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Le port de l’étoile jaune

Première étape dans la mise en application en France de la solution finale, le port de l’étoile jaune est instauré dès le mois de juin 1942, par la 8è ordonnance du commandement militaire allemand.

Outre l’humiliation et la peur, cette mesure constitue une mise à l’épreuve des rapports des Juifs avec la société française : le port de la « Yellow Star (1) » revient à annoncer aux voisins, aux commerçants, aux passants que l’on croise dans la rue, qu’on est juif, qu’on est un paria.

Obligatoire pour tous les Juifs âgés de plus de six ans, l’étoile doit être en tissu jaune solide et porter en caractères noirs l’inscription « Juif » ; elle doit avoir la dimension de la paume d’une main et les contours noirs; enfin, elle doit être portée, solidement cousue, bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine à partir du 7 juin 1942.

J’ai gagné la Yellow Star
Et sur cette Yellow Star
Inscrit sur fond jaune vif
Y’a un curieux hiéroglyphe

Quatre cent mille insignes sont confectionnés et distribués à la hâte au commissariat, selon l’ordre alphabétique. C’est évidemment le chef de famille qui se soumet à cette nouvelle obligation (2). Joseph va donc chercher les cinq étoiles : soigneusement repassées, les gosses les épinglent, sans les coudre, sur leurs manteaux. D’ailleurs, s’ils étaient sortis sans, le concierge collabo, infirme de la guerre 14-18, n’aurait pas manqué de les dénoncer. Olia, qui avait déconseillé à son mari de se soumettre au recensement des Juifs en octobre 1940, voit ses pires craintes confirmées. . .

Olia Ginsburg :

« Ensuite ils nous ont interdit de sortir après 8 heures le soir, puis on n’a plus plus voyager ni prendre le chemin de fer. Eh bien moi, j’ allais chaque semaine à la campagne chercher du ravitaillement. Je ne portais pas l’insigne, je n’avais pas peur ! Je rapportais des paniers pleins à mes enfants, ils avaient à manger jusque-là ! Des oeufs, du porc, des lapins, des mottes de beurre grandes comme ça, alors que dans d’autres familles on mourait de faim. Mais j’ai risqué beaucoup. Un jour, j’étais dans un wagon avec des Français. Arrive un Allemand qui crie :  » Sortez tous !  » Là j’ai eu peur : si on m’avait demandé mes papiers, je n’en portais pas encore de faux, ils auraient vu « Ginsburg » et auraient dit: « Aaah ! Vous voyagez ! De quel droit ?  » J’aurais été tout de suite envoyée dans un camp. Tout le monde me disait :  » Vous risquez trop. » Moi je répondais tant pis, j’ai décidé ce que je vais faire. » .

Se soustraire au port de l’étoile est très risqué: l’ Union générale des Israélites de France fait même campagne pour inciter les Juifs à « porter l’insigne dignement et ostensiblement ». Ceux-ci, qui surnomment bientôt l’étoile leur « décoration », la portent souvent avec fierté, à la fois pour rassurer les enfants et pour « mettre en évidence l’échec des Allemands dans leur entreprise d’humiliation des Juifs ». Dans un premier temps, c’est bien ainsi que les Juifs ressentent le port de l’étoile : comme une humiliation supplémentaire, destinée à les isoler davantage du reste de la population et à entraîner un mouvement d’hostilité contre eux. Ils ont peur d’être molestés dans le métro ou dans les queues devant les magasins d’alimentation, partout où ils peuvent tomber sur des nazillons ou des délateurs, et appréhendent le premier jour d’école pour les enfants, craignant qu’ils deviennent les souffre-douleur de leurs condisciples.

En réalité le port de l’étoile crée d’après certains commentateurs un mouvement de sympathie dans la population; beaucoup s’indignent de cette mesure. Dans la rue, ceci se traduit parfois par des gestes de connivence, des sourires, des coups de chapeau discrets, quoique la réaction la plus répandue consiste à faire semblant de ne pas voir, comme si de rien n’était. Cette indifférence imprévue rassuré les Juifs qui craignaient d’être des objets de curiosité malsaine.

