Saint-Leonard-De-Noblat

La vie au Collège Saint-Léonard-de-Noblat

Le soir je revis le dortoir. Il fallut se mettre au pied du lit, puis au signal du surveillant se déshabiller. C’était la première fois que j’allais dormir avec des inconnus. C’était la première fois que je me déshabillais devant n’importe qui.

Alors je dois dire que je me cachai. La lumière s’éteignit. Et la salle se trouva obscure.

Par les fenêtres, je vis le second dortoir et celui de l’étage au-dessus qui s’éteignaient l’un après l’autre. Soudain je sentis une présence à mon chevet, derrière moi. Ma tête roula sur l’oreiller.

– Vous n’avez pas froid ?

C’était la voix du directeur. Je bégayai dans mes draps un «non … » qu’il ne dut pas entendre, et il s’éloigna. J’entendis une porte grincer au fond, puis ce fut tout… Enfin, j’allais pouvoir tranquillement m’apitoyer sur mon sort malheureux !
Mais je m’endormis.

– Tu n’vas pas toucher à mon poulain : j’te casse la gueule !

C’était Morelon qui riait ainsi, en riant comme un abruti. Voilà huit jours que j’étais au collège. J’étais habitué maintenant à la maison et à la grossièreté des campagnards. Un Alsacien, Brumpt, était devenu mon camarade et ce Morelon me pilotait et me … « protégeait » ! J’avais déjà mon surnom : « Philosophe ». Seuls ces pecnots savaient pourquoi ! … J’étais en bon accord avec les surveillants, Le bras et « Pampelune », Pampelune, je veux dire M. Cahen. Ces gamins sont sans pitié … On était en étude. Comme la cloche allait bientôt sonner la récréation, on ne se gênait pas de parler tout haut. d’autant plus que c’était Pampelune qui surveillait. Parfois, cependant, un « bûcheur » élevait fortement la voix, mécontent :

– Alors quoi, c’est un vrai bordel ici !

J’étais assis derrière Morel on et à côté de Brumpt. Les cheveux blonds, le nez busqué, le menton saillant de celui-ci lui donnaient un genre spécial, qui me plut. Malheureusement il y avait en lui quelque chose d’épais et de lourd, ce qui lui valut le surnom de « rustre ». Il était en train de m’expliquer avec un [coupe]

Nous avons retrouvé plusieurs de ses condisciples, y compris le neveu et le fils du directeur du collège, Louis Chazelas, sans réussir à mettre la main sur Morelon ni sur Brumpt. Mais le faisceau des témoignages confirme ce que nous pressentions déjà sur les qualités et défauts de l’élève Lucien Ginsburg (1)…

Lucien Fusade :

« Guimbard était mon voisin de classe, en 2e en 1944. Un garçon long, filiforme ; sa façon de s’habiller n’était pas la nôtre. Il était plus élégant, il détonnait. La majorité des élèves étaient de la campagne … Il avait une passion pour le dessin. Il dessinait souvent au crayon sur un calepin, surtout des silhouettes de femmes. Ce n’était pas un élève brillant, mais l’enseignement que nous recevions était dogmatique, nous n’avions pas la liberté de parole et d’expression.»

Robert Faucher :

« En classe il était assis à côté de moi, il parlait peu. Il n’a jamais évoqué sa situation mais nous la connaissions car il n’était pas seul dans son cas. Il y avait toujours en permanence une dizaine d’enfants juifs réfugiés au collège. Les profs faisaient tout leur possible pour qu’ils soient noyés dans la masse, ils s’arrangeaient pour qu’ils aient la moyenne, pour qu’ils passent inaperçus. Gainsbourg n’était pas du tout intégré. En classe il n’écoutait absolument rien. En maths, il savait tout juste compter. Le français ne l’intéressait pas. Il n’y a qu’en anglais qu’il était bon, il avait l’air de le parler couramment. Il passait son temps pendant les cours à dessiner, parfois des nus. Il dessinait très vite, en trois coups de crayon ça ressemblait à quelque chose. »

Guy Moreau :

« Mon père était gendarme à Saint-Léonard. Il savait que des enfants étaient cachés au collège. D’ailleurs, beaucoup de Juifs se cachaient dans le village. »

Yves Parachaud :

« Le directeur avait loué un terrain pour planter des pommes de terre, les élèves allaient y travailler. Nous apportions aussi de la nourriture de chez nous, par exemple des haricots secs. Nous mangions sur des tables de huit. Nous avions droit, une fois par jour, pas plus de dix minutes, à aller au « galetas », où chaque élève avait sa malle de provisions personnelles. Nous accommodions une tartine de pain qui nous était distribuée à 16 h 30 dans la cour : pâté, rillettes … Nous étions chauffés par des poêles à bois et sciure, fournis par les tanneries de Saint-Léonard, sciure que les élèves allaient chercher eux-mêmes avec une grande carriole, il nous arrivait aussi d’aller couper du bois à six ou sept kilomètres… »

