chanson a donc duré de décembre 1954 à mars 1956, une vingtaine de mois a peine, dont quinze mois en scène.

Mais revenons à Lucien qui, malgré ses boulots chez Madame Arthur d’abord, au Milord l’ Arsouille ensuite, est perpétuellement dans la dèche. Pourtant, Le Milord marche bien. C’est complet tous les soirs : la revue commence vers 22 heures et se termine vers 1 heure du matin. Michèle Arnaud en est l’attraction principale elle chante sept ou huit chansons en fin de programme.

Jacques Lasry :

« On terminait le spectacle à 1 heure et comme on n’avait plus sommeil, on allait boire un verre au café Washington avec Francis Claude où l’on croisait toutes les prostituées du coin. Lucien et moi on se disait vous, il avait exactement dix ans de moins que moi. Je le raccompagnais tous les soirs chez lui comme j’habitais avenue des Ternes et lui chez ses parents du cote de la porte Dauphine. Nous restions souvent une demi-heure, une heure dans l’auto et nous parlions de peinture, de littérature, de tout sauf de la chanson. Un Jour ses parents m’ont invité chez eux à dîner pour me remercier de l’avoir engagé au Milord. Le père était en smoking ce soir-là, il s’est levé au milieu du repas et nous a dit : « Maintenant je vais travailler ! Il jouait quelque part dans un cabaret… »

Gainsbourg passe à nouveau l’été 1955 au Touquet, chez Flavio. Avant de reprendre au Milord il passe quelques jours de vacances chez les Lasry, en Bretagne, une maison en bord de plage, où il rencontre leurs trois enfants, dont Claude, leur fille aînée, âgée d’une douzaine d’années.

Claude Lasry :

« Serge est venu avec sa femme, une Russe assez forte mais qui avait un visage d’une beauté extraordinaire. Je me souviens qu’on entendait un grand grincement dans la chambre du haut quand elle se couchait, le bruit nous faisait rire. Entre elle et Lucien il n’y avait jamais de familiarité, je ne l’ai jamais vu l’embrasser ni lui faire un câlin, il était distant, elle était très seule, ils ne parlaient pas ensemble, c’était très bizarre. Comme j’étais l’aînée j’avais beaucoup de contacts avec Gainsbourg ; il me faisait des dessins, il était super-gentil. Je me souviens d’assemblages délirants, il dessinait une voiture et ensuite il imaginait, il mettait une bougie à la place des phares et toute la voiture était construite comme ça, de façon abracadabrante … C’était intelligent comme démarche, ses dessins étaient complètement humoristiques ! »

De 1956, ultime année d’apprentissage avant que les choses ne deviennent sérieuses, nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est que son couple se délite. Pourtant leur situation matérielle s’est quelque peu améliorée: ils quittent la mansarde de l’avenue Bugeaud pour une chambre de bonne au sixième étage d’un bel immeuble bourgeois au n° 6 rue Eugène Labiche dans le 16e arrondissement. Au moment d’emménager, comme le raconte Lise, ils sont obligés de faire monter leur piano par l’escalier de service, en pièces détachées. Anecdote qui lui inspire plus tard « Le charleston des déménageurs de piano», une chanson qu’aurait pu signer Boris Vian :

Pour nous prendre aux tripes
Faut se lever de bonne heure
Dire qu’il y a des types
Qui sur c’t’engin de malheur
Arrivent à faire croire à tous les ballots
Que la vie c’est comme au piano

Elisabeth Levitsky :

« Lorsque nous habitions là, il y avait un critique pour la musique dans les journaux … Comment est-ce qu’il s’appelait déjà… Garvady? Nardvoti? Oui, c’est ça : Gavoty ! Ce type, qui habitait l’étage en dessous, nous envoyait des lettres recommandées: « Cessez de massacrer Bach et Chopin ! » Moi c’était Bach, Lulu c’était Chopin. Et tous les deux persuadés de jouer le mieux du monde, bien entendu »

