France Gall-Eurovision-Naples-1965

Naples, le 20 mars 1965 : L’Eurovision de la chanson

La vie s’envenime entre Serge et sa femme Béatrice. Le quotidien n’est pas toujours rose au 6e étage du 12, rue Tronchet.

Côté musique, le magazine Diapason, en janvier 1965, parle du «paradoxe du cas Gainsbourg»:

Tout en étant le compositeur exigeant de l’album Percussions, il est aussi l’auteur de «0 o Sheriff », « N’écoute pas les idoles », c’est-a-dire de «tubes» copains : deux faces de sa personnalité, quelque chose comme Dr. Jekyll and Mister Hyde. Qui tuera l’autre?

A un magazine télé, Serge balance : «Je veux être célèbre en 65 !» Et comment va-t-il s’y prendre? «Je vais me lancer dans le rock, le vrai rock. J’en écrirai douze cette année. Voilà six ans que j’attends, ça suffit!»

Avant même qu’intervienne la consécration de l’Eurovision, on commence à murmurer que Gainsbourg se prostitue» parce qu’il gagne enfin correctement sa vie. Ses propres disques ne se vendent toujours pas, mais ses interprètes ont du succès. En vérité, nous allons attaquer un moment absolument crucial dans sa carrière : de 1965 à 1969, Serge va vivre une des périodes les plus agitées de sa vie un divorce, deux histoires d’amour, des films, des feuilletons à la télé, quelques tubes énormes, une quinzaine d interprètes et plus de cent chansons dont «Qui est “in” qui est “out” », «Harley Davidson », «Sous le soleil exactement» et «Je t’aime moi non plus »…

Tout commence par l’épopée «Poupée de cire poupée de son» :

Je suis une poupée de cire
Une poupée de son
Mon coeur est gravé dans mes chansons
Poupée de cire, poupée de son

Ecrite à l’instigation de Gilbert et Maritie Carpentier, «Poupée de cire» la chanson qui représente le Luxembourg au grand concours Eurovision de la chanson est créée par France Gall le 20 mars, en direct de Naples, devant 150 millions de téléspectateurs. Serge s’y rend en wagon-lit première classe avec Louis Hazan et Louis Nucera, l’ex-petit journaliste du Patriote de Nice et futur écrivain, devenu attaché de presse des disques Philips. L’orchestre est dirigé par Goraguer et Pierre Tchernia fait en direct les commentaires a la télé. Quant
aux autres concurrents, ils se nomment Conchita Bautista (Espagne), Bobby Solo (Italic) et Udo Jurgens (Autriche). Le gratin… Sur les 18 pays représentés, le Luxembourg obtient 32 points, soit 6 de mieux que la candidate anglaise Kathy Kirby.

France Gall :

«Pendant le concours, j ‘ai peu vu Serge. Les musiciens avaient sifflé la chanson dès la première répétition. Ils désapprouvaient complètement ce rythme de cavalerie alors que les autres candidats faisaient dans le sirupeux. Il en a eu marre et il est parti…»

Il n’y a pas que les musiciens qui se montrent allergiques: au moment du vote, les pays francophones n’accordent que peu de points à la «Poupée» contrairement au reste de l’Europe…

France Gall :

«Je ne me souviens pas du concours, seulement d’avoir chanté et puis d’avoir eu très soif. Je suis sortie boire un grand verre de lait avec une copine à la cafétéria en face et on a dû papoter assez longtemps parce que les résultats avaient été proclamés, quand nous sommes revenues, il y avait un long couloir a parcourir et nous avons vu une meute de photographes se précipiter dans notre direction, après quoi j ‘ai été poussée sur scène et j’ai rechanté… En fait j ‘étais complètement inconsciente de ce qui m’arrivait.»

Après un «merci» a peine audible, l’ auteur-compositeur est également acclamé et dès ce moment il est doublement piégé par ceux qui le découvrent et par ceux qui l’aimaient déjà.

