serge ginsburg

Naissance de Lucien Ginsburg, le 2 avril 1928 à Paris

Il s’appelle Lucien et il braille dans son berceau, dans la cuisine d’un petit appartement tristounet au 35 de la rue de Chine, dans le 2e arrondissement.

Il est né le 2 avril 1928, à 4 h 55, à l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité, quelques instants après sa sœur jumelle Liliane.

Ce que Lucien ne sait pas encore, c’est qu’il a aussi une sœur aînée, âgée de deux ans à peine, prénommée Jacqueline. Quand Oletchka s’était retrouvée enceinte quelque temps après la naissance de Jacqueline, le couple avait longuement hésité. Ils avaient perdu un premier bébé né en 1922, un an après leur arrivée à Paris : le petit Marcel avait été emporté à seize mois par une vilaine bronchite.

En 1926, Joseph, qui voulait une fille, avait été comblé. Cette nouvelle grossesse arrivait trop tôt. La décision fut prise d’aller voir un faiseur d’anges. A l’époque, on peut imaginer le sordide de l’affaire. Pigalle, le pseudo toubib pas net, la cuvette d’émail fendillé aux couleurs suspectes. Affolée, Maman Ginsburg s’était enfuie. Le premier sursis d’une longue série, comme Gainsbourg, ce survivant et fils de survivants, se plaira à le raconter plus tard … Et puis, Olia s’était dit qu’elle attendait peut-être un garçon, son rêve … Ou deux, puisqu’elle apprend bientôt qu’elle est enceinte de jumeaux. Au moment de l’accouchement, catastrophe, c’est Liliane qui sort la première.

Oletchka éclate en sanglots, elle se voit déjà avec trois filles sur les bras. Enfin, le petit Lulu se pointe. Au salon, Papa Ginsburg répète la Rhapsody In Blue de Gershwin, sans partition : suite à un pari avec les musiciens de son petit orchestre, les Blue Star Boys, il l’avait apprise par cœur. Bercé par la musique, le petit s’endort.

Constantinople est déjà loin. A Paris, Joseph s’est fait une petite réputation comme pianiste de boîte. Chaque fois qu’un engagement se termine, il se rend au marché aux musiciens, place Pigalle. Léo Parus, qui est aussi pianiste, se souvient de l’avoir rencontré.

Léo Parus :

«J’ai connu le père de Serge quand il était pianiste de cabaret, de bar et de restaurant russe. Joseph était un homme aimable, distingué, toujours bien habillé. Il avait un côté aristocratique, un aspect fin et délicat, ce qui tranchait dans le milieu des musiciens. Il parlait bien le français, avait même un parler raffiné. Comme nous étions tous les deux juifs d’origine russe nous parlions russe entre nous. Il était sérieux. Dans le travail, on pouvait compter sur lui. C’était un homme de devoir, la crème des hommes. A l’époque, surtout avant la guerre, les musiciens étaient nombreux car il y avait beaucoup de travail dans les restaurants, les cabarets et les brasseries. Il existait à Pigalle une sorte de « marché des musiciens ». Nous nous retrouvions entre musiciens de 17 à 20 heures sur le terre-plein en face du café Pigalle pour trouver du travail. Les engagements allaient d’une soirée à une semaine. Nous étions bien payés, jusqu’à 100 francs par jour, alors qu’un instituteur gagnait 1 200 francs par mois. Le travail était varié : accompagnateur de chanteurs, musicien d’orchestre de brasserie avec comme répertoire des chansons à la mode, des extraits d’opéras, des valses viennoises, un peu de jazz, ou musicien de cabaret, où il fallait jouer des morceaux à la demande du client, ce qui n’était pas vraiment passionnant. Les orchestres comprenaient de trois à huit musiciens. Quatre-vingt-quinze fois sur cent on jouait sans partition, jusqu’à cinq ou six heures d’affilée. C’était un métier fatigant. L’été nous faisions « les saisons » dans les casinos ou les stations thermales, car il n’y avait pas de travail à Paris. »

A la naissance des jumeaux, Joseph travaille effectivement beaucoup en province, notamment à Sète et Bordeaux, et se fait 80 ou 90 francs par nuit. Ce n’est pas la gloire, ce n’est pas la vie de bohème non plus ; sans être riches, les Ginsburg appartiennent à la petite bourgeoisie artistique. Au fil des années 30, ils vont même réussir à économiser de quoi s’acheter un petit appartement « occupé » au 59, rue Caulaincourt dont le minuscule loyer va leur permettre de survivre pendant la guerre.

Les leçons de piano du père Joseph