Elisabeth Levitsky-Lise

Serge rencontre Elisabeth Levitsky qui deviendra sa première femme en 1951

Au printemps 1947, toujours à l’académie Léger, Serge rencontre celle qui deviendra sa première femme en 1951, Elisabeth Levitsky, une liaison qui devient plus sérieuse en octobre de la même année.

Au début, ça n’accroche pas : elle est belle, sophistiquée, il est intimidé et sarcastique … De deux ans son aînée (il a dix-neuf ans, elle en a vingt et un), Elisabeth, fille d’aristocrates russes immigrés, est mannequin de mode.

La première fois qu’elle entre au cours de dessin, raconte-t-elle, elle porte un tailleur de chez Lucien Lelong (une grande maison de couture des années 30-40), des talons hauts et un chapeau à voilette : « J’ai senti qu’on se moquait de moi, je me suis retournée, et c’était lui. J’étais rouge de honte. » Quelques mois plus tard, en octobre 1947, le déclic se fait, alors qu’il la raccompagne une fois de plus à la pension de famille où elle loge près de la place Clichy …

Elisabeth Levitsky :

« Au bout d’une semaine de ce manège, il finit par me demander, au lieu de rester dans la rue, s’il peut monter. Je trouvais qu’il était vraiment timide et qu’il mettait du temps à se décider. Il avait sa guitare. Il m’a fait un petit concert de jazz et moi une tasse de thé. On se disait vous, il m’expliquait tous ces accords très compliqués. Moi, j’étais sur le lit de cette toute petite chambre et je me disais : « Qu’est-ce qu’il attend ? » Mais il était trop tard pour son dernier métro. Alors je me suis poussée et je lui ai dit : « Viens donc ! » Il s’est assis à côté de moi, il a posé sa guitare et il a éteint. Et comme il est arrivé à baiser sept fois de suite dans la nuit, il ne l’a jamais oublié. « Sept d’un coup ! comme le petit tailleur ! » répétait-il toujours par la suite … »

Elisabeth travaille, elle est la secrétaire du poète surréaliste Georges Hugnet. Celui-ci avait publié une Petite anthologie poétique du surréalisme en 1934, soit dix ans après la publication du premier Manifeste du surréalisme d’André Breton : il y avait réuni des textes de Breton, Salvador Dali, René Char, Paul Eluard, René Crevel, Paul Nougé, Benjamin Péret, ainsi que quelques-uns de ses propres poèmes et les modes d’emploi de quelques jeux surréalistes.

Dans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian en fait l’éloge : « Poète, peintre, cinéaste d’avant-garde, relieur et fabricant d’objets étranges dans son atelier du 13 de la rue de Buci aux belles années du surréalisme », Hugnet habite en 1947 un appartement boulevard du Montparnasse qui « regorge de bibelots fascinants ». Animateur du restaurant Le Catalan rue des Grands-Augustins, dont il avait décoré le rez-dechaussée avec sa collection d’objets 1900, Hugnet est une sorte de pilier de la Rive gauche : à la Libération, il avait fait partie d’un groupe d’amis comprenant Michel Leiris, Picasso, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Raymond Queneau, etc. En avril 1947, date qui correspond également avec l’ouverture du Tabou dans une cave de la rue Dauphine, Hugnet organise et préface une exposition de « nappes de restaurant » à la librairie Paul Morihien, des dessins improvisés par tous ses amis,
artistes et écrivains, sur les nappes de papier du Catalan. Sa femme Myrtille, qu’il rencontre en août 1949, se souvient du rôle d’Elisabeth.

