Serge-Gainsbourg

Lucien Ginsburg achève sa métamorphose en Serge Gainsbourg

Avec ses cheveux coupés ras, ses oreilles décollées, ses yeux mi-clos et sa timidité toujours aussi maladive, Lucien se ronge d’amour pour Michèle Arnaud.

Celle-ci l’appelle « Ce cher Serge », sans se douter un instant qu’il va bientôt lui apporter sur un plateau les chansons finement ciselées dont elle a tant besoin. Serge ? Eh oui, Lulu a deux pseudo : Julien Grix à la SACEM, Serge quand il fait le pianiste …

Gainsbourg :

« Ce coup-là, je change de nom. Lucien commençait à me gonfler, je voyais partout « Chez Lucien, coiffeur pour hommes », « Lucien, coiffeur pour dames ». Les psychologues disent que ce qu’il y a de plus important dans votre vie, c’est le prénom : certains sont bénéfiques, d’autres maléfiques. Sur le moment, Serge m’a paru bien, ça sonnait russe; quant au « a » et au « o » rajoutés à Ginsburg, c’est en souvenir de ces profs de lycée qui écorchaient mon nom … »

Une gitane lui lit les lignes de la main et prédit des voyages autour du monde, une vie amoureuse tourmentée, une menace de mort vers quarante-cinq ans. Tout se vérifiera, pour ceux qui croient aux présages. En attendant, même s’il a travaillé tout l’été sur de nouvelles compositions, au Touquet, il ne dépose aucun nouveau titre, ses dernières expériences comme parolier étaient, disons-le franchement, plutôt navrantes.

Serge est peut-être atterré par le niveau atteint par cet art mineur en cette année 1956 qui s’achève … D’un côté, nous avons les grosses vedettes : Brassens qui voit régulièrement ses chansons interdites sur les ondes de la RTF, Aznavour enchaîne les saucissons ou les tubes, si l’on adopte la nouvelle expression lancée par Boris Vian. Bécaud publie son troisième long playing. Léo Ferré crée « Pauvre Rutebeuf ». Brel, surnommé « l’abbé Brel » par Tonton Georges, n’a pas encore rasé sa moustache, avec sa guitare et ses chansons cathos, on dirait un prêtre-ouvrier, mais sa réputation grandit depuis la sortie de son premier album 25 cm.

Ceux qui font rire la France se nomment Fernand Raynaud, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et Henri Salvador qui, sous le pseudonyme Henry Cording, publie « Rock’n’roll Mops » et d’autres parodies de ce nouveau rythme venu des USA imaginées par Boris Vian.

1956 est en effet l’année où le jeune public français a la révélation du rock’n’roll par 1e biais du cinéma : « Rock Around The Clock », la chanson du film Graine de violence, fait du poupin Bill Haley une superstar internationale. Tandis que les Platters percent avec « Only You », le chanteur country Tennessee Ernie Ford suit le même chemin grâce à « 16 Tons » « Seize tonnes », repris en France par Jean Bertola, Armand Mestral…), un morceau qui plaît beaucoup à Serge:

« J’ai adoré « 16 Tons », c’est génial… les paroles: « J’ai un poing en fer et l’autre en acier, si tu passes à côté de moi, tu vas voir ce que je vais te mettre ». Génial ! … »

Mais 1956 c’est aussi la cristallisation d’une mode qui va miner un moment les amateurs de bonne chanson française: celle des tubes exotiques et des chanteurs et chanteuses « à accent ».

C’est dans ce contexte que Serge se remet timidement à l’écriture et la composition. Pour la première fois, le nom et la signature « Serge Gainsbourg » apparaissent le 3 janvier 1957 sur le bulletin de dépôt d’une chanson intitulée « Cha cha cha intellectuel » dont seul un court fragment a survécu, au dos du document (1).

J’suis pas une intellectuelle
J’trouve que la vie est trop belle
Pour m’plonger dans les bouquins
J’préfère prendre la vie comme elle vient

Le même jour, il dépose « La ballade de la vertu » dont les paroles sont signées Serge Barty. De son vrai nom Serge Barthélémy, Barty n’a rien à voir avec le monde du music-hall : il est à l’époque économiste au ministère des Finances. Quelques mois plus tard il propose à Gainsbourg un autre texte, le génial « Ronsard 58 », dont la misogynie correspond parfaitement aux humeurs de notre héros … Mais si l’on suit la chronologie des chansons déposées à la SACEM, on découvre encore un ultime brouillon le 8 avril 1957, « La chanson du diable » :

Le diable un jour fut torturé
Par le démon de la chair
Et il décida d’enterrer
Sa vie de célibataire

