Joseph Ginsburg et son groupe

Son père Joseph meurt d’une hémorragie stomacale

Le 22 avril, à 7 heures, c’est le drame, Joseph meurt brutalement, d’une hémorragie stomacale, à l’âge de soixante-quinze ans. Le jour même, à 14 heures, Lucien va déclarer le décès à la mairie.

Gainsbourg :

 » J’ai eu une phrase terrible quand mon père est mort. Jacqueline m’a téléphoné, j’ai entendu au ton de sa voix qu’il s’était passé quelque chose de très grave et j ‘ai eu ce cri du cœur : « Il est arrivé quelque chose a Maman ? » C’était dur pour elle parce que Liliane et elle étaient les chouchoutes de mon père. Il jouait aux cartes, il s’est vidé de son sang… Ma sœur et moi sommes allés à Houlgate en pleurant tous les deux. En m’approchant de son corps j‘ai eu un réflexe de petit enfant, je croyais qu’il était fâché, j ‘avais peur qu’il m’engueule, j’étais prêt à dire : “Papa je le f’rai plus ! « 

J’ai trouvé ce petit cimetière charmant qui donnait sur la mer… Plus tard, Maman se plaignait de ne pas pouvoir aller se recueillir sur sa tombe, c’était trop loin pour elle. Alors j ‘ai allongé les bâtons et je lui ai trouvé une place au cimetière du Montparnasse à vingt mètres de Baudelaire. Quelques années plus tard Jean-Paul Sartre est devenu son voisin. Puis Maman l’a rejoint et je les y retrouverai un jour…  »

Joseph et Olia Ginsburg

Gainsbourg :

« Beaucoup plus tard j ‘ai eu un rêve hallucinant. Je sais que mon père a tourné dans un film, vers 1936. Ce film, je ne l’ai jamais vu et d’ailleurs son rôle se limite à une furtive figuration. Mais dans mon rêve je me dis : “Je vais au cinéma voir mon papa…” Je me retrouve dans une salle et sur l’écran en noir et blanc, au milieu de plein de musiciens, en plan large, je l’aperçois. Je lui fais : “Papa ! C’est moi !“ : et à ce moment-là il sort de l’écran, en couleurs… Et alors que dans mon rêve j’avais cinquante ans, lui en avait trente… Comme je suis athée, peut-être pour mon malheur, je n’en tire aucune conclusion… »

Yves Le Grix :

« Le jour de l’inhumation on est allés tous les deux, Serge et moi, chercher des fleurs, on s’est installés dans un café, on a discuté, il a lu la dernière lettre que mon grand-père m’avait envoyée d’Houlgate, je voyais que ça le touchait beaucoup… Puis on a été à l’enterrement, il n’y avait que sept ou huit personnes, c’était un tout petit cimetière : quand le cortège s’est ébranlé il n’y avait que quelques mètres à faire. Il était en tête, derrière le cercueil, je m’étais écarté mais il m’a retenu par la manche, sans rien dire, il a voulu que je marche à côté de lui… »

Gainsbourg :

« Avec mon père, j’ai peut-être raté un ami. C’était un garçon timide, et moi aussi. Pourtant, il a été présent à tous les carrefours importants dans ma vie : les Beaux-Arts, le Touquet, le Milord l’Arsouille, la rue de Verneuil… Il découpait tous les articles qui paraissaient sur moi. Quand on m’attaquait dans la presse, il répondait aux journaux, je lui disais : “Mais non, Papa, il ne faut pas, le papier s’en va et moi je reste…” Un jour il s’était plaint: A quoi nous sert ta célébrité si on ne te voit plus ?…“ Je ne l’oublierai jamais ! »

Après la mort de Joseph, Serge passe quelques jours chez les parents de Jane sur l’île de Wight avec Jane, Kate et Andrew. Puis il reprend la promotion de Melody Nelson : le 23 mai 1971, on le revoit dans Discorama, interviewé par l’irremplaçable Denise Glaser.

Serge Gainsbourg :

J’ai décidé que les Français étaient allergiques, pour la plupart, au jazz moderne, que moi j ‘ai mais à l’époque, alors j’ai carrément laisse tomber le jazz et je me suis mis à la musique pop. Musique pop, ça veut pas dire musique popu, j ‘ai jamais fait là-dedans. Vous savez ce que signifie en français le mot faire ? …

Denise Glaser :

La preuve la plus éclatante, c’est que certaines de vos chansons ont fait le tour du monde. Une, soyons modeste mais enfin cette chanson a fait du bruit. […] Je veux bien sur parler de «Je t’aime moi non plus ».