Myrtille Hugnet :

« Nous l’appelions Lise, elle a été la secrétaire de Georges pendant environ deux ans. Elle était chargée de faire l’inventaire de sa bibliothèque et lui servait aussi de dame de compagnie car Hugnet, qui était agoraphobe, souffrait de vertiges et devait être accompagné lorsqu’il sortait. C’est Lise qui l’accompagnait, elle allait partout avec lui. Il s’en est séparé à l’époque où nous nous sommes rencontrés. Lise n’a jamais mentionné à mon mari l’existence de Gainsbourg. Par contre, elle fréquentait un groupe de Martiniquais auquel appartenaient le poète Edouard Glissant et l’ avocat Roland Souvelor-Danceny et elle avait fait comprendre à mon mari qu’elle avait été la compagne de Glissant. »

Gainsbourg :

« Elle parvient à mettre la main sur les clefs de l’appartement de Dali où nous allons : là, fulgurance, un appartement d’une beauté somptueuse. Nous y passons quelques nuits, je tringle la gamine comme un malade dans un grand lit carré de trois mètres sur trois, couvert de fourrure. Le salon était tapissé d’astrakan, je foulais à mes pieds des dessins de Mir6, Ernst, Picasso ou Dali, des toiles non encadrées, la classe … Dans la salle de bains de Gala il y avait une baignoire à la romaine et des centaines de flacons de parfum, de lotions en tous genres. Il y régnait une odeur de regret, de flash-back, de luxe effréné … J’avais dix-neuf ans, je faisais de la peinture, c’était hallucinant. »

Myrtille Hugnet :

« En 1940, Salvador Dali et Gala avaient effectivement quitté Paris en laissant les clés de l’immense appartement qu’ils louaient au 147 de la rue de l’Université à Paul Eluard, en lui demandant de veiller à ce que l’appartement soit occupé car les appartements vides étaient réquisitionnés. Sachant qu’Hugnet n’avait pas assez de place dans son appartement du boulevard du Montparnasse, Eluard lui avait proposé d’entreposer des affaires dans une partie de l’appartement, qui a également servi à héberger différentes personnes, dont un poète irlandais, ainsi que Lise. Je ne sais comment elle a réussi à se procurer les clefs des pièces où étaient entreposées les affaires personnelles et les toiles de Dali, notamment le fameux salon en astrakan, dont seul Eluard avait un double … »

En septembre 1947, l’archi étant oubliée, Lucien s’inscrit à l’Ecole normale de musique de Paris, fondée par Alfred Cortot et située 114 bis, boulevard Malesherbes dans le 17e. Au crépuscule de sa carrière, comme échappé d’un autre siècle, le concertiste ressemble de façon troublante à Chopin, son héros : masque d’outre-tombe, œil noir, joues creusées et lèvres pincées. Mais Lucien ne suit pas l’enseignement du vieux professeur : s’il suit régulièrement les cours de solfège et d’harmonie durant toute l’année scolaire, c’est pour améliorer sa technique ; il a sans doute déjà pris la décision de devenir compositeur de chansons (auteur, ce sera pour plus tard, comme on le verra plus loin). Et puis cette inscription lui permet de reculer encore de quelques mois l’échéance de l’inéluctable service militaire.

En décembre, Elisabeth déménage pour la Rive gauche et le foyer d’artistes de la Schola Cantorum mais un problème se pose : elle gagne (modestement) sa vie et lui galère. «Je ne voulais pas vendre mes tableaux, j’étais un incorruptible en peinture», explique-t il rétrospectivement au micro de France Inter en 1976, mais il enjolive vraisemblablement l’affligeante réalité : s’il n’ose pas proposer ses toiles aux marchands c’est « non pas par fierté mais par timidité ». On peut également présumer que Lucien l’orgueilleux a peur de l’échec, peur d’essuyer des refus, alors même qu’il aurait peut-être pu, par l’entremise de Georges Hugnet (qu’il n’a à priori jamais rencontré), approcher des personnalités importantes du monde de l’art.

Gainsbourg :

 » J’avais donc vingt ans et je vivais aux crochets d’Elisabeth. Un jour, avec mon père, il y a un drame terrible. Il me dit : « Je ne veux pas que mon fils soit un gigolo, tu vas recevoir une baffe …  » Et là, l’horrible chose, je lève les poings et je lui dis : « Arrive, viens ici, tu vas voir si je suis encore un gamin!  » C’est atroce … Il a baissé les bras, et moi aussi. « 

Selon son ami Jacob Pakciarz (qui deux ans plus tard fera embaucher Lucien au foyer de Champsfleur, à Maisons-Laffitte), « quand il crevait la faim il aurait pu retourner chez son père mais il s’y refusait. Le couple qu’il formait avec sa première femme n’était pas lumineux. Ça faisait morose ».

