manuscrit de la chanson Sorry Angel

Serge Gainsbourg – Love On The Beat

En avril 1984, Serge et Philippe Lerichomme se retrouvent à New York avec en tête un nouveau plan, après le reggae : le funk de Manhattan mâtiné de rock New Jersey.

Celui qui leur a préparé le terrain est un Français émigré, à l’affût des dernières tendances de la Big Apple…

Jean-Pierre Weiher :

« Je me suis dit que ce serait une ville géniale pour Gainsbourg. J‘étais en contact avec Philippe, qui y songeait lui-même pour l’enregistrement de l’album Love On The Beat. Alors je lui ai envoyé des cassettes où je repiquais des émissions de radio sur WBLS mais il trouvait que ça ne collait pas. Un jour, je lui ai ramené quelques disques parmi lesquels un album d’Herbie Hancock avec Bill Laswell, et un autre de Southside Johnny & The Asbury Jukes intitulé « Trash It Up » qui a complètement séduit Serge, il m’a dit : “C’est ça que je cherche.” Sur la pochette il était écrit: “Produit par Nile Rodgers et Billy Rush”…»

Billy Rush, c’est l’épine dorsale du groupe de « Southside Johnny« , qui jouit à l’époque d’une célébrité confortable sur la côte Est, notamment grâce à la connexion Bruce Springsteen, un de ses grands potes de galère lorsqu’ils essayaient de se lancer dans le métier, à la tête de leurs groupes respectifs. Dans les « Asbury Jukes« , Billy Rush est à la fois le producteur et le principal auteur-compositeur.

Billy Rush :

« Quand Jean-Pierre m’a parlé de Serge, je ne connaissais rien de lui, même pas “Je t’aime moi non plus”. On a arrangé un rendez-vous chez moi, dans le New Jersey, dans mon garage aménagé en studio. J’ai vu arriver ce mec super-timide, qui ne parlait que quelques mots d’anglais. Il m’a fait écouter une de ses petites cassettes sur lesquelles il enregistrait les bases mélodiques de ses chansons. L’atmosphère était un peu étrange, je n’aurais jamais deviné qu’il était une telle star en France… Devant lui, je me suis alors mis à travailler, j‘ai choisi une rythmique, collé une basse, rajouté quelques claviers et des guitares. On ne se parlait pas, je le sentais incertain, il me jaugeait… »

Jean-Pierre Weiher :

« Cette rencontre m’a fasciné, je les observais tous les deux, Serge essayant de capter ce que Billy pourrait lui amener, l’autre le considérant sans doute comme un Martien… C’était inouï, nous étions dans ce petit garage du parfait rocker, avec Gainsbourg qui projette cette image de dandy, avec sa grande finesse, son classicisme, c’était le choc de deux cultures… »

Billy Rush :

« A la fin de la journée, j ‘avais peut-être fait deux ou trois maquettes et ils sont repartis avec les bandes sous le bras. En les voyant s’éloigner j ‘ai pensé : “Qui sait ? C’était amusant à faire, même si c’est un coup dans l’eau…” Mais il est revenu le lendemain et il m’a dit : “C’est génial ! allez, on continue !“ »

Philippe Lerichomme :

« Une fois encore, c’était pour Serge la rencontre d’un nouveau monde musical, donc une étape délicate, et la-bas, en pleine nuit, il m appelle de sa chambre […] pour me dire d’un ton dépité ‘:
“Qu’est-ce qu’on fout là ? Ma musique à moi, c’est Chopin, rien à voir avec ça…” A quoi je lui ai répondu : C’est justement pour ça que nous sommes la, pour essayer quelque chose… ¹»

Au moment d’entrer en studio, deux mois plus tard, Billy a recruté quelques pointures, parmi lesquelles Larry Fast, sorcier des synthés et accompagnateur occasionnel de Peter Gabriel, ainsi que deux garçons empruntés au band qui vient de tourner avec Bowie : le saxophoniste Stan Harrison et le choriste George Simms’.

