journal-intime

Lucien a commencé la rédaction d’un journal intime

La répression policière et administrative, ainsi que l’action malfaisante des Milices, n’a jamais été aussi intense qu’en cette fin d’année :

Philippe Henriot, nouvellement nommé secrétaire d’État à l’information et à la Propagande, s’exprime désormais deux fois par jour au Radio Journal de France, où il est écouté par une grande majorité de Français, déversant les flots fielleux de son ardeur anticommuniste et de son hystérie antisémite. Entre-temps, Olia et les enfants ont été soulagés d’apprendre que Joseph est en sécurité du côté de Limoges.

Mieux encore, il a tout organisé pour les accueillir, sous le nom de Guimbard, il s’est installé dans le vieux quartier du Viraclau, à proximité de la place de la République, une place très animée, même en 1943-44, avec pas moins de treize bars et quatre cafés-concerts. Il a trouvé à se loger au 13, rue des Combes (devenu depuis le n° 11), dans un petit deux-pièces, l’un des huit garnis d’un hôtel meublé appartenant à M. Philippe Nadaud, débitant de liqueurs et d’eaux-de-vie à cette même adresse (son troquet, qu’on appelle « le café de la mère Nadaud », est situé au rez-de-chaussée). Parmi les voisins rue des Combes, on trouve à l’époque les bains-douches mutualistes, d’autres bistrots comme L’Échanson ou Chez Cafassier, le siège du quotidien Le Populaire, ou encore, juste à côté du n° 13, le salon de coiffure de M. Pierre Riou.

Très centrale, la rue des Combes présente cependant quelques dangers : vers le haut, près de la place Dauphine se trouve en 1943 une sorte de blockhaus tenu par des Allemands qui contrôlent souvent les papiers ; à 200 mètres de là, rue du Général-Cerez, s’est installé l’état-major de la Milice, dont l’un des chefs, le docteur Chadoune, sera élu maire de Limoges à la Libération … Au bas de la rue des Combes, de nombreux spectacles se déroulent dans un cirque-théâtre. Joseph, sous le pseudonyme « Jo d’Onde », travaille notamment à La Coupole, place de la République, au Cyrano et au Café Riche, où il se trouve au moment où sa famille vient le rejoindre. Parmi ses amis le chef d’orchestre et violoniste Pierre Guyot l’aide énormément durant ces années noires : c’est grâce à lui qu’il trouve à se loger, c’est sur ses conseils qu’il va réussir à cacher ses filles dans une institution religieuse et son fiston au collège de Saint-Léonard-de-Noblat. A Limoges, Joseph croise également une vieille connaissance …

Léo Parus :

« J’ai retrouvé Joseph à Limoges, où j’étais moi-même réfugié avec ma femme, comme beaucoup de Juifs et d’ Alsaciens. Les Juifs avaient tous de fausses pièces d’identité. Aucun ne portait l’étoile jaune. A Limoges j’avais trouvé du travail dans l’un des cinq ou six cafés de la ville où il y. avait un orchestre. La première année la musique avait été interdite par Vichy, puis fut autorisée seulement la musique classique. Nous jouions souvent « La Marche lorraine » pour provoquer les Allemands. »

Dans des extraits du journal intime de Mme Léo Parus, on apprend que Joseph leur rend régulièrement visite : il vient même fêter chez eux le réveillon du 31 décembre 1943, quelques jours avant l’arrivée de sa petite famille. Parmi ses autres amis et connaissances la violoniste Monique d’Anglade, de son vrai nom Yvette Hervé.

Yvette Hervé :

« Joseph, alias Jo d’Onde, a joué avec moi et mon mari Jean Hervé dans un orchestre à Limoges vers 1942-43. Nous étions cinq : deux violons (moi-même et Armand Bitsch), un violoncelle (mon mari), une contrebasse (nommé Pendola) et un piano (Léo Parus). Après l’arrestation de Léo, il nous a fallu un pianiste, c’est Jo d’Onde qui l’a remplacé. C’était un homme de métier mais il n’était pas aussi bon pianiste que Parus. Nous avions deux sessions, 17-19 heures, puis 21- 23 heures. Notre répertoire était éclectique : classique, jazz, opérette, des airs tziganes, etc. La clientèle était chic, c’était des bourgeois qui venaient pour écouter de la musique. Des fois, il y avait des officiers allemands. Le soir, le café était calfeutré, on baissait le rideau de fer ; vers 23 heures on entendait l’écho de bombardements. Jo d’Onde était un homme d’une grande distinction. Délicat, charmant et pratiquant le baisemain. Il était très cultivé. Il avait un accent assez prononcé mais parlait un français extrêmement raffiné. Un jour il m’a longuement entretenue sur les Lettres de Mme de Sévigné. C’était un russe du temps des tsars, à l’époque où parler français était très chic. Il était habillé d’une façon très stricte, avec un complet sombre, contrairement à son fils, il n’avait pas du tout le type juif. »