En 1948, on sait encore que Lucien et Lise, en plus des cours de peinture d’André Lhote et Fernand Léger, sont inscrits à l’académie de la Grande Chaumière, à deux pas du carrefour Vavin, à Montparnasse. Quand arrive l’été, Lucien, qui a reçu ses papiers militaires et sait qu’il est convoqué le 15 novembre, va se refaire une santé au camp des Sokols, à Sciez-sur-Léman près de Thonon-les-Bains. Une sorte de camp scout d’origine tchèque où l’on pratique avec acharnement la gymnastique, fréquenté surtout par des adolescents et jeunes adultes de familles russes émigrées, le tout chapeauté par des organisations de bienfaisance. Nous avons retrouvé un garçon qui se souvient très précisément de ces vacances en Haute-Savoie …

Boris Fiakolvsky :

« On vivait sous des tentes américaines, les filles étant séparées des garçons. Chaque matin il y avait un lever de drapeaux et on chantait des hymnes maintenant désuets. Gainsbourg était plus âgé, cinq ans de plus que nous environ, il avait vingt ans. Il dormait sous la même tente que nous, on était six ou sept. Ce qui le distinguait de nous, c’était qu’il ne parlait pas très bien russe alors que nous le parlions couramment. Comme il était plus vieux et que ses parents étaient peut-être plus fortunés que les nôtres, son aisance matérielle nous faisait envie, il ne le montrait pas forcément mais il recevait beaucoup de colis et de l’argent… Lulu ne participait pas beaucoup aux activités, il préférait regarder les filles … Il se vantait d’avoir connu dans ce camp une belle blonde aux yeux bleus qui devait avoir son âge, il nous a dit qu’il se l’était faite! Les filles, ce n’est pas ce qui nous intéressait le plus, sauf Jean-Conrad, un copain d’enfance qui était beau gosse, avec qui il était en rivalité … »

Les moniteurs du camp organisent des compétitions sportives mais Lulu reste dans son coin. Solitaire comme à son habitude, il passe son temps à lire et à gratter sa guitare; en vue de son service, il s’habitue à la discipline, aux journées strictement minutées, avec réveil à 8 heures, douche, salut au drapeau, petit déjeuner, etc. Durant son séjour, qui dure un mois, Lucien se paye des voyages à Genève pour ramener des cigarettes américaines, qui sont encore assez rares à l’époque et que les gamins lui envient, au point d’essayer de lui en faucher.

Jean-Conrad Kasso :

«Un matin, j’étais clairon, on lève le drapeau puis le colonel nous convoque sous sa tente. Il nous annonce qu’il a reçu une lettre de dénonciation comme quoi on avait volé des cigarettes et un chronomètre à Lucien. Bon, on était à côté de la Suisse et on était attiré par tout ce qui brillait : les montres, les chronos … C’était le frère de Boris qui avait fait le coup.»

Boris Fiakolvsky :

« On a dû quitter le camp avant la fin du mois, un copain, mon frère et moi, à cause de cet incident ! On avait envoyé mon frère pour lui faucher un ou deux paquets de ses fameuses cigarettes, profitant du moment où nous étions tous à la cantine. Il s’en est aperçu, il s’est plaint à la direction et on s’est fait virer sur-le-champ ! Ça ne rigolait pas à cette époque ! »

« J’étais simplement un garçon triste et sévère, c’est tout », raconte Serge des années plus tard au micro de Michel Lancelot et de son «docteur», dans la séquence « Radio Psychose » sur Europe 1 …

Gainsbourg :

« Quand j’avais vingt ans, on m’appelait dans des surprises-parties et puis j’avais une certaine rigueur, une certaine pureté, et je n’admettais pas que les jeunes gens disparaissent dans les pièces à côté pour faire des bêtises. »

Le docteur :

 » Pourtant, justement, vingt ans c’est l’âge, et je le mets entre guillemets, des « bêtises ». Pourquoi est-ce que vous n’y participiez pas et pourquoi est-ce que vous n’en faisiez pas, vous, comme les autres ? Plutôt que de vous contenter de ce rôle de juge et de spectateur ? « 