Évidemment, il n’est pas question pour Lucien Guimbard d’écrire directement à ses parents à Limoges, rue des Combes. Trop risqué. Des relais fiables sont organisés. C’est pourquoi, le 24 février 1944, il envoie un courrier à « Mademoiselle Jacqueline Ginsbourg (sic !) chez Madame Sansonnet/ Le Grand Vedeix (par SaintCyr) » :

Mes chers Papa, Maman, Jacqueline et Liliane Je viens de recevoir votre colis ! ! ! Je l’ai mis dans un coin, j’ai fait ce que j’avais à faire, puis sans me presser je suis monté au dortoir et j’ai ouvert le paquet…

– Un pull-over. Ah merveille !
– Une paire de chaussettes – Très bien ! Je viens d’en user une paire.
– Une autre paire de chaussettes. Qu y a-t-il dans celle-ci ?
– Ah, très bien
– un « nécessaire de couture ». Tiens, qu’est-ce qu’il y a là-dedans ??? O ! Ouille ! Aies !
– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?

Le plus sage, maman, est de te remercier le plus simplement du monde. Je te remercie donc, maman, et de tout mon coeur, et de tout mon appétit… Ça, c’est un record ! Je ne l’ai pas encore goûté. Je le conserve jalousement, et il va me durer un bon temps … Je n’en suis pas encore revenu ! Et Jacqueline et Liliane, je vous tire la langue ! Il est vrai que vous vous en fichez, vous aimez mieux Limoges qu’un gâteau, si énorme soit-il. N’est-ce pas ? Mais moi, j’aime mieux, j’aime beaucoup mieux un gâteau, surtout s’il est d’une taille … respectueuse, que, rien du tout !

[manque quelques lignes]

[ … ] qui fait le service. Et quand il s’agit de distribuer la cuistance, il n’y a pas meilleure camaraderie :

– T’en veux de ça ?
– Qu’est-ce que c’est ?
– Des fayots !
– Ouais, un peu !
– Comme ça ?
– Encore un peu …
– Comme ça? Ça y est ? merde! tu t’décides?

Quand un type ne veut pas de ça, l’autre en profite. Moi j’ en profite souvent. Ici, ils n’aiment pas le boudin. Pourtant c’ en est du bon ! Quand on s’en sert, chacun en a un bout long comme mon pouce (il est vrai que mon pouce est assez long … ). Certains jours j’en profite :

– Qui veut mon boudin ?
– Moi!
– Tu veux le mien ?
– Oui !
– Et l’mien ?
– Ouais!
– Allez, prends le mien !
– Amène.

Et comme ça j’arrive à en collectionner une quantité assez respectueuse ! Mais assez parlé de goinfreries ! Après avoir mangé, arrivent les grosses farces des grands élèves. Quand on a dix-neuf ans, il ne suffit pas d’envoyer des miettes de pain dans le nez du copain. C’est comme cela qu’il arrive des accidents assez risibles mais non pour le patient. Quand on a le contenu d’une bouteille d’eau dans la poche de son veston, c’est mouillant mais non risible. Moi je me suis retrouvé en étude avec une pomme de terre cuite écrasée dans ma poche …

Au dortoir mêmes blagues (dans leur genre). Lit en portefeuille, ce n’est pas grand-chose. Quelquefois et quand l’Élément le permet, c’est une boule de neige entre les deux draps. Le soir, quand le surveillant s’absente ce sont les batailles à coups de polochon (ce sont les oreillers ronds et allongés). Pan ! Et pan ! Les plumes volent… on entend les cris des combattants mêlés au bruit mat des polochons retombant avec force sur les têtes. Joli ensemble.

Je vous dirai que j’aime bien regarder assommer un type mais je n’ai aucun goût pour être réveillé le matin à coups de ces matraques emplumées. Dans le dortoir des grands, au poulailler, c’est terrible quand ils s’y mettent. Aucun surveillant ne peut arrêter cela (surtout la veille des « fuites ») [Jour de départ]). Quand un copain est visé, rien à faire, il n’a plus qu’à se résigner. Le plus souvent on le « campe ».

Voilà comment cela se passe : un type est couché. Deux autres s’approchent de son lit, et du même côté ils fourrent leurs bras sous le matelas, ils soulèvent et hop, ils font valser le type, qui se retrouve par terre sous son matelas. Et voilà. Quand il y a eu de la neige, les bagarres à boules de neige se succèdent sans interruption.

Quand on en vise un, tout le monde dessus ! C’est comme ça que deux types m’ont attrapé par-derrière et un troisième m’a frictionné énergiquement la figure avec une poignée de neige bien froide … Avec ce système on est bien secoué ! Mais, en groupant toutes ces grosses blagues, la vie ici semble mener un train d’enfer. Il ne faut pas penser cela. Ça arrive de temps en temps, mais autrement tout est tranquille. Vous n’ êtes pas très contentes mais vous vous avez vos jeudis et vos dimanches !

Je vous embrasse bien fort.

Lucien

Source :

1) Gilles Verlant Gainsbourg Avec la collaboration de Jean-Dominique Brierre et Stéphane Deshamps  Albin Michel – 15 novembre 2000

La fin de la guerre