Jacqueline Ginsburg :

« Même portant l’étoile, je n’ai jamais eu de problème ni la moindre remarque de la part des élèves du lycée Jules-Ferry, qui ont toutes été adorables avec moi, ainsi qu’avec les quatre ou cinq élèves juives de ma classe. Pour nous la vie continuait normalement, on allait en classe, il n’y avait que cela qui comptait. »

Pour réduire les risques, les déplacements de Jacqueline et Liliane se limitent aux trajets aller et retour au lycée Jules-Ferry. Le reste du temps, elles restent à la maison. Mais il leur arrive de ne plus supporter d’être ainsi confinées.

Liliane Zaoui :

« Nous étions gamines et inconscientes. Maman nous avait confectionné des étoiles doublées avec des épingles cachées dans les pointes, au lieu d’être cousues. Cela nous permettait de les ôter lorsque le soir il nous arrivait de sortir pour aller au théâtre ou au cinéma, notamment au Cineac Rochechouart. On risquait gros. »

Cette fois, il est devenu impossible pour Joseph de trouver du travail ; les parents sont venus à bout de leurs maigres économies et le petit loyer que leur rapporte l’appartement de la rue Caulaincourt est insuffisant pour nourrir la tribu. Quelques jours après avoir été chercher les étoiles, il prend une décision déchirante : pour subvenir aux besoins de sa famille, il faut qu’il passe en zone libre. Il prend contact avec un passeur mais l’expédition se transforme rapidement en calvaire. Forcé d’effectuer une partie de la route à pied, il arrive terriblement affaibli, il a maigri de 20 kilos. De Nice, il envoie une photo de lui sur la promenade des Anglais, méconnaissable.

Dès qu’il récupère, il se met au travail et zigzague à travers le sud de la France : on le voit successivement à Bandol, dans les Pyrénées (août 1942), au casino d’Aix-les-Bains (septembre), à Lyon (octobre), puis à Toulon (début 1943). Serge raconta plus de quarante ans après que des musiciens parisiens avaient menacé son père et précipité son départ.

Gainsbourg :

« Ils lui disent : « Tu n’as pas le droit de jouer parce que tu es juif. Casse-toi !  » Dur, dur, dur. .. Ils voulaient lui piquer sa place. Il a dû [ … ] passer en zone libre. Ça, ça ne s’oublie pas. [ … ] Il nous envoyait de l’argent dans des lettres comme ça, en douce. Il y a d’ ailleurs une photo de lui, où il est d’une maigreur terrifiante. On voit qu’il se fait un sang d’encre. Émacié, exsangue (3) … »

Ne pas porter l’étoile ou la fixer simplement avec des épingles suffit pour se faire interner : dès la mi-juin 1942, on envoie plus de 100 Juifs démunis d’insignes à Drancy. Mais le pire reste à venir : le 30 juin, Adolf Eichmann, chef de la section juive de la police allemande, vient réclamer à Paris la déportation de tous les Juifs de France et renforce à cet effet les effectifs et les pouvoirs des SS basés à Paris, tandis que sont adoptées de nouvelles mesures vexatoires.

Après avoir été privés de radio (dès le 1er septembre 1941 les Juifs sont supposés remettre leurs postes de TSF à l’autorité locale de police), ils sont cette fois obligés de monter dans le dernier wagon du métro ; la 9è ordonnance allemande ( juillet 1942) prévoit qu’ils ne sont admis dans les magasins que de 15 à 16 heures ; les PTT reçoivent l’instruction de débrancher les appareils téléphoniques de tous les abonnés juifs; enfin, l’accès des établissements ouverts au public leur est désormais interdit (restaurants, cafés, cinémas, salles de concert, music-halls, piscines, musées, bibliothèques, galeries d’expositions et même cabines téléphoniques !).

Sources:

1) « Yellow Star», album Rock Around The Bunker, 1975. 2) Contrairement aux affabulations d'Yves Salgues dans son livre 2) Contrairement aux affabulations d'Yves Salgues dans son livre Gainsbourg ou la provocation permanente (Editions J.-C. Lattès, Paris, 1989) où il est raconté que Lucien, quatorze ans, s'en était chargé. 3) Interview par Jean-François Bizot et Karl Zéro in Actuel, n° 60, octobre 1984.

Son complexe de laideur