Gainsbourg :

 » Parce que j’étais un romantique et que je cherchais l’amour. Et je n’en étais pas encore aux amours physiques pures. [ … ]  »

Le docteur :

 » Il vous est certainement arrivé dans l’existence, lorsque vous étiez plus jeune, d’aller dans des bandes. Que se passait-il ? « 

Gainsbourg :

 » Ce qui se passait ? Dès que j’apparaissais, l’ambiance était morte. Cassée. Peut-être est-ce dû à la fixité de mon regard, je ne sais pas. Les personnes pensaient que je les jugeais; ce qui est vrai. Trop de lucidité. Alors, le seul moyen, celui que j’ai employé dans l’armée, parce qu’il y a quand même dans l’armée une promiscuité indispensable, c’est l’alcool. « 

Le docteur : Ça marchait ?

Gainsbourg :

 » Avec l’alcool, oui … J’étais un petit rigolo comme les autres. Et c’est ce que je pratique toujours actuellement. Je bois parce que je suis un sauvage. Je suis difficile d’accès et trop … trop glacé. Pas drôle, quoi. Je reconnais que ce n’est pas drôle non plus pour les autres. « 

Jacob Pakciarz :

«Physiquement je le vois comme un type penché, avec la poitrine creuse. Lucien, c’était le gars mélancolique, complètement introverti. Il n’était pas simple de lui arracher trois mots. Il ne se racontait pas, ne parlait pas de ses angoisses, mais elles apparaissaient en filigrane. Les conversations étaient presque anodines. On sentait une charge lourde, mais rien n’était abordé. Il était trop orgueilleux pour se confier. Le désir de ne pas dire était chez lui majeur. »

Le 15 novembre 1948, Lucien Ginsburg est appelé sous les drapeaux, caserne de Charras à Courbevoie (Hauts-de-Seine), 93e régiment d’infanterie, 1er bataillon (dont l’écusson porte l’inscription : « A de tels hommes rien d’impossible » ), pour douze mois de service.

Dans un premier temps, le service militaire n’est pas trop pénible, il se fait des potes, des garçons plutôt humbles, un fils de bistrot, un apprenti pâtissier, etc. Cinquante par chambrée, sur des lits superposés. Avec eux, il apprend à boire. Chaque fois que saute une perm’, ils se murgent au gros rouge tirant sur le violet. Lulu leur dessine des figures érotiques extrêmement suggestives qu’ils regardent les yeux exorbités. Il observe l’effet produit : la plupart n’ont jamais rien vu de tel, hormis des graffitis de chiottes (à l’époque, seuls les gens fortunés possèdent des dessins pornographiques ou des romans érotiques illustrés d’estampes). A la guitare, il leur interprète des choses distinguées comme «Ça y est, je sens bien qu’tu m’ l’as mis» …

Gainsbourg:

« Chez Dali, j’avais découvert une partie de sa collection de photos et d’objets érotiques précieux. J’avais volé deux photos, très petites mais superbes, où l’on voyait deux gamines d’à peine sept ans qui se chatouillaient la … Dans mon sommeil, ces lascars me les ont piquées. »

Parmi les appelés avec qui il effectue son service, on trouve une écrasante majorité d’ Alsaciens. Certains, entre eux, le surnomment derrière son dos « le sale Juif » et il en prend conscience : « De par mon appartenance à la population juive du 9è arrondissement, j’ajoutais à ma punition. On a toujours observé dans l’armée des tendances discriminatoires. Le racisme n’y est ni religieux ni politique ; il se fonderait plutôt sur la réputation de richesse matérielle de la classe israélite, que l’on envie, que l’on jalouse. »

Plusieurs de ses camarades alsaciens de l’époque, notamment Jules Schneider (cultivateur), Jacques Apffel (menuisier), André Boehli (boulanger-pâtissier), ainsi que l’infirmier Léonard Zurlinden témoignent.

