Serge Gainsbourg au théatre de Mogador avec le groupe Bijou

Rencontre importante avec le groupe rock français Bijou

Durant l’été 1978, Gainsbourg reçoit la visite du groupe rock français Bijou, sensationnel power trio signé chez Philips et constitué de Vincent Palmer (guitares, chant), Philippe Dauga (basse, chant) et Dynamite Yan (batterie), mais aussi, dans l’ombre, Jean-William Thoury, qui est à la fois leur manager, parolier et éminence grise.

Les «p’tìts gars», comme Serge les surnomme, déjà auteurs d’un album nerveux et concis (« Danse avec moi », 1977, avec notamment une version de «La fille du Père Noël» de Jacques Dutronc), viennent lui demander l’autorisation de reprendre «Les papillons noirs», duo chanté douze ans plus tôt par Serge et Michèle Arnaud, alors qu’ils s’apprêtent à publier leur deuxième album, « OK Carole« , après un deuxième passage au festival punk de Mont-de-Marsan.

Mieux encore, ils lui proposent de venir en studio et de chanter en duo, avec Dauga, ce titre dont il n’avait plus le moindre souvenir. Serge est flatté, et il accepte, pour se marrer. Ce qu’il ignore, c’est qu’il vient de faire une des rencontres les plus importantes de sa carrière.

Vincent Palmer :

« Je crois pouvoir dire que je suis un fan de base, et ça remonte à ma tendre enfance lorsque je l’ai vu chanter “Quand mon 6.35 me fait les yeux doux” dans un show de Denise Glaser. J’ai été impressionné et je me suis mis à acheter tous ses disques. »

Aux lueurs de l’aube imprécise
Dans les eaux troubles d’un miroir
Tu te rencontres par hasard
Complètement noir

Jean-William Thoury :

« Sur la version originale, Serge assurait la voix grave, sous celle de Michèle Arnaud. Nous avons pensé qu’il serait drôle qu’il en fasse autant pour nous. Il est venu au studio Ferber : « Mais pourquoi êtes-vous allés chercher un vieux truc pareil ? Si vous voulez, je peux vous écrire une chanson originale. » Mais, avec grand plaisir ! « répondîmes-nous en chœur ». »

Jacky Jackubowicz :

« Étant l’attaché de presse de Gainsbourg et de Bijou, j‘ai joué les intermédiaires. Quand je l’ai emmené au studio Ferber pour l’enregistrement des “Papillons noirs”, je garantis qu’il avait un trac fou, c’est la première fois qu’il chantait avec un groupe rock. Après ça il a fait quelques télés avec eux. Et puis il y a eu les concerts. »

Philippe Dauga :

« Nous l’avons d’abord rencontré au cours d’une émission à la radio et ce qu’il a trouvé géant, c’est le plan fan : au troquet, après cette interview, il nous a jaugés. On lui a cité des titres qu’il avait lui-même oubliés, il en était vert. »

Jean-William Thoury :

« J’avais déjà rencontré Serge quand j‘étais journaliste au mensuel rock Extra. Il avait un talent fou pour vous mettre dans sa poche, vous charmer. Tout le monde change plus ou moins d’attitude suivant le milieu et l’interlocuteur, certaines personnes poussent cet art très loin. Elvis Presley y était passé maître, si j’en crois ses biographes. C’était pareil pour Gainsbourg : il était intellectuel en face d’un intellectuel, artiste en présence d’un peintre, révolté quand il conversait avec un militant, défoncé face à des junkies, etc. Avec nous, il la jouait plutôt rocker, montrant l’intérieur de sa mallette à cassettes, faite spécialement par Vuitton, remplie d’Eddie Cochran, Buddy Holly, etc. Je n’ai jamais cru que c’était là du machiavélisme, mais un incroyable désir de plaire, de séduire. »

Pour cette redécouverte des «Papillons noirs», Palmer embellit le riff d’origine avec élégance. Gainsbourg ne tarde pas à renvoyer l’ascenseur en leur écrivant «Betty Jane Rose» qui sort en 45 tours avant la fin de l’année 1978…

Dans les parkings en sous-sol, sol mineur
On peut voir errer, ré, ré, ré, là la mineure
Betty Jane Rose cherche sa dose de drague majeure

Vincent Palmer :