Mais si 1956 se révèle une année sans relief c’est sans doute parce que Lucien se concentre sur sa vie personnelle. En deux mots, il a de gros soucis conjugaux. Loin est déjà le temps où il lui écrivait :

« Que mon cœur soit près du tien quand tu t’endors, puisses-tu ne plus faire de cauchemars, et dispose de mes lèvres selon tes désirs. Et dire que nous sommes déjà mariés et que je n’ai pas besoin de te demander ta main ! je t’adore. »
Lucien

Sans qu’il soit question de scènes de ménage, « mais de discussions de fond de plus en plus tendues, il s’éloigne de Lise au fil des mois. Avait-il cessé de l’aimer lorsqu’elle avait changé, physiquement et mentalement, avait-elle cessé de l’aimer alors qu’il trahissait la peinture ? La vie de bohème, la pauvreté, avaient-elles eu raison de la passion qui transparaissait dans ses lettres ?

Évasif, Gainsbourg esquiva toujours ces questions en parlant de son « erreur de jeunesse ». Le divorce, à l’amiable, sera prononcé le 9 octobre 1957.

Du 15 juin au 30 septembre 1956, Serge reprend donc ses quartiers chez son ami Flavio. Il y retrouve ses copines, parmi lesquelles Kostio, une femme très élégante et très homosexuelle, ainsi qu’une Madame A., spécialisée dans les lainages et propriétaire d’une boutique, chez qui il lui arrive de passer la nuit. Mais c’est en tout bien tout honneur qu’il emmène parfois Dani, la fille de Flavio au cinéma.

Dani Delmotte :

« Lucien ne buvait pas du tout, il était très bien élevé, très cultivé. Quand l’établissement était vide, il passait ses après-midi à composer sur notre piano crapaud. Quand il n’avait pas de copine ou qu’il avait des soucis il m’emmenait au cinéma du casino, où l’on projetait souvent des films en VO non sous-titrés pour la clientèle anglaise, qu’il me traduisait au fur et à mesure.»

L’été, au Touquet, Lucien s’amuse : il bosse beaucoup et se découvre des talents de crooner. Vient à passer son futur arrangeur, bras droit de Boris Vian, Alain Goraguer.

Alain Goraguer :

« J’étais au Touquet en touriste, je prenais l’apéro et lui était là, en plein air, avec son piano. Souvent, un pianiste de bar, on ne le remarque pas, à moins qu’il ne joue très bien, ou très mal. Mais lui, je l’avais remarqué à cause du choix de ses chansons, rien que de très beaux standards américains chantés d’une façon très murmurée, déjà. Et j’avais été frappé par son visage, son air de grande tristesse. »

Jacqueline Ginsburg :

« Mon frère m’avait invitée au Club de la Forêt et immédiatement j’avais trouvé incroyable la façon dont il tombait les Anglaises, pourtant on ne peut pas dire qu’il était joli garçon avec sa brosse et ses oreilles décollées. Même sans être connu, il attirait les femmes comme un aimant. Il a toujours eu une formidable mémoire auditive et il s’était débrouillé pour retenir l’une ou l’autre chanson espagnole où  » Mi Corazón  » revenait toutes les trois secondes. Il chantait ça d’un air pénétré et les bonnes femmes craquaient complètement. »

Gainsbourg:

« Pianiste de bar, c’est la meilleure école. Mon répertoire allait de « Monsieur William » de Léo Ferré à « Parce que » de Charles Aznavour en passant par Cole Porter, Gershwin, Irving Berlin ou encore « Comme un petit coquelicot » de Mouloudji. Je me revois chantant «Les escaliers de la Butte sont durs aux miséreux …» en observant les riches briser les homards, tous les mecs en pingouins … Je gagnais 2 000 anciens francs par nuit… Deux sacs ! Mais j’étais tellement snob déjà : je ne jouais pas non-stop, de temps en temps j’avais droit à un break, alors, j’allais au bar et je disais : « Maintenant, je suis client, tu me sers … Combien je te dois ? 2 000 balles ? Les voilà …  » J’étais content… fallait être con … Enfin, pas si con que ça, j’étais fier. Un autre soir, j’étais au piano et un type me donne une pièce de 1 franc. Moi avec toute mon arrogance je me lève et lui dis : » Monsieur, je ne suis pas un juke-box ! » »