Mes disques sont un miroir
Dans lequel chacun peut me voir
Je suis partout à la fois
Brisée en mille éclats de voix

Louis Nucera:

«Je me souviens qu’à l’époque France Gall était avec Claude François et qu,’ il avait, été cruel avec elle : quand elle a gagne, elle l’a appelé au téléphone, mais lui en a pris ombrage. Il lui a parlé rudement et elle est tombée dans mes bras en sanglotant.»

Pire que ça : Clo-Clo, son fiancé secret, au lieu de la féliciter, se met a hurler dans le combine «Tu as chante faux, tu étais nulle!»… «Elle est sortie de la cabine en pleurant, se souvenait Serge vingt ans après. C’est méchant. II y a des plans immondes dans ce métier… immondes… Ce n’est pas de l’abjection… c’est pire que l’abjection’…¹

Avec le succès vient le cortège des interviews gnangnan, à la petite France on demande par exemple si Serge est son type d’homme :

« Eh bien non, je ne crois pas, j’aime bien les garçons plutôt blonds aux yeux bleus, mais j’aime énormément Serge parce qu’ il est très bizarre [ … ] Ma foi je ne me marierai jamais avec lui mais j’espère le garder le plus longtemps possible comme auteur-compositeur. »

Vingt-cinq ans plus tard, il aura cette réponse plutôt cruelle dans une interview publiée par Les Inrockuptibles:

« France était trop bébête pour être une Lolita. Une Lolita ça doit quand même savoir allumer. Elle ne m’allumait pas du tout… Hé hé hé … J’avais l’essence mais elle n’avait pas le briquet. »

France Gall :

« Serge écrivait des chansons qui correspondaient à la manière dont il me voyait. J’étais quelqu’un de très triste, très solitaire. Je déteste parler de ces années-là. J’ai enregistré mon premier disque à quinze ans et demi, A vingt ans j’étais encore tout à fait bébé. J’aimais les mots et le style de Gainsbourg, il était le plus moderne, je chantais ses chansons avec plus de plaisir que les autres. A l’époque de « Poupée de cire », j’avais très peur des garçons et cette chanson me ressemblait très fort … »

Seule parfois je soupire
Je me dis à quoi bon
Chanter ainsi l’amour sans raison
Sans rien connaître des garçons

Première conséquence de cette victoire à l ‘Eurovision, la chanson est adaptée partout en Europe et même au-delà. Dans la presse, on rapporte que les commandes affluent : Henri Salvador, Sacha Distel, Eddy Mitchell et Jeanne Moreau lui auraient demandé des chansons (seul Sacha en aura dans les mois qui suivent).

C’est à un journaliste belge que l’on doit la meilleure interview publiée cette année-là, dans l’hebdomadaire Télé-Moustique, Serge commence par reconnaître que s’il avait écrit pour Yves Montand, il aurait percé bien plus vite :

« Déjà je refusais de faire la moindre concession. J’ai essayé, mais sans l’ accepter, de faire des concessions visuelles ou d’estomper mon cynisme et ma misogynie. Ça n’a pas marché! J’étais trop brutal ! [ … ] Oh! certes j’ai eu pas mal de succès sur la Rive gauche ! Mais la Rive gauche ce n’est pas le public. Le public, c’est la masse qui achète les disques, qui démolit l’Olympia pour les The Animals et qui envahit Orly pour les Beatles. Ce public-là, je n’ai pas encore réussi à l’empoigner. [ … ] Quand j’étais adolescent, une astrologue m’avait prédit que le succès me viendrait de l’étranger. Eh bien, pas une voix française pour moi à Naples! C’est l’étranger qui a voté pour moi. [ … ] Qu’est-ce que c’est, « réussir»? Gagner de l’argent ? J’en gagne assez, suffisamment pour vivre sans compter. Mais il paraît que réussir, c’est réaliser ses rêves de jeunesse. Alors la, je n’ai certainement pas réussi. j’ai échoué, puisque je rêvais de devenir peintre et que j’ai lâché la peinture  ! » ² »

 

1. Interview publiée dans Actuel, n° 60, octobre 1984. 2. Télé-Moustique du 9 septembre 1965, interview par F. Celle.

Versions femmes