Fin de la guerre 40-45

La fin de la guerre

Dans la nuit du 26 au 27 février 1944, un courageux officier de la Royal Navy fait passer un messager de la Résistance, en mission secrète, de Dartmouth jusqu’en Bretagne. L’officier s’appelle David Birkin, futur papa de la petite Jane, qui naîtra le 14 décembre 1946.

Quant au messager, selon sa propre légende, il se nomme François Mitterrand (devenu président de la République, il fera attribuer la Légion d’honneur à David Birkin pour officialiser cet événement, à une époque où son passé sous l’Occupation lui cause quelque souci) …

A Limoges, le danger guette. Les miliciens, de plus en plus malfaisants, sèment la panique rue des Combes.

Gainsbourg :

« Dans le deux-pièces sordide où nous vivions, ma mère avait dissimulé nos faux papiers sous la toile cirée de la table de cuisine. Un beau jour, perquisition, non pas des SS mais de la milice française, celle qui nous a fait le plus de mal. Ma mère s’assoit sur le coin de la table et dit aux mecs de fouiller à leur guise. Ils ont tout regardé mais ils ont oublié de demander à ma mère de se lever et ils n’ont rien trouvé. »

Après cette première alerte, les parents sont arrêtés et gardés en détention pendant 48 heures et c’est au prix d’énormes mensonges qu’ils parviennent à s’en tirer.

Olia Ginsburg :

« J’avais des faux papiers au nom de Guimbard et j’avais prétendu, sans en démordre, que j’étais la femme de ménage des Ginsburg. Mais mon mari avait craqué lors d’un interrogatoire plus serré … Mon plus mauvais souvenir, c’est d’avoir été enfermée dans une cellule avec des prostituées, des femmes affreuses, qui fumaient et qui s’insultaient tant qu’elles me faisaient rougir les oreilles ! Le patron de l’ endroit où travaillait mon mari a tout de suite été alerté et il nous a fait porter un dîner, c’est grâce à ses démarches que nous avons pu nous en sortir … »

Mme Pierre Guyot :

« Joseph a été arrêté lors d’une répétition de l’orchestre. Des policiers sont arrivés, il a été en garde à vue. C’est mon mari qui lui a apporté à manger. » Les Ginsburg sont relâchés mais avec injonction de ne pas quitter Limoges. Ce qui ne les empêche pas, dans les jours qui suivent, de s’enfuir à la campagne, au Grand Vedeix à Saint-Cyr, chez les Sansonnet.

Gabrielle Sansonnet :

« C’est une histoire de la vie de tous les jours … Les parents de Gainsbourg ont habité chez mes parents au Grand Vedeix. Ils habitaient une petite maison juste à côté de la nôtre dans le hameau. C’était en 1944. Le papa de Serge est venu un jour, j’étais toute seule à la maison. Des gens leur avaient dit que nous pourrions les loger.

A l’époque, on se logeait n’importe où, on n’avait pas besoin de beaucoup de confort. Ils cherchaient à se cacher, ici c’est un coin de campagne pas vraiment perdu mais où on ne vient pas vous chercher. C’étaient des gens très gentils. Ils n’ont jamais compris qu’on savait ce qu’ils étaient. Je sortais avec les filles qui étaient un peu plus jeunes que moi, j’avais vingt-deux ans, on partait à vélo, je me rappelle d’une fois on est passées dans un bourg et j’ai dit : « Tiens, ces gens-là, ils sont israélites ». Je cherchais à leur faire dire, mais Liliane et Jacqueline ne m’ont jamais dit : « Nous aussi nous sommes israélites ». J’allais à la messe, elles venaient avec moi, elles se cachaient à leur manière. »

C’est dans une boîte à chaussures que Gabrielle Sansonnet retrouva, à la mort de ses parents, les feuillets du journal intime et les lettres de Lucien. Celui-ci écrit encore à sa famille le mercredi 15 mars 1944, en utilisant un langage codé (faible = Juif, ma santé = le fait que je suis juif, etc.) mais aussi en montrant tous les signes d’un complexe de supériorité et d’un snobisme plutôt gratinés.

A la date où il rédige ces lignes, il n’est qu’à une quinzaine de jours de son seizième anniversaire :

Mes chers Papa, Maman, Jacqueline et Liliane,

J’ai bien reçu lundi votre colis mais comme je venais de vous écrire un volume de quinze pages, j’ai attendu jusqu’à recevoir votre lettre répondant à la mienne. Je l’ai reçue à midi. Et je vous écris. Bien que j’aurais pu me passer de ce colis, il m’a fait du bien au cœur et il me fait du bien au palais et à la langue … Quand je l’ai ouvert, j’ai d’abord vu le beau fond de culotte couleur tête-de-nègre sur fond chocolat-café-crème…

Encore deux ou trois trous et j’aurai une culotte écossaise… Encore dix trous comme celui-là et alors ça me fera des pantalons marron foncé avec des dessins marron clair … spirituel. Puis j’ai examiné les victuailles. Du chocolat ? – ah merveille ! … (Un petit morceau