Album Mauvaises nouvelles des étoiles

Serge Gainsbourg – Mauvaises nouvelles des étoiles

Serge Gainsbourg attaque l’enregistrement de son nouvel album reggae, Mauvaises nouvelles des étoiles, aux fameux studios Island à Compass Point, aux Bahamas, du 21 au 27 septembre 1981, avec les mêmes musiciens que la fois précédente, choristes comprises.

Son directeur artistique, en revanche, craint une inutile redite, ce qui sera effectivement souligné par les médias à la sortie de l’album, en novembre, argument balayé lorsque Serge explique, avec une certaine facilité, qu’il s’agit du second volet d’un diptyque.

Philippe Lerichomme :

«Autant j avais cru des le départ dans l’aventure d’ Aux armes et cætera, dont la marge d’erreur était pourtant de 100 %, autant je pensais qu’il ne fallait pas refaire un deuxième disque de reggae et là, nos avis ont divergé, et c’est lui qui l’a emporté en me piégeant. Un jour devant les dirigeants de Phonogram, qui ne demandaient pas mieux de remettre ça !»

Au studio, l’ambiance n’est plus aussi cool que deux ans plus tôt. Cette fois, Robbie Shakespeare et Sly Dunbar se baladent sans arrêt avec le Billboard sous le bras, ils surveillent les classements des meilleures ventes, comptent les places gagnées par le dernier album de Grace Jones ou négocient un prochain enregistrement avec la chanteuse Gwen Guthrie. Ce ne sont plus des musicos, ce sont des valeurs boursières dont le tarif horaire se revoit constamment à la hausse. Bad vibes chez les rastas !

Bambou :

«Quand ils étaient venus en France pour les concerts au Palace, Serge avait acheté à toute la bande des chaînes en or et ils avaient choisi les plus grosses parce qu’ils disaient que les gens chez eux les arrachaient pour les voler… Quand on les a retrouvés a Nassau, ils sont arrivés sans une tune en poche et toutes les deux heures il y en avait un qui venait nous taper de dix dollars en disant qu’il n’avait pas mangé depuis trois jours ! »

Comme la fois précédente, Serge est parti aux Caraïbes avec seulement les titres des chansons, dont il écrit les paroles aux cours de ces nuits blanches dont il a le secret. A cette époque, il carbure au bullshot (vodka, bouillon de bœuf, un jet de tabasco) que Bambou lui prépare et lui sert en studio. Après sa version d’«Overseas Telegram», l’album s’ouvre sur «Ecce Homo», voici l’homme:

Eh ouais, c’est moi Gainsbarre .
On me retrouve au hasard
Des night-clubs et des bars
Américains, c’est bonnard

Extraordinaire invention que ce Gainsbarre, avec en guise d’additif l’inévitable calembour «Gainsbourg se barre, Gainsbarre se bourre ».

Serge facilite la tâche des journalistes et animateurs télé pour les dix années à venir : leur entrée en matière est toute trouvée et le principal intéressé en usera et abusera jusqu’à l’overdose schizophrénique.

Eh ouais, cloué le Gainsbarre
Au mont du Golgothar
Il est reggae hilare
Le cœur percé de part en part

Gainsbourg :

«C’est de l’arrogance et en même temps, c’est des vannes que je m’envoie à moi-même. C’est pas du tout du narcissisme… Je vois pas pourquoi les grands maîtres feraient leur autoportrait et moi je ne ferais pas le mien.»

Philippe Lerichomme :

«Ce nom, Gainsbarre, traduisait bien la dualité de Serge qui s’efforçait toujours de repousser les limites, au risque de les dépasser parfois : il y avait des moments où Gainsbarre m’échappait et allait peut-être trop loin, car le danger était de n’avoir plus aucune limite à repousser et de se retrouver de l’autre côté, au point de non-retour. Moi, je m’efforçais de mesurer, de maîtriser sa façon de jouer avec ses limites, ce qui n’était pas un rôle facile.»

J’ai un mickey maousse
Un gourdin dans sa housse
Et quand tu le secousses
Il mousse
J’ai un mickey maousse
De quatre pieds six pouces
Qui fiche aux blondes et aux rousses
La frousse

Gainsbarre le vantard devine ce que les «p’tits gars» attendent de lui : il est d’ailleurs ironique de constater qu’il est devenu une sorte de porte-étendard de ces kids dont il pourrait, à cinquante-trois ans, être le père ou même le grand-père. Le propos devient plus grave dans «Juif et Dieu»:

Et si Dieu était juif ça t’inquiéterait petite
Sais-tu que le Nazaréen
N’avait rien d’un Aryen
Et s’il est fils de Dieu comme vous dites
Alors
Dieu est juif
Juif et dieu

Il cite ensuite Einstein, l’israélite Karl Marx et le trio bolchevique et sémite formé par Zinoviev, Kamenev et Trotski. L’algarade avec Michel Droit le turlupine encore. Il n’a pas supporté de devoir porter l’étoile jaune une seconde fois. Et il n’a pas dit son dernier mot aux paras qui l’ont empêché de jouer à Strasbourg…

Qu’est-ce qui t’a pris bordel de casser la cabane
De ce panoupanou puis sortir ton canif
Ouvrir le bide au primitif
Qui débarquait de sa savane
La nostalgie camarade

«Toi mourir», chanson paresseuse (1 minute 48 dont 50 secondes de dub), lui permet un amusant retournement de situation qui rappelle ce «Mamadou» écrit pour Sacha Distel en 1967 :

Toi moi donner parole
Que rhum agricole
Y a bon bwana j’ai bu
Toi mourir

Dans «Negusa Nagast» il jette un regard condescendant mais lucide sur les croyances religieuses de ses musiciens jamaïquains:

L’homme a créé les dieux l’inverse tu rigoles
Croire c’est aussi fumeux que la ganja
Tire sur ton joint pauvre rasta
Et inhale tes paraboles

«Il y a un côté nazi dans toute religion, affirme Gainsbourg à l’époque. C’est du terrorisme. On va payer pour un milligramme de mal une éternité de souffrance. C’est inadmissible. Inadmissible. Inadmissible!» Le mensuel Rock & Folk pariera bientôt d’un 33 tours «mystique, où Serge parle de Dieu et de sa mort : il se crucifie »…

Chanson tendre, «Shush Shush Charlotte» évoque des souvenirs de petite enfance, quand celle qui vient de fêter ses dix ans faisait encore «poupou dans sa culotte», puis s’achève de façon plus dramatique :

Sais-tu ma petite fille pour la vie il n’est pas d’antidote
Celui qui est aux manettes à la régie finale
Une nuit me rappellera dans les étoiles
Ce jour-là je ne veux pas que tu sanglotes
Shush shush shush Charlotte
Shush Charlotte shush shush

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