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Premier contact avec le show-business

A la maison, rue Chaptal, on écoute à la radio les pièces policières du vendredi soir mais pas les rengaines à la mode. Papa Ginsburg désapprouve : « Tu vas arrêter de chanter ces saloperies ! » intime-t-il à son fiston, qui parfois les fredonne.

Pour Joseph, la chanson est un genre populiste, rien à voir avec Stravinski, Milhaud, Chostakovitch, Chopin ou Debussy … « Dans le même temps, se souvient Liliane, nous étions accoutumes a entendre les succès de l’époque car mon père répétait à la maison le répertoire qu’il devait jouer dans les boîtes de nuits. »

Parmi les rengaines populaires de la saison 1936-37, on trouve « Vas-y Léon », chanté par Monthéhus, « Les mômes de la cloche » par Edith Piaf, « Quand on s’promène au bord de l’eau » par Jean Gabin, « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine» par Ray Ventura et ses Collégiens, « Vous qui passez sans me voir » par Jean Sablon « Marinella » par Tino Rossi, « Quand les andouilles voleront » par Georgius, « Le chapeau de Zozo» par Maurice Chevalier, « C’est un mauvais garçon » par Henri Garat ou encore «Ignace» par Fernandel.

En 1936 année où Lulu fête son huitième anniversaire, on note encore deux chansons qui vont s’incruster dans sa mémoire, au point de ressurgir bien des années, plus tard à commencer par « Sombre dimanche », crée par Damia, une chanson qui avait marqué son époque et fait l’objet d’une parodie (« Triste lundi » par Georgius), à cause de sa mauvaise réputation : la légende voulait qu’elle suscite la mélancolie jusqu’à pousser au suicide ceux qui l’écoutaient trop souvent.

Gainsbourg en fera une reprise en 1987 sur l’album You’re Under Arrest, sous le titre « Gloomy Sunday ». Sur le même album, coïncidence frappante, figure sa relecture de « Mon légionnaire », qui fut également un énorme succès des années 1936-37, signé Marguerite Monnot/Raymond Asso, créé par Marie Dubas à Marseille en avril 1936 et repris un an plus tard par la toute jeune « Môme » Piaf à peine sortie de la fameuse affaire Louis Leplée (son imprésario, dont l’assassinat avait valu a la Môme d’ être un temps soupçonnée). Ces deux chansons, il va les ressusciter un demi-siècle plus tard, sous les traits de Gainsbarre, l ‘« affreux » de la création. Retour sur image, flash-back émouvant…

Gainsbourg :

« J’étais tellement mignon qu’à l’école communale on m’appelait Ginette : Eh Ginette, ça va Ginette ? Un jour, avec ma maman, je vais chez la marchande de légumes et comme il pleuvait, j’avais mis mon capuchon. Et voilà que la maraîchère se penche et me dit : « Et qu’est-ce que vous voulez, mademoiselle? » Ooooh … J’ai été blessé. Enfin, j’étais mimi … et puis, ça s’est détérioré. »

Jacqueline Ginsburg :

« Mon frère nous faisait hurler de rire, ma sœur et moi, il nous mettait littéralement en transe tellement il faisait le clown, il a toujours eu ce sens de l’humour colossal, cet esprit de dérision vis-à-vis de lui-même et des autres. Mais vous dire pourquoi … C’est le genre de plaisanterie idiote qui peut faire marrer les enfants : par exemple mon frère se mettait derrière la vitre, il regardait passer les gens dans la rue et les imitait en chantant un air de fanfare. Les fanfares avaient le don de nous faire pleurer de rire parce que nous trouvions ça ridicule. Il avait déjà un œil très critique, un œil de caricaturiste : il remplira par la suite des carnets entiers de ses dessins, influencés notamment par les cartoons américains et Walt Disney … »

Jane Birkin :

« Je crois que l’humour de Serge vient en grande partie de sa mère. Son père était doux, d’un romantisme extraordinaire, mais sa mère avait un côté caustique et sarcastique. Autant son père était dénué de toute méchanceté, autant sa mère était malicieuse et piquante. Je crois que Serge est un mélange des deux, le romantisme et le sarcasme. Quand elle racontait une histoire, sa maman ne se mettait jamais en faute et Serge a hérité ça d’elle : il se croit toujours victime des circonstances et c’est un rituel d’en être très triste … »

