Gainsbourg-inédit-le sable et le soldat

Le sable et le soldat

En juin 1967, la France se remet à peine du choc suscité par la guerre des Six Jours entre Israël et l’Égypte. On a vu les foules paniquées se ruer sur les produits de première nécessité, dans l’hypothèse où le conflit allait dégénérer et se transformer en troisième guerre mondiale.

Au lieu de ça, les événements donnent à Serge l’occasion de pratiquer un exercice de style inattendu, comme l’explique son papa dans un langage code qui fait sourire mais après tout, il écrit à sa fille Liliane, à Casablanca…

Joseph Ginsburg :

«La préfecture de la Bretagne a demandé à Lucien de composer un chant à la gloire de cette région et de ces braves marins. Il s’est attelé à la tâche qui doit être terminée en 24 heures… [Le lendemain :] La bande, avec accompagnement d’orgue électrique [Michel Colombier au clavier], s’est envolée pour Rennes où elle sera traduite en vieux breton puis chantée par un Breton…»

C’est ainsi qu’il compose la seule marche militaire de sa carrière, écrite a la demande de l’attaché culturel israélien à Paris.

«Le sable et le soldat» (ou «Le sabre et le sable », selon les sources) sera diffuse a la radio et chanté de Gaza à Tel-Aviv…

Oui, je défendrai le sable d’Israël
La terre d’Israël, les enfants d’Israël
Tous les Goliath venus des Pyramides
Reculeront devant l’étoile de David

Gainsbourg :

«On m’a demandé de signer des pétitions pour Israël, je l’ai fait, on m’a demandé une chanson, je l’ai faite. Le bobino est parti avec le dernier avion pendant les hostilités et on l’a utilisé la-bas pour le moral des troupes. Mais je suis un ashkénaze, je n’ai rien à voir avec les séfarades…»

En cette fin d’année 67, Serge n’arrête pas : il s’est attelé depuis quelques jours à la composition de quelques chansons pour un Show Bardot à la télé, dont la programmation est prévue pour le 1 janvier 1968.

Brigitte est mariée a Günther Sachs, mais celui-ci l’irrite. Il rêve de tourner un film avec elle, il a même recruté Gérard Brach pour en écrire le scénario, mais le projet la révulse : pour y échapper, elle vient de signer pour le tournage de Shalako, qui doit avoir lieu en Andalousie, avec Sean Connery, dès le mois de janvier. La rumeur court qu’il y a du divorce dans l’air…

Sa rencontre avec Serge a commencé par un innocent déjeuner, le 6 octobre 1967. Il est question d’un « Sacha Show » et de l’émission spéciale du 1er janvier. Elle lui raconte, que certaines séquences ont déjà été tournées a la fin de l’été: elle a chanté «La Madrague» chez elle, à Saint-Tropez, Puis «Le soleil» sur la plage de Pampelonne. La scène avec le guitariste flamenco Manitas de Plata a été mise en boîte par le metteur en scène François Reichenbach le soir de l’anniversaire de Bardot, lors d’une fête, le 28 septembre. Günther est absent et se contente d’envoyer un télégramme…

Dans les studios de télévision de Boulogne, le tournage des séquences restantes qui a été confié à un second réalisateur, Eddy Matalon, n’avance pas et la star est agacée, elle s’énerve de l’incompétence des uns et des autres et se plaint de devoir se débrouiller seule, sans maquilleuse ni costumière :

« J’étais sur le point de tout laisser tomber, quand je reçus un coup de fil de Serge Gainsbourg. Il parlait peu et très bas. Il voulait me rencontrer et me faire entendre, à moi seule, une ou deux chansons qu’il avait composées pour moi. Avais-je un piano ? Oui. Il vint à la Paul-Doumer. J’étais aussi intimidée que lui(1). »

Serge lui joue au piano «Harley Davidson». N’ayant aucune attirance particulière pour la moto, elle lui exprime ses doutes, il lui rétorque «avec un sourire amer et triste» que ça ne l’empêche pas d’en parler à sa façon.

«Je n’osais pas chanter devant lui, il y avait quelque chose dans sa façon de me regarder qui me bloquait. Une sorte de timide insolence, une sorte d’attente, avec un zeste de supériorité humble, des contrastes étranges, un œil moqueur dans un visage extrêmement triste, un humour froid, les larmes aux yeux.»

Timidement, elle essaye de chanter, mais sans grande conviction. Serge lui demande alors si elle a du champagne, Ils ouvrent une bouteille de Moët et Chandon, question de rompre la glace. Le lendemain, les répétitions se poursuivent, jusqu a l’enregistrement de «Harley Davidson» et de «Contact», qui a lieu le jeudi 19 octobre 1967 au studio Hoche, sous la direction de Michel Colombier, l’assistant ingénieur du son se nomme William Flageollet .

Le 45 tours qui en résulte est publié le 10 décembre. Le soir de l’enregistrement, Bardot a invité Gloria, son «amazone chilienne », qui est accompagnée par son mari, Gérard Klein. «De les voir si bien ensemble me donnait la nostalgie de l’amour », raconte Brigitte dans son autobiographie. Après l’enregistrement, alors qu’ils vont souper, tous les quatre, elle prend «furtivement la main de Serge sous la table».

«J’avais un besoin viscéral d’être aimée, d’être désirée, d’appartenir corps et âme à un homme que j’admire, que j’aime, que je respecte. Ma main dans la sienne provoqua a l’instant même un choc de part et d’autre, une soudure interminable et indéterminée, une électrocution ininterrompue et incontrôlable, une envie de broyer, de se fondre, une alchimie magique et rare […]. Ses yeux rejoignirent les miens et ne les quittèrent plus: nous étions seuls au monde ! Seuls au monde ! Seuls au monde !»

Gloria et son mari s’éclipsent discrètement, laissant seuls les nouveaux amoureux.

«De cette minute qui dura des siècles et qui dure encore, je ne quittai plus Serge, qui ne me quitta jamais.»

1. Tous les souvenirs de Brigitte Bardot cités proviennent de son autobiographie, Initiales B.B, Editions Grasset, 1996.

Le cinéma de Serge Gainsbourg