En décembre 1943, Joseph donne enfin le signal du départ a Olia. Comme elle est l’aînée, du haut de ses dix- sept ans, et que son passage est jugé plus risqué, Jacqueline part seule, munie de faux papiers, toujours au nom de Guimbard. Elle n’en mène pas large lorsque ceux-ci sont contrôlés, en gare de Vierzon. Saine et sauve à son arrivée à Limoges, elle est accueillie par Joseph. Le 9 Janvier, celui-ci présente sa fille à Léo Parus et son épouse. Enfin la famille est réunie : Olia, Liliane et Lucien débarquent après un voyage en train heureusement sans histoire. Avant de partir, la maman, décidément très ingénieuse, a pris soin d’organiser un faux déménagement avec l’aide de ses voisins, M. et Mme Fiancette.

Comme elle sait que les appartements des Juifs passés en zone libre sont systématiquement pillés par les Allemands et les collabos, elle a trouvé grâce aux Fiancette une chambre de bonne un peu plus loin dans la rue Chaptal et y a fait entasser tous leurs meubles, sauf le piano de Joseph entreposé chez des amis. Résultat, à la Libération, les Ginsburg pourront se réinstaller sans problème, comme on le verra plus loin … Pierre Riou, le coiffeur de la rue des Combes à Limoges, qui avait vingt-deux ans en 1944, raconta ses souvenirs en 1998, à la fermeture de son salon :

Pierre Riou :

« Les enfants sont restés ici six mois, pas plus. Je voyais souvent le père, il était distingué et portait une fine moustache, la mère de Gainsbourg sortait peu. Ils étaient les seuls réfugiés du meublé. Un jour, en mars 1944, il y a eu une rafle, le père a pu y échapper. Mon petit commis, Narcisse, est mort sous les coups de la Milice à la caserne des Dragons, cité Blanqui (1) »

Proche de la rue des Combes, c’est rue Portail-Imbert qu’est située l’institution religieuse du Sacré-Coeur où Jacqueline et Liliane sont inscrites en pension, sur les conseils de Pierre Guyot, elles ne voient leurs parents que le dimanche, après la messe à la cathédrale en compagnie de tous les collégiens et collégiennes de Limoges, messe qu’elles suivent en faisant semblant, naturellement.

Mme Pierre Guyot :

« Mon mari, violoniste, était aussi chef d’orchestre. Le père de Serge jouait comme pianiste dans l’orchestre qui se produisait dans un café, Le Cyrano. Pour faire ses gammes il venait chez moi car chez lui il n’avait pas de piano. Les filles de Joseph allaient dans la même école religieuse que ma fille, au Sacré-Coeur. On avait donné aux deux sœurs la clef du jardin de l’ école pour qu’elles puissent s’enfuir en cas de problème avec les Allemands ou de rafle de la Milice. Quand Lucien quittait le samedi le collège où il était interne, pour passer le week-end avec ses parents, sa mère lui donnait rendez-vous chez moi et venait le chercher »

Liliane Zaoui :

« Les religieuses avaient eu la bonté de nous accepter, malgré le danger, elles avaient même préparé notre fuite en cas d’arrestation de nos parents, ce qui s’est d’ailleurs produit. Mais ce monde catholique m’ était étranger et je pestais parce que je n’étais pas habituée à l’internat. Et puis au pensionnat je voyais toutes ces filles de la campagne qui ouvraient leurs colis et déballaient des rillettes, des confitures, du pain blanc … Tandis que notre régime ne variait pas d’un jour à l’ autre: nous qui n’avions, depuis le début de la guerre, grâce à Maman, jamais connu la faim, nous ne mangions que des rutabagas et topinambours ! »

Lucien est envoyé à une vingtaine de kilomètres à l’est de Limoges, au collège de Saint-Léonard-de-Noblat, une jolie cité médiévale, dans un paysage vallonné. Au pied de la colline que domine Saint-Léonard coule la Vienne. L’ église romane est un lieu de pèlerinage : selon la légende les femmes qui caressent le verrou de fer situé dans celle-ci retrouvent la fertilité.