De temps à autre, cédant aux pressions des trois enfants, Joseph et Olia les emmènent au cinéma. Lucien, toujours aussi trouillard, ressort terrorisé d’un épisode de Fantomas réalisé par Paul Fejos. Cette nuit-là, il fait encore pipi au lit. A dix ans, le petit garçon plutôt sage reçoit la croix d’honneur à l’école. Il l’épingle fièrement sur sa blouse noire bordée d’un liseré rouge et revient à la maison.

En chemin il croise Fréhel, la grande chanteuse réaliste. De son vrai nom Marguerite Boulc’h, Fréhel est âgée de quarante-huit ans lors de cette rencontre, mais elle en paraît vingt de plus. Toxicomane notoire, la légende veut qu’elle ne se séparait jamais de son poudrier, plus grand qu’une boîte à camembert et rempli de cocaïne (on raconte aussi que lorsqu’elle faisait renifler son mouchoir à son chien, celui-ci se mettait à tourner comme un cinglé autour de la pièce).

Lancée par la Belle Otéro, qui avait été sa maîtresse, elle avait été aimée par Maurice Chevalier qui l’avait ensuite abandonnée pour sa rivale Mistinguett, lorsqu’il s’était rendu compte qu’il devenait cocaïnomane à son contact ; après une tentative de suicide, on la retrouve en 1914 chantant dans des beuglants à Bucarest; en 1922, en tournée à travers l’Europe, jusqu’ aux confins de l’Orient, elle avait été rapatriée pour cause de toxicomanie aiguë par l ‘ambassade de France à Constantinople.

Au milieu des années 30, même si physiquement elle n’était plus qu’une épave, Fréhel avait reconquis son public avec des chansons telles que « Où est-il donc ? », « Tel qu’il est» ou «La chanson des fortifs ». Quelques mois avant la guerre, elle va même obtenir le plus grand succès de sa seconde carrière en créant la fameuse « Java bleue » de Vincent Scotto et Géo Koger.

Gainsbourg :

« En 1937-38, j’avais neuf-dix ans et voilà que je croise Fréhel qui ressemblait à un tas immonde et qui habitait à deux pas, dans l’impasse Chaptal, où il y avait le Grand Guignol. Elle se baladait dans la rue avec un pékinois sous chaque bras, en peignoir, avec un gigolo à distance réglementaire, cinq mètres derrière, comme à l’armée. Je revenais de mon école communale et j’avais la croix d’honneur sur mon tablier. Fréhel m’a arrêté, elle m’a passé la main dans les cheveux, elle m’a dit : « Tu es un bon p’tit garçon » … Elle ne me connaissait pas !  » Tu es sage à l’école, je vois que tu as la croix d’honneur alors je vais te payer un verre  » … Je revois parfaitement la scène : c’était en terrasse du café qui fait le coin de la rue Chaptal avec la rue Henner. Elle s’est pris un ballon de rouge et m’a payé un diabolo-grenadine et une tartelette aux cerises ! Premier contact avec le show-business, c’était de taille, elle était assez forte, cette femme (1) … »

Parmi ses succès les plus légendaires, Fréhel chantait «La coco», un texte que Gainsbourg s’amusait à citer de mémoire:

L’orchestre jouait un brillant tango
Dans ses bras il tenait sa belle
Mais sur la table j’ai pris un couteau
Et ma vengeance fut cruelle
Oui j’étais grise, j’ai fait une bêtise,
J’ai tué mon gigolo
Devant mes copines comme une coquine
Dans le cœur j’y ai mis mon couteau
Donnez-moi d’ la coco pour troubler mon cerveau.

Sources:

1. D'après l'interview réalisée le 17 novembre 1976 par Gilles Davidas et Thomas Sertilange, op. cit., et des éléments relatés par Serge à l'auteur. Le troquet en question s'appelait l'Annexe et était assidûment fréquenté non seulement par Fréhel mais aussi par les patrons jazzophiles du Hot-Club de France.

Trenet, la guerre et cætera