Le cinéma de Serge Gainsbourg

Au mois de septembre 1967, Serge attaque le tournage d’un nouveau film, « Ce sacré grand-père », près d’Aix-en-Provence.

Son vieux pote Poitrenaud met en scène et Michel Simon hérite du rôle principal, dans celui du jeune premier aux yeux bleus craquants, on découvre Yves Lefebvre.

Jacques Poitrenaud :

«C’est un des derniers films de Michel Simon, il m’impressionnait beaucoup, dès que j’ai su qu’il acceptait, j‘ai cherché des gens qui lui ressemblaient et j’ai tout de suite pensé à Serge, il aurait pu être son fils… Il jouait une espèce de poète-troubadour que le vieux aimait beaucoup pour son non-conformisme. Lorsque le film est sorti, en mai 68, on lui a reproché d’être travail-famille-patrie, il ne correspondait pas des masses à l’ambiance révolutionnaire du moment. Je trouvais qu’il y avait une grande poésie, une douceur de vivre, la rouerie du vieux, son amour de la vie…»

Gainsbourg :

«Lors d’une scène, il fallait que nous nous regardions dans les yeux, Michel et moi. Il s’est marré, parce qu’ il voyait bien dans mon expression que je n’y croyais pas, pas plus que lui. On jouait et on se disait: On est en train de faire une connerie … N’empêche, je m’entendais bien avec lui. Je lui ai piqué des photos porno superbes que j’ai toujours : je les regarde d’une main parce que de l’autre je me ronge les ongles.»

«Michel Simon en couleur, on dirait du quartier de bœuf de Rembrandt », dira Serge à un journaliste. Extrait du dialogue :

Michel Simon : Je t’interdis de te saouler !

Gainsbourg : Mais pourquoi ?

Simon : Parce que je veux que Marie te voie dans tes bons jours, je veux que tu lui fasses une bonne impression.

Gainsbourg : Oh ça c’est autre chose, hein [il se verse un verre de pinard]. Je peux me raser, je peux me laver, je peux me saper, je peux causer, pour le reste, ça va et dur, hein !

Yves Lefebvre :

«Serge était très disponible, on écoutait ensemble des disques des Stones et des Beatles, l’album « Sgt. Pepper » venait de sortir et il emmenait souvent les gens de l’équipe au restaurant : je me souviens qu’un jour il nous avait invités chez Baumanière aux Baux-de-Provence et qu’il avait improvisé une chanson sur les ortolans qu’on était en train de dévorer: “Les ortolans qui font cui-cui sous la dent”… II était très rieur, il n’arrêtait pas d’avoir des idées. Je l’emmenais partout dans ma Ford Mustang, le gros modèle, moteur V8, vert foncé avec une bande blanche, très « flashante » à ce détail près qu’il y régnait un bordel sidérant. C’est comme ça qu’un jour il lui vient cette phrase : “Et bang on embrasse les platanes / Mus. a gauche, tang a droite”… »

Jacques Poitrenaud :

«Le tournage était très agréable, on vivait dans cette jolie maison provençale, à Meyrargues, le parc était superbe, il y avait du soleil… J’avais pensé dès le départ que Serge allait me faire une chanson, sans imaginer que Michel Simon allait la chanter avec lui : faut savoir qu’il était très paresseux et même par moments carrément casse-pieds. Serge lui en parle, Michel apprend un petit peu la chanson, en montrant même de la bonne volonté, et puis un matin, vers la fin du tournage, on a mis en boîte une scène qui n’existait pas dans le script. On les voit se balader, ils sont partis à la chasse aux papillons et à un moment ils arrivent au pied d’un olivier, boivent un coup de rouge et se mettent a chanter… On n’a jamais pu la refaire en studio, ce que vous entendez sur le disque c’est le son témoin, la seule et unique prise, on a tout gardé, les cigales, le bruit des verres… J’aime surtout ce moment extraordinaire où Michel Simon oublie les paroles de «L’herbe tendre» et on voit Serge qui les lui souffle. Leur complicité est évidente…»

Pour faire des vieux os
Faut y aller mollo
Pas abuser de rien pour aller loin
Pas se casser le cul
Savoir se fendre
De quelques baisers tendres
Sous un coin de ciel bleu

Durant le tournage de « Ce sacré grand-père« , Serge est ravi d’inviter ses parents à passer quelques jours avec lui en Provence. Puis il reçoit la visite de Béatrice. A son retour dans la capitale, tandis que sort «Si j’étais un espion», le nouveau film d’un jeune réalisateur nommé Bertrand Blier dont Serge a fait la musique, son ex-femme lui annonce qu’elle attend leur deuxième enfant : Vania alias Paul, naitra au printemps 1968…

Entre temps, Gabin lui a demandé de faire une apparition dans «Le Pacha», qui se tourne en novembre, un excellent polar réalisé par Georges Lautner où s’amoncellent les cadavres tandis que Michel Audiard, au mieux de sa forme, balance dans les dialogues deux de ses plus fameuses répliques : «Je pense que quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner» et «On n’emmène pas des saucisses quand on va à Francfort»…

Première étape, avant le tournage, Serge enregistre avec Michel Colombier, au studio de la Gaîté, les musiques de la bande originale, y compris les deux faces du 45 tours avec la première version du «Requiem pour un con»

Écoute les orgues
Elles jouent pour toi
Il est terrible cet air-là
J’espère que tu aimes
C’est assez beau non
C’est le requiem pour un con

Georges Lautner :

«C’était assez étonnant qu’il accepte de faire la musique et de tourner une scène dans ce film. Ce qui l’était encore plus, c’est qu’Alain Poiré, de la Gaumont, qui est plutôt d’éducation bourgeoise, accepte le “Requiem pour un con” pour le générique. Et l’accepte avec enthousiasme, parce que ce n’était pas du tout l’esprit de la maison ! »

Dans le même temps, il livre également a Jacques Rouffio la bande originale de « L ‘Horizon« , film inspiré d’ un roman de Georges Conchon qui sort à Paris le 29 novembre. Sur le 45 tours qui en est tiré on trouve un instrumental joliment réussi intitulé «Élisa», du nom du personnage interprété par Macha Meril. Tellement réussi, en fait, que Serge ne va pas tarder à plaquer dessus des lyrics, dans un premier temps pour lui, puis pour sa copine Zizi Jeanmaire

Michel Colombier:

«“Élisa” est un excellent exemple de notre méthode de travail. On était très exigeants l’un envers l’autre, à chaque séance il fallait que l’on s’épate mutuellement. Serge m’amène donc les huit premières mesures, je trouve ça génial mais il me dit : “Après ça, je sais pas quoi faire.” Alors je cherche et je lui propose les huit mesures suivantes. A partir de la, on travaille sur le concept des quatre percussionnistes et des quatre pianos : un piano a queue, un droit, un punaise et un désaccordé…»

L’album Bonnie And Clyde