Léonard Zurlinden :

« Il est resté à l’infirmerie pendant trois ou quatre jours à cause d’une grippe pendant l’hiver 1948-49. A l’époque il grattait déjà sa guitare. Il restait dans son coin. Les autres, qui étaient bien plus malades que lui, se plaignaient du bruit. Je ne crois pas qu’il chantait, il cherchait plutôt des accords. Il nous a aussi fait quelques coups très emmerdants. D’abord, c’était interdit de fumer dans l’infirmerie et lui, il s’obstinait à fumer tout le temps. Ensuite, un samedi soir, il avait fait le mur avec sa guitare, sans doute pour aller jouer quelque part et gagner des sous, et n’était rentré que le lendemain dans la matinée. C’était très risqué parce que s’il lui était arrivé un pépin, on aurait tous
trinqué. Après cet épisode, il a été viré de l’infirmerie par le chef-infirmier. »

Jules Schneider :

« Je me souviens de lui à l’infirmerie. Il nous disait qu’il jouait dans un orchestre. J’ai tout de suite été frappé par ses yeux et son nez. Il  était enrhumé et quand le médecin passait, il lui demandait : « Votre nom ? » et lui murmurait, alors le médecin disait : « Plus fort ! » et il répondait tout bas : « Je peux pas », mais dès que le médecin était parti, il parlait de nouveau normalement. C’était un tire-au flanc, la risée de la chambrée, il ne voulait jamais rien faire. On montait faire des exercices de tir au Mont Valérien, et sur l’actuelle place de la Défense, on faisait des exercices de défilé autour d’un monument. Le 93e était spécialisé dans les défilés parce qu’on avait une très bonne musique. Mais je ne crois pas qu’il en ait fait tant que ça, parce qu’il fallait marcher droit, et qu’il n’avait pas appris à marcher au pas. »

Ce que Lucien ne supporte pas, c’est le réveil aux aurores, à 5 heures du matin, au son du clairon. En hiver, la crosse du fusil est glaciale, certains perdent connaissance et s’écroulent.

Jacques Apffel:

« C’est quand j’ai vu Gainsbourg des années plus tard à la télévision que j’ai réalisé que je le connaissais, et j’ai dit à ma femme : « J’étais au service militaire avec lui ! » Personne ne le connaissait vraiment, c’était pas du tout le genre copain-copain. »

André Boehli :

« Je travaillais dans les cuisines. Il y avait des clans : les Alsaciens restaient entre eux, les Parisiens pareil. C’était une caserne plutôt agréable, mais quand on est arrivés, c’était dégueulasse. On a refait nous-mêmes les chambres, et ceux qui avaient refait les plus belles chambres recevaient quinze jours de perm’ en cadeau. »

A celle qui bientôt deviendra sa femme, Serge écrit des lettres enflammées, d’un romantisme à fleur de peau:

 » Oui, en entendant ta voix j’ai vu que la réalité sera encore plus belle que nos lettres. Le moindre détail de ton corps m’est présent et je deviens fou d’attendre. Je t’aime sans retenue de la plus violente passion. » Lucien

Gainsbourg:

« Mon meilleur souvenir, c’est à la caserne de Charras, la salle des visites. Nous étions séparés du sergent chargé de la surveillance par un panneau de bois à hauteur d’épaule. J’étais en treillis et je reçois ma petite gonzesse. Je la fais mettre à genoux et tout en regardant imperturbablement l’officier je la laisse me mener au climax … »

Après cinq mois à Courbevoie, le premier bataillon est muté au camp de Frileuse, dans les Yvelines, à 20 kilomètres de Versailles. Un camp modèle, monté par le maréchal de Lattre de Tassigny, où règne une discipline de fer, au point que Serge ne cessera plus tard de le décrire comme un « camp disciplinaire » où, à l’en croire, il devient tireur d’élite à la mitrailleuse légère.

