Serge Gainsbourg interview

Réaction de la presse après la sortie de son premier 25 cm

Les rares coupures de presse de l’époque confirment cette impression :

« On connaît ses chansons, il les chante lui-même avec un filet de voix, sans gestes, un air mélancolique et indifférent, deux grands yeux rêveurs et deux grandes oreilles d’éléphant volant », lit-on dans Les Beaux-Arts Bruxelles.

A Paris, L ‘Officiel des spectacles :

« Gainsbourg écrit des chansons exquises et les dit très mal, ainsi que l’exige la tradition. Il est mou, il est insaisissable, toujours semble-t-il au bord de l’évanouissement, de la disparition. »

Dans Arts sous le titre « Gainsbourg : plus laid que Clay », on lit cette description d’une incroyable dureté :

« Oreilles perpendiculaires à la tête, paupières énormes, bras misérables. Mais comme dans le cas de Philippe Clay, tant d’horreur sur le visage n’est faite que pour mieux montrer une âme sensible. » Pourtant l’auteur prédit que Serge sera bientôt aussi célèbre que sa chanson « Le poinçonneur des Lilas » : « Il sera dans les mois qui suivent enregistré, photographié, affiché. Et à quand l’Olympia ? »

Les journaux publient également les premières critiques de l’album Du chant à la une ! … Dans Ciné-Revue (16 janvier 1959) on lit :

« Il y a bien longtemps que je n’avais entendu chanter avec autant de simplicité naturelle des mots actuels qui répondent à coups de vie aux pulsations des coeurs et du sang. »

Dans Regards (février 1959) :

« Son humour glacé, sa lucidité blasée et même les pointes de sadisme amer qui percent çà et là font songer au climat d’un certain journalisme. Climat foncièrement malsain, est-il besoin de le dire? Mais Gainsbourg n’est pas dupe : il cherche une porte de sortie au désenchantement et au cynisme de la génération des Tricheurs. »

Sous la plume de Claude Sarraute dans Le Monde du 22 novembre 1958 :

« A l’audition, cela paraissait très Dean-Sagan, très à la page et très habilement fait. Avec une tranquille assurance, la voix désabusée d’un enfant du siècle, cet ancien pianiste de bal chantait l’ivresse des sens, de l’alcool et de la vitesse. Impressions qu’il est difficile de retrouver après l’avoir vu planté derrière un micro. Sa nervosité, son agressive timidité dénotent une sensibilité, une inquiétude grosses de possibilités encore mal exploitées. C’est une bonne surprise. »

La journaliste Eve Dessarre, dans France-Observateur, se fend d’un papier de fond, à la fin de l’année 1958, avec une bonne longueur d’avance sur ses collègues, sous le titre:

« Serge Gainsbourg ou le délire de la solitude ».

Extraits choisis :

Hier, on ne lui prêtait guère d’attention. Il était, à Milord l ‘Arsouille, le cabaret de Francis Claude, le pianiste de service [ … ] Aujourd’hui, il chante ses propres chansons et, à l’écouter, on a froid dans le dos. Parce que ces « machins » (le terme est de Gainsbourg) expriment une froide violence, un délire raisonné. Lui-même ressemble à ce qu’il chante. Un garçon blême, aux oreilles décollées, avec un nez qui dévore le visage et une bouche très rouge, toujours plus ou moins tordue en virgule. On est devant un Pierrot lunaire qui a exploré le désespoir jusqu’au point précis où l’on se met à rigoler de soi-même et des autres.

On y apprend que « La jambe de bois (Friedland) » a déjà été mise à l’index par la RTF. Craint-on les réactions offusquées des anciens combattants et autres mutilés des deux guerres ? Juge-t-on la chanson trop antimilitariste au moment où de Gaulle, que l’on vient de rappeler au pouvoir, tente de maîtriser les événements en Algérie ?

Gainsbourg le souligne avec plaisir :

« Je suis content que de tels trucs les dérangent, tout comme je jubile, les soirs où le public, à Milord l’Arsouille ou aux Trois Baudets, m’écoute en me regardant de travers [ … ] Pourquoi une chanson ne serait-elle pas effroyable? Les surréalistes se sont bien permis de l’être en littérature … Et Goya ne l’était peut-être pas dans ses tableaux? »

Il allume une cigarette pour occuper ses mains qui s’agitent tout le temps :

« La vie moderne l’est, elle aussi, ce qui ne veut pas dire qu’il faille la prendre au sérieux. Je suis peintre. J’ai trente ans. Je m’en veux et j’en veux à certains d’avoir perdu tant de temps à faire autre chose. J’en veux à tous ceux qui travaillent du matin au soir à des tâches qui ne les intéressent pas du tout. Je tape sur ceux-là et sur tous les métiers absurdes qu’on a inventés. Tel ce poinçonneur qui passe sa journée à « faire des trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous » »

Gainsbourg déteste les chansons sentimentales, lit-on plus loin :

« Avant je détestais les chansons tout court. Je fermais le poste de radio. »

Puis la journaliste l’aiguille sur la misogynie et sa vie amoureuse : Soudain la figure se décontracte et la voix devient normale, devient celle d’un adolescent de trente ans :

« Au bout d’un moment les filles m’encombrent. Je ne sais plus où les fourrer, dans ma solitude. J’ai toujours été seul, même quand j’étais gosse. »

Rétrospectivement, Gainsbourg dira :

« Mon premier disque, c’était trop tôt. C’était noir. Trop noir. Et personne n’a envie d’avoir ça chez soi. »

Un article dithyrambique de Boris Vian