Enfin, en juin, Lucien Ginsburg achève sa lente métamorphose en Serge Gainsbourg. En effet, le 28, il déclare quatre titres d’un coup qui cette fois révèlent enfin ! un talent réellement original : « Mes petites odalisques », « La jambe de bois (Friedland) », « Le poinçonneur des Lilas» et « La cigale et la fourmi ». Ce dernier, confié aux éditions musicales Tutti (le premier éditeur à lui proposer un contrat, dès février 1958), ne verra jamais le jour, alors qu’on y trouvait un gimmick amusant:

A Pigalle ayant chanté tout l’été
Désirée se trouva fort dépourvue
Quand sans habit se vit nue
Elle quitta l’avenue Marceau
Se trouva dans le ruisseau
Au bout d’un temps la famine
Lui ôta ses vitamines
Si bien qu’elle voulut prêter
Son beau corps pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle
Je me paierai se dit-elle
Avant l’août, foi d’animal
Un vison c’est l’principal

Le 19 juillet 1957 Serge entame sa quatrième et dernière saison d’été, pour un mois, au Club de la Forêt. Il est cette fois accompagné par le guitariste Romain Tonazzi, dit Tony Romain, et gagne 62 000 anciens francs pour 31 jours de travail, soit 2 000 francs par jour, dont i1 envoie une partie à Lise, restée à Paris. Comme d’habitude, c’est Joseph qui a joué les intermédiaires : son fiston rechignait à l’idée de faire encore une saison tout seul au Touquet.

Une de ses connaissances, Antonio Tonazzi, alias Scylio, qui est aussi chef d’orchestre, lui recommande son fils. Les deux garçons, logés par Flavio, mettent au point un répertoire très jazz et il n’est pas rare qu’ils s’échangent leurs instruments en fin de soirée. Ils jouent des boston, danse dont les Anglais raffolent, des standards comme « True Love » ou « On The Sunny Side Of The Street ». L’après-midi, Serge travaille sur les arrangements du « Poinçonneur des Lilas », parfois il le chante le soir. Avant de jouer, ils dînent, Tonazzi (décédé en 1998) se souvenait d’un Serge très pessimiste qui n’arrêtait pas de lui parler de Schopenhauer… Il est pourtant à l’aube d’un tournant décisif, qui va se concrétiser dans les quatre derniers mois de l’année, alors qu’il retourne vivre chez ses parents et reprend sa place de guitariste pianiste au Milord.

Michèle Arnaud:

« La première fois que j’ai vu arriver cet être, je l’ai trouvé bizarre, à la fois timide et culotté, show-off et introverti. Il a mis quelques mois avant de m’adresser la parole et ça a été pour me déclarer : « Je vais divorcer. » Je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que sa femme ne correspondait plus à son idéal esthétique. »

Un témoin qui souhaite rester anonyme sur ce point raconte l’anecdote suivante :

« Serge m’avait présenté Élisabeth, je me souviens de cette Russe, jolie et très bourgeoise. Cette fois-là, j’ai presque donné des gifles à Gainsbourg parce qu’il lui avait fait une réflexion désagréable mais qu’il voulait gentille … Il lui avait dit bêtement: « Si tu étais restée mince je ne t’aurais jamais laissée tomber. » Je me suis mise en colère et je lui ai dit qu’on n’avait pas le droit de dire des choses aussi idiotes ! Quant à elle, elle riait, ça lui faisait sans doute de la peine mais elle ne voulait pas le montrer … »

Le jugement est prononcé par le tribunal civil de la Seine le 9 octobre 1957, dix ans jour pour jour après leur première nuit d’amour. Élisabeth Ginsburg redevient Levitsky avant de se remarier en 1960. Plus tard, Lise sera militante CFDT et s’occupera du Centre pour le développement de l’information sur la formation permanente.

Le Lucien qu’elle avait rencontré en 1947 à l’académie Montmartre a mûri sous ses yeux, ils auront vécu la passion, la bohème, la dèche, partagé leur amour de la peinture et de la musique. De dix-neuf à vingt-neuf ans, Lulu a lâché ses idéaux : lui qui rêvait de devenir peintre officiel, tenant salon, se compromet à présent dans cet art mineur pour lequel son père a toujours eu tant de mépris.

Les seules chansons qu’il a placées, en tant qu’auteur-compositeur (il n’imagine pas le moins du monde, de 1954 à la rentrée 1957, les interpréter lui-même), l’ont été auprès de travelos obèses ou canailles dans un cabaret burlesque. Et pourtant, l’idée que de grandes choses l’attendent au prochain tournant a dû faire son chemin sous son crâne, sinon, pourquoi passerait-il avec Élisabeth cet accord qu’elle détaille?

Élisabeth :

« Notre « contrat », comme nous disions. Le contrat du silence et de l’anonymat. Le bon tour que nous avons joué ensemble, pendant trente ans, aux médias et aux fans. »

Source:

1) Voir Dernières Nouvelles des étoiles. L'intégrale, édition établie et annotée par Franck Lhomeau, Editions Plon, 1994.

1957 Le déclic – Cinq chansons, cinq chefs-d’œuvre