« A Frileuse, c’était pas du gâteau, précise Léonard Zurlinden : la « piste du risque », pour les entraînements de parachutiste, était particulièrement dure. »

A Paris, durant une perm’, Lucien croise son ami Pakciarz et se plaint de ce qu’on lui impose : glisser le long d’un câble, se jeter dans un tas de sable en évitant de s’écraser sur un mur en béton : « Je peux pas faire ça, lui confie-t-il, j’ai la trouille, je crois que je vais déserter » …

« Tous les jours on y allait pour se casser la figure … », raconte-t-il à Guy Vidal dans Pilote en 1964. Un jour, pendant le parcours du combattant, il souffre de vertiges ; lors d’une course de fond il a un malaise. Le 14 juillet 1948, il fait une prise d’armes pour le maréchal de Lattre de Tassigny, venu passer ses troupes en revue. A Paris, Elisabeth l’attend patiemment.

 » Tu voulais t’acheter un soutien-gorge ne t’en prive pas. Nous ferons la tournée des grands ducs quelques fois puis nous serons plus modestes mais comme nous nous aimons la moindre chose sera charmante n’est-ce pas. ( … ) Dis-moi que tu m’aimes comme je t’aime du seul véritable amour, LE PREMIER LE SEUL combien je t’adore.  »
Lucien

Ces lettres, reproduites après sa mort montrent un tout autre aspect du personnage. Idéaliste, adolescent tardif, très amoureux, incapable de songer au lendemain. A cent lieues d’imaginer qu’un jour il sera Gainsbourg. Au service il avouera plus tard avoir vécu de grands moments de désespoir : sa misanthropie grandit à mesure qu’il est confronté à la promiscuité, Lucien le dandy, féru d’art et de littérature, souffre dans cet univers clos et féodal. D’autant qu’il s’y passe des trucs pas clairs … Un soir, avec ses potes, il va se saouler à l’extérieur de la caserne; un officier le croise, l’apostrophe et Lucien lui répond en se foutant de lui. L’autre, vexé, le gifle. Ses copains le défendent : l’officier, qui avait déjà été rétrogradé pour la même raison, n’avait évidemment pas le droit de le frapper. Le lendemain, il le convoque dans son bureau :

« Ecoutez, Ginsburg, si j’avais vraiment voulu vous casser la gueule, voilà comment j’aurais fait. » Et là, raconte Serge, « il me prend la chemise kaki, il fait un simulacre de cassage de gueule. « Je voulais seulement vous dessaouler », me dit-il. » Là, vite fait, Gainsbourg calcule : il pourrait dénoncer l’officier mais avec le risque de se reprendre un mois de taule pour insubordination. Du coup, il ferme sa gueule.

Gainsbourg :

« Le souvenir le plus atroce, c’est le jour où on demande des volontaires pour aller fusiller une collabo qui avait été condamnée à mort. L’officier débarque et nous dit :  » Il faut des volontaires pour aller liquider une femme collabo. » Je me dis quoi, fusiller une gonzesse, mais il est pas bien… Fusiller un mec, c’est déjà pas possible. A bout portant ? Les poignets liés au poteau, non, pas question, je ne suis pas un bourreau. J’ai un copain qui dit : « J’y vais ! » Tu vois douze lascars de vingt ans partir fusiller une gonzesse. Je dis à mon copain : « Toi tu y vas aussi ? » Il m’a raconté : « On nous a donné une balle à chacun, dont une balle à blanc, et on a exécuté la fille. » Le mec revient, blanc, non pas blanc comme un linge, mais blanc, blême, exsangue. « Alors, hein, t’as gagné, hein, pourquoi t’ es si blanc que ça ? »  » Hé, hé, écoute Lucien [ … ] c’est atroce, c’est atroce ce qui m’est arrivé. Donc on a eu tous un fusil (c’était un MAS 48 à l’époque, rectifié); on l’a donc fusillée au MAS. Et puis le rituel veut que le lieutenant vienne, heu, péter la cervelle, donner le coup de grâce d’une balle de revolver en plein crâne. Après ça le lieutenant a dit : « Voilà, vous prenez une éponge et vous nettoyez le poteau d’exécution. Vous le nettoyez net, vous nettoyez la cervelle « . Mon copain a pris l’éponge, c’est lui qui a eu la serviette pleine de la cervelle de la gonzesse. Ce garçon-là a été marqué à vie, mais il l’avait cherché. Je lui ai dit: « Eh bien mon petit coco, tu l’as voulu, tu l’as eu ! » Et il a pleuré. »

Une autre fois il avait conclu son histoire, bien rodée, par ces mots : « Il est parti dans la froidure du matin dans la peau d’un héros. Il est revenu, effondré, dans celle d’un salaud. »

Or, tout laisse penser que Serge n’a pas vécu cette histoire directement ; on peut imaginer qu’elle lui a été plutôt relatée par un sous-off lors d’une soirée alcoolisée. Pour la simple raison que, chronologiquement, ça ne colle pas : au printemps 1949, il n’y a plus de condamnation à mort pour ces femmes collabos, y compris (la majorité d’entre elles) celles que l’on a appelées les « collaboratrices horizontales » ou « poules à boches». Durant la «tonte» de l’été 1944, même si elles furent passées sous silence, les exécutions sommaires ont existé. Le plus souvent, les filles qui ont couché avec l’occupant sont jugées publiquement, exhibées à la foule qui les insulte ; les comités de Libération les humilient ensuite en leur rasant le crâne et en les travestissant de bonnets d’âne. A partir de la mi-août 1944 jusqu’à juin 1945, ont lieu des procès, organisés par les tribunaux révolutionnaires de Libération, qui décident d’exécuter « les plus coupables comme traîtres à leur patrie et pour venger les jeunes hommes torturés. »

D’autres sont condamnées à des peines variables, de deux à trois ans de travaux forcés. Néanmoins, et c’est là que l’anecdote trouve son origine, certaines d’entre elles ont été fusillées « pour l’exemple », notamment par de jeunes appelés, avant le terme de leurs deux ou trois années de prison. On sait encore que ce type d’exécution a certainement eu lieu au camp « modèle » de Frileuse.

Mais en 1949, les survivantes avaient été relâchées … Le 14 novembre 1949,  Lucien est « renvoyé en congé libérable ». Autrement dit, fin du service militaire. « J’ai failli faire l’EOR, l’Ecole des officiers de réserve, racontait-il, mais comme ça m’emmerdait de commander les autres, je me suis débrouillé … »

Avant le service, il ne buvait que de l’eau. Il en sort, à l’en croire, « éthylique au dernier degré ». Disons plutôt que j’ai appris à boire. Qu’il a découvert les vertus décomplexantes de l’alcool. Trente-cinq ans plus tard, dans les années 80, il avouait que ses copains flics lui rappelaient ses potes de beuverie, à l’armée.

Retour à la vie civile et à la peinture, Lucien réintègre les ateliers de la Grande Chaumière et de l’académie Montmartre. Comme il faut bien croûter, Lucien reprend également les concerts, avec sa guitare et ses espagnolades.

Justement, que chante-t-on en 1949-50 ? Henri Salvador, encore débutant (il a été révélé deux ans plus tôt avec « Clopin-clopant » et « Maladie d’amour »), interprète « Parce que ça me donne du courage » de Mireille et Jean Nohain avant de créer « Une chanson douce ». Piaf entonne « L’hymne à l’amour », André Claveau roucoule « Cerisier rose et pommier blanc ». Yves Montand pousse « Une demoiselle sur une balançoire ». Des sommets sont atteints avec Line Renaud et son « Etoile des neiges ». Robert Lamoureux fait rire les foules avec « Papa, Maman, la bonne et moi », Bourvil avec « La tactique du gendarme », les Frères Jacques avec « L’entrecôte ». On commence à parler de Gréco ( « Si tu t’imagines », « Sous le ciel de Paris ») et de Léo Ferré. Celui-ci compose « Ile Saint-Louis » sur des paroles de Francis Claude ; tous les deux se produisent au Quod Libet dans les caves de l’hôtel Saint-Thomas d’Aquin, rue du Pré-aux-Clercs. Le même
Francis Claude qui, quelques années plus tard, va pousser Gainsbourg sur la scène du Milord l’ Arsouille, comme nous le verrons plus loin.

Fin 1949-début 1950, si l’on suit la chronologie établie par Elisabeth Levitsky (la seule source que nous possédons pour certaines périodes de ses années bohème, celle-ci en fait partie), après avoir vécu quelque temps dans le foyer d’artistes de la Schola Cantorum, le couple déménage à l’hôtel Royer-Collard, dans la chambre du couple Rimbaud-Verlaine, avec pour voisins, justement, Léo Ferré et Madeleine.

Elisabeth Levitsky :

« Nous avions eu une chambre dans ce foyer d’artistes, le seul où les pianos étaient autorisés et qui donnait sur la même cour intérieure que la Schola Cantorum. Et il y avait, attenante, une chapelle anglicane, désaffectée. L’acoustique y était très bonne, et elle était louée régulièrement par des orchestres et des chanteurs de jazz pour des répétitions. Au fond de notre chambre, il y avait un placard pour les vêtements. Mais au fond de ce placard, il y avait une ancienne porte condamnée, qui communiquait… avec la chapelle. Les musicos interdisaient formellement qu’on les écoute et qu’on les dérange. Lulu passait des heures dans ce placard à les épier comme un voyeur, par la porte entrouverte à peine. Délicieusement terrorisé qu’on puisse le découvrir. Perché sur un tabouret dans la pénombre, entre des robes, des pantalons pendus, tout ouïe, avide de dérober ces manières, ces techniques. C’est fou ce qu’on peut apprendre quand c’est de l’interdit ! »

La dèche est permanente mais Lucien continue à nourrir ses neurones. Par exemple, il est très impressionné par la découverte de Jean-Paul Sartre qui a publié coup sur coup: en 1948, La Nausée et la pièce de théâtre Les Mains sales. Dans le premier, roman de la solitude quintessenciée, il est fasciné par le personnage d’Antoine Roquentin, trentenaire idéaliste, pour qui la création artistique se révèle le seul moyen possible d’échapper au vide et à l’ennui où le tient la vie. Dans Les Mains sales, il est attiré par Hugo, jeune révolutionnaire bourgeois tenté par le communisme, par provocation, et chargé par le parti d’assassiner Hoederer, dont les idées (la stratégie plus efficace que la théorie) sont trop dangereuses pour la cause, mais qui devient un martyr visionnaire une fois exécuté.

Lucien lit les surréalistes, en particulier Péret et Breton, ainsi que les dadaïstes, Tzara bien sûr, mais aussi Picabia dont il ne cessa jamais de relire le fameux JésusChrist Rastaquouère, imprimé à mille exemplaires en 1920. En poésie, Rimbaud, encore et toujours. Il met aussi la main sur une édition hollandaise des Onze Mille Verges de Guillaume Apollinaire, livre interdit en France, alors que Jean Genet publie l’autobiographique Journal du voleur, Simone de Beauvoir Le Deuxième Sexe et Aragon son roman Les Communistes.

De Boris Vian le dernier roman L ‘Herbe rouge n’a pas plus d’impact que les deux précédents, L ‘Ecume des jours (1946) et L’Automne à Pékin (1947); tout juste réussit-il à titiller les échotiers des feuilles à scandale avec son troisième pseudo-polar sous le pseudonyme Vernon Sullivan, Elles se rendent pas compte (J’irai cracher sur vos tombes remonte à 1946). Le prince de Saint-Germain-des-Prés s’en moque, tant qu’il peut souffler dans sa trompinette au Tabou …

Côté mode, on ne parle que du new look lancé par Christian Dior, côté peinture, l’école new-yorkaise, en particulier l’ « Action Painting » de Jackson Pollock, s’expose à la Biennale de Venise; à Paris, André Lhote, prof de Lucien, publie son Traité de la figure.

Il en bave, mais il est amoureux et il peint. Il vit sans doute, malgré les difficultés matérielles, l’une des périodes les plus heureuses de sa vie. Deux déclarations, l’une faite en 1974 à la radio canadienne, l’autre en 1976 à France-Inter, semblent le confirmer. Petit montage …

Gainsbourg:

« La peinture m’a marqué. J’avais trouvé là un art majeur qui m’équilibrait, qui m’équilibrait intellectuellement. La chanson et la gloire m’ont déséquilibré. J’étais heureux avec la peinture … j’ai tellement adoré la peinture, [je m’en veux tant] d’avoir eu la lâcheté d’abandonner… »

Ses débuts dans le métier