S.G. : Elle a été numéro 1 en langue française, ce qui n’est jamais arrivé avant. Je pensais en vendre 25 000 et j ‘ai dû en vendre 3,8 millions, 4 millions. Je passe à la caisse. On va encore me traiter de cynique mais, je regrette, c’est un métier ou on passe a la caisse. Au contraire, ce n’est pas du cynisme, c’est la vérité. Cette chanson a fait ma fortune. Ce n’était pas provoqué, j’ai fait cette chanson parce que je la trouvais belle et la plus érotique qui soit.

DG : J’aimerais que vous me parliez un peu de Jane. On a l’habitude à Discorama de recevoir de très jolies femmes, celle-là ressemble à une fleur et puis en plus elle ne ressemble à personne.

S.G. : J’espère qu’elle est en plastique parce que les fleurs ça se fane. Non, non, c’est une vacherie, elle est belle. Elle est belle, elle pourrait être ma fille, vingt ans de moins. Oui, c’est une chance que j’ai. Je crois que c’est elle qui a fait le succès de «Je t’aime moi non plus». Ce n’est pas moi. Je l’ai senti d’ailleurs, j’ai mis son nom en énorme et moi en tout petit… et sa photo.

C’était une chanson qui n’a pas été faite pour elle, qui a été faite pour Bardot […] Je m’étais juré de ne jamais réenregistrer cette chanson. Mais à la réécoute, j’ai dit : Non ça va pas, c’est un trop joli thème. Je l’ai fait écouter à Jane qui d’abord a été choquée par l’intention, puis je me suis mis au piano.

Nous avons gardé la tonalité, do majeur, qui avait été celle de l’original. Elle a pris carrément une octave au-dessus, ce qui a donné une couleur très particulière et très juvénile et c’est ça qui a fait marcher le disque. Je ne suis pas sûr que l’original ait été un succès international. Voilà une mise au point que je voulais faire.

D.G. : Vous venez de dire : «Jane a été très choquée au début par le thème et par la chanson », je voudrais savoir pourquoi ?

Jane Birkin : Je pense que c’était les respirations. Je ne comprenais pas les mots parce que…

S.G. : Elle venait d’arriver d’Angleterre, elle ne parlait pas français.

J.B. : […] J’ai rougi complètement quand j’ai entendu ça et j ‘ai jamais voulu le réentendre. Après ça il était question de le chanter et j’ai toujours trouvé le tune, la mélodie, très, très jolie. Alors j’ai chanté. Je comprends les gens qui étaient choqués par ça, mais je pense que c’était assez pur aussi. Serge est drôle, il me fait rigoler. Après ça tout le monde dit : «Quoi, vous êtes avec cet affreux cynique, qui déteste les femmes et tout ça. » Je voyais pas du tout ça, moi. Alors il m’a séduite en étant aussi drôle que ça. […]

S.G. : Je ne suis pas un cynique comme d’aucuns le prétendent, non, je suis un romantique, je l’ai toujours été. Tout jeune garçon, j ‘étais timide et romantique. Je ne suis devenu cynique qu’au contact de mes prochains qui m’agressaient sur ma laideur et sur ma franchise. On dit, je suis laid, bon d’accord, je le sais, j ‘m’en fous, ça m’a réussi. J’ai écrit quelque part : «Quand on me dit que je suis moche, j ‘me marre doucement pour ne pas te réveiller’.» C’est en pensant a Jane que j’ai dit ça. J’ai eu des jolies femmes dans ma vie et j’ai la plus belle actuellement, donc ma laideur, ceux que ça gène, peu importe…

J.B. : Je suis assez content que les autres pensent qu’il est cynique, comme ça, j’ai le côté privé pour moi. J’ai un chien qui mord tout le monde sauf moi. Ça, c’est assez agréable, je n’aime pas les chiens qui lèchent la main de n’importe qui. J’aime que les autres disent : «Vous avez un chien affreux !» et Puis il vient vers moi et il est tout doux. Voilà, c’est unique.

S.G. : J’ai écrit quelque part, sur le dos d’une pochette : «Il faut prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas et les laisser pour ce qu’elles sont.» Ce n’est pas pour elle.

J.B. : C’est faux ça, de toute façon, des fois tu dis des choses qui sont jolies mais complètement fausses.

S.G. : Non c’est pour les autres, les autres passées. Pour elle, non, je la prends pour ce qu’elle est et je la laisserai pas, je la laisserai pour ce qu’elle prétendra ne pas être…. Non, je ne la laisserai pas.

Le 21 juillet 1971, à Londres, naît la petite Charlotte Gainsbourg

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