« Mon meilleur souvenir restera la session de “Betty Jane Rose”, il s’était cassé le pied à l’époque mais il était quand même venu en studio avec son plâtre : il tapait sa canne en rythme, répétant sans cesse : « C’est épatant ! » Il s’est toujours moqué de mon côté collectionneur, mais j’avais commencé très tôt, quand on trouvait encore ses vieux EP pour quelques francs. Il y a peu de déchet dans sa discographie : il est un des rares Français à n’avoir jamais été ridicule… »

Philippe Dauga :

« Entre lui et nous, l’entente, était parfaite, il nous a suivis dans nos galères… Nous étions vraiment potes, nous faisions des virées au cours desquelles il nous mettait sur les genoux parce que l’alcool coulait à flots. Il m’appelait et me disait : “Je m’emmerde, j ‘ai rien à faire ce soir, viens me chercher dans ta DS.” Il était vraiment comme un gamin: le fait de monter dans ma DS c’était mieux que sa Rolls! Il nous emmenait dans ses délires, ça devenait un enfer. Lui, le lendemain, il était frais comme un gardon, nous, il nous fallait trois jours pour récupérer ! »

Au cours d’une de ses foires dont il a le secret, Serge dédicace une cravate de Palmer, une cravate avec des filles nues sur laquelle il écrit «Faites joujou avec bibi»…

Jean-William Thoury :

« Nous avons plusieurs fois répété avec lui dans la cave du pavillon qu’habitait « Dynamite » à Savigny. Pour la sortie de l’album « OK Carole », en novembre 1978, Phillips a organisé un voyage promotionnel à Épernay, capitale du champagne, où Bijou se produisait. Serge nous a accompagnés, la presse et les invités étaient véhiculés dans un train spécial, et il a rejoint le groupe pour deux titres à la fin du concert. C’était la première fois qu’il remettait les pieds sur une scène depuis treize ans. »

Le matin même, Vincent Palmer et sa copine ont été chercher Serge rue de Verneuil, dans leur Renault 5. Ils sont accompagnés par un fan breton de Gainsbourg qui est loin de se douter qu’il va devenir, sept ans plus tard, l’attaché de presse de son héros, d’abord dans les bureaux lyonnais de « Phonogram », puis dès la fin 1987 à Paris. Son nom, Jean-Yves Billet : à l’instar de Palmer, ce Nantais est un aficionado de l’époque héroïque, quand il était ardu de s’y retrouver dans la discographie de Serge, qu’il fallait toute la patience et l’assiduité d’un chineur pour se constituer une collection intégrale de son œuvre.

Philippe Dauga :

« A Épernay, nous jouions dans une grande salle des fêtes. Rien n’avait été confirmé, il n’y avait qu’une rumeur à propos du fait qu’il allait peut-être monter sur scène avec nous. Les kids se disaient: “Viendra ? Viendra pas ?“ De le voir dans les loges, plus tard, ça m’a fait tout drôle. Il était pétrifié par le trac et il a vidé quelques verres de champ’ pour se donner du courage. Il devait monter pour deux morceaux, « Les papillons noirs » et « Des vents des pets des poums ». Quand il s’est accroché au micro, les mômes sont devenus fous, ils n’en pouvaient plus. Pendant une heure, après ça, dans les loges, Serge est resté comme hébété à répéter: “Je le crois pas, je le crois pas”… »

Jean-Yves Billet :

« Après le concert, on se retrouve dans un resto minable, pour un dîner offert par l’organisateur du gala. Moi qui me retrouvais pour la première fois en face de mon idole, le mec qui m’avait donné la plus grande claque de ma vie en sortant « L’homme à tête de chou », j’étais dans mes petits souliers, ce soir-là je chaussais du 34 ! A la table voisine, c’est tout juste si on n’entend pas des remarques du genre « Non mais t’as vu l’autre, avec sa sale gueule ! ». N’oublions pas que nous sommes en 1978 et que Gainsbourg n’est pas du tout une star ! A un moment il y a un mec qui quitte la table où il dine avec des amis et des poules immondes, et il tend un papier à Serge en lui demandant une dédicace. Et là, sans hésiter, Serge écrit : “Du champ’, du brut, des vamps, des putes”. Quand l’autre ramène son papier, je te dis pas comment il tire la tronche. Malgré cela, une des poules se lève et vient se tortiller devant Gainsbourg qui lève la tête et lui dit : « Tu sais ce qui va t’arriver, toi, ce soir ? Rien ! » »

(article lu 499 fois)