Flavio Cucco :

« Une chose est certaine, il ne vivait pas comme un moine et comme il était bien placé pour plaire aux filles, il ne s’en privait pas. Vers 23 heures je voyais arriver les filles du coin, celles qui travaillaient au Touquet ou celles qui y passaient leurs vacances sans pouvoir se payer le Club de la Forêt. Et je peux vous dire que son charme les subjuguait… »

Gainsbourg :

« Un jour que j’anime le thé, de 5 à 7, se présente une femme sublime, et dans ma bouche sublime veut vraiment dire sublime, plus belle que Brigitte… Nos regards se croisent alors que je joue « My Funny Valentine » et je vois que j’ai un ticket monstrueux… J’aperçois à son doigt une alliance, mais elle était seule, elle passait sans doute le week-end dans ce triangle équilatéral très chic, entre l’hôtel Westminster, le casino et le Club de la Forêt. Lorsqu elle revient le soir elle porte une robe de soirée superbe, elle est tellement belle que le silence se fait dans la salle … Elle s’assoit à proximité du piano et je dis au maître d ‘hôtel : « Allez demander à cette jeune femme ce qu elle aimerait que je lui joue » et elle me fait dire « My Funny Valentine » tout en m’envoyant une coupe de champagne … Un peu plus tard elle se lève, s’arrête et me regarde dans les yeux. En cinq secondes chrono Je me dis .: . Celle-la elle veut se taper le petit pianiste, eh ben moi je veux pas. J’ai baissé les yeux, je l’ai laissée partir… Et je l’ai toujours regretté. »

Dani Delmotte :

« Je me souviens d’une Anglaise ravissante, grande, mince et blonde, prénommée Faye, qui passait ses vacances au Touquet, avec sa belle-sœur: Elle était la femme d’un homme d’affaires anglais qui travaillait dans le chewing-gum. Pendant la semaine les maris retournaient travailler à Londres, laissant derrière eux leurs femmes qui en profitaient pour se donner du bon temps. Je revois Faye danser seule sur la petite piste sous les yeux de Serge. Les jours suivants, il n’arrêtais pas de faire des allers et retours au Westminster, il revenait avec la cravate de travers et la chemise a moitié ouverte.»

Une aventure qui tourne au vinaigre : pris en flagrant délit avec la belle Faye, Serge est bientôt traîné devant les tribunaux londoniens : à l’époque on ne se moquait pas des lois sur l’adultère… . .

De retour à Paris, Lucien retourne au Milord, qui ne désemplit pas, surtout depuis les derniers coups d’éclat de Michèle Arnaud. Au printemps 1956, elle s’est produite à Bobino, à la même affiche que Roger Pierre et Jean-Marc Thibault où elle fait un gros succès en chantant « L’inconnu de Londres » de Ferre et « La truite » d’après Schubert. Le 24 mai, elle a représenté le Luxembourg lors de la première édition du grand concours Eurovision de la chanson avec «Ne crois pas».

Le 13 septembre, toujours accompagnée par Jacques Lasry, elle a fait son premier Olympia en lever de rideau d’Eddie Constantine. Enfin, à l’automne 1956, elle chante « Sa jeunesse » d’Aznavour et « Que sera sera », créé aux États-Unis par Doris Day, mais une fois de plus, elle se fait doubler par une autre interprète, Jacqueline François. Voilà des années qu’elle chante et le vrai succès lui échappe encore. Chaque fois qu’elle choisit un titre, son goût très sûr ne lui fait jamais défaut, c’est la même déveine. L’idéal, se dit-elle in petto, serait de découvrir un auteur-compositeur débutant de grand talent et de s’assurer l’exclusivité de ses services. Cet oiseau rare, elle ne le sait pas encore, elle l’a sous la main.

1. Boris Vian, Editions Flammarion, Paris, 1993.

Lucien Ginsburg achève sa métamorphose en Serge Gainsbourg