Le collège où Lucien s’installe en janvier 1944 a ouvert ses portes en 1887, c’est un bâtiment austère en U, aux murs gris clair, avec un bâtiment central de deux étages et deux ailes de trois étages, situé à la sortie du village, fréquenté surtout par des fils de paysans ou d’artisans (les enfants de parents aisés vont à Limoges). Pour entrer on passe une grille en fer et on traverse un jardin; la cour de récréation, aux dimensions réduites, ouvre sur la campagne vallonnée, au fond de la cour se trouvent les toilettes puis un jardin où le directeur, Louis Chazelas, faisait pousser quelques légumes, et une basse-cour sur la droite. Chazelas est un homme organisé : il monte des expéditions avec les élèves, à bicyclette, pour aller chercher des œufs dans les fermes …

On est mieux nourri à Saint-Léonard qu’au Sacré-Coeur de Limoges : Au menu les enfants reçoivent de la soupe midi et soir et du ragoût sept fois par semaine, avec de larges rations de pommes de terre et carottes (pour la viande, c’est seulement le samedi). Dernier détail, qui a son importance comme on va le voir, une partie seulement de l’aile gauche était utilisée avec le réfectoire, l’autre partie ayant brûlé en 1941.

Pour la deuxième fois de son existence, après les six mois passés en convalescence à Courgenard, Lucien est séparé de ses parents. Une nouvelle expérience traumatisante dans sa vie de jeune adolescent, qui a quinze ans et neuf mois environ au moment où il écrit les lignes qui suivent.

Il a en effet commencé la rédaction d’un journal intime dans un petit carnet, dont seules deux pages, écrites en petits caractères, recto-verso, ont été retrouvées (la coupe brutale à la fin de la deuxième indique qu’il en existait davantage). Les phrases sont courtes et Serge passe constamment à la ligne mais ce n’est pas dû seulement à la taille du carnet : on devine qu’il a voulu ainsi, maladroitement, naïvement, rythmer son texte, pour le rendre plus dramatique. (2)

– Alors, au revoir Monsieur ! La porte se referma et maman disparut… Je restai face à face avec le directeur. Sa grosse panse m’inspirait confiance.

– Prends ton bagage et suis-moi, me dit-il.

Je me baissai sur mes paquets grotesques. Comment pourrais-je porter tout seul ce qu’avec maman j’avais traîné avec gouttes de sueur et jurons ! Quand j’eus dans ma main les ficelles de plus de la moitié des paquets, mes doigts crispés refusèrent de s’ouvrir davantage. Par des coups d’œil sournois entre mes jambes j’apercevais les deux chaussures du directeur qui attendait en silence …

– Donne, je vais t’aider, me dit-il soudain.

Il prit ce qui restait. Il n’était pas fier. .. Et il partit en avant. Je m’ébranlai. Un sac de biscuit craqua … Nous montâmes un escalier jaune et luisant. Pas mal pour un collège me dis-je. Ô illusion ! Au premier étage le directeur ouvrit une porte et ce que je vis alors me fit oublier mon embarras et ma timidité. Des lits de fer, des murs blancs… . Une vraie salle d’hôpital ! C’est ça un dortoir ! J’étais inquiet.

Plus loin, dans un réduit, des cuvettes en tôle, des tuyaux de plomb. Les lavabos ! En bas, la cour. L’ardoise noire des urinoirs acheva de m’effondrer… Brusquement, je fus en étude. Une mer furieuse de cheveux, des bérets, des yeux … Les yeux braqués sur nous acquièrent une certaine puissance quand ils sont en nombre. Bah! des gamins et même des jeunes gens ne m’intimident pas, à plus forte raison quand ce sont des campagnards.

Il y avait dans cette salle d’étude un désordre inouï. Sur le parquet des papiers de toutes sortes et de toutes couleurs. Des murs sales. Des vieilles gravures. Un poêle fumait… Quand je m’assis au premier rang, le directeur avait disparu. J’aperçus alors le surveillant et en voyant cette tête renfrognée, j’ étais loin de penser qu’il serait plus tard un de mes meilleurs camarades.

Sources :

1) Interview par F. Adeline dans Centre-France le 7 octobre 1998. 2) Ce document exceptionnel, ainsi que les autres lettres qui suivent, ont été retrouvés par feu Mme Gabrielle Sansonnet.

La vie au Collège Saint-Léonard-de-Noblat