L ‘album Love On The Beat est enregistre dans le New Jersey puis mixé à Manhattan au légendaire « Power Station« , le tout en une dizaine de jours…

Pochette face arrière album Love on the beat
Billy Rush :

« Très vite, l’aura de Serge m’a intrigué, je l’ai perçu comme une sorte d’artiste bohème tout à fait unique, surtout pour un Anglo-Saxon comme moi, il ne ressemble à personne ! Musicalement, nous nous sommes tout de suite entendus : tous les musiciens que je lui ai amenés vous diront la même chose, il nous inspirait, nous avions envie de nous dépasser pour lui. Et puis il buvait des quantités insensées, de quoi assommer un cheval. Il me préparait des pina coladas incroyablement fortes. Et il fumait ! Si j ‘ai le cancer du poumon, c’est de sa faute ! »

« Vingt fois sur le métier remettez votre outrage »,disait Desnos : 8 minutes 5 secondes de cris orgasmiques, climax absolu, c’est l’amour on the beat, Love sur le rythme…

Brûlants sont tous tes orifices
Des trois que les dieux t’ont donnés
Je décide dans le moins lisse
D’achever de m’abandonner

Love On The Beat
Love On The Beat

Une décharge de six mille volts
Vient de gicler de mon pylône
Et nos reins alors se révoltent
D ‘un coup d’ épilepsie synchrone

Love On The Beat
Love On The Beat

Bambou :

« Pour la promo de “Love On The Beat”, dans « Les Enfants du rock« , Serge m’a demandé de danser derrière lui à la télé à moitié à poil, et là j ‘ai vraiment fait la tronche. On a enregistré une version en tee-shirt puis une version torse nu, c’est bien sûr celle-là qui a été diffusée. Je ne voulais pas montrer ma poitrine mais Serge me disait: “T’es dégueulasse, tu vas me faire rater l’émission, tu ne te rends pas compte, si mon disque fait un bide, ce sera de ta faute ! “ Alors quand tu as ça sur les épaules, tu te mets torse nu… Il y a eu deux-trois émissions comme ça où ça marchait au chantage. »

Pourquoi cette surenchère ? Parce que Gainsbourg est piégé, on l’a vu. Piégé par son image de marque, par sa réputation à défendre, par ce succès qu’il aime tant, depuis qu’il a atteint le zénith de sa gloire. Mais aussi parce qu’il sait pertinemment que personne d’autre n’osera explorer les régions de l’érotisme qu’il aborde sur cet album.

Pochette face avant Love on the beat
Et puis il y a cette pochette… Photographié par William Klein, Gainsbourg maquillé, travesti dont on ne verrait que le visage, cheveux plaqués en arrière, fine cigarette, faux ongles, bijoux discrets. Image choc pour disque brut. Plan provoc, Gainsbarre en rut…

Si j’ai quoi affirmatif et quoi d’autre no comment
Si je baise affirmatif quoi des noms no comment
Des salopes affirmatif des actrices no comment
Des gamines affirmatif, de quel âge ooh ooh ooh

Enfin, émotion superbe, le duo Serge/Charlotte sur le thème de Chopin.

Charlotte :

Inceste de citron
Lemon incest
Je t’aime t’aime je t’aime plus que tout
Papapapa
L’amour que nous n’f’rons jamais ensemble
Est le plus rare le plus troublant
Le plus pur le plus enivrant

Serge:

Exquise exquisse
Délicieuse enfant
Ma chair et mon sang .
Oh mon bébé mon âme…

A part le fait qu’elle chante complètement faux : c’est elle qui le dit ! Charlotte est très heureuse d’avoir enregistré cette chanson. Idem pour le clip vidéo qui sera tourné quelques mois plus tard.

S’il a été mal compris, tant mieux, ça la ravit : « J’aime bien quand les gens ne comprennent pas, ça me donne plus d’intimité. » Jolie formule…

Décor superbe, lit circulaire, il est torse nu, porte le bas d’un pyjama, sa fille agenouillée à ses côtes en porte le haut. Images soi-disant sulfureuses, il est encore parvenu à choquer, même les plus aguerris. Avec le clip de « Lemon Incest », plus encore qu’avec la chanson, il pince une corde très sensible. L’ effet l’amuse, il récidivera deux ans plus tard, mais avec moins de bonheur, en tournant le film « Charlotte For Ever« …

1. Interview par Pierre Achard pour le magazine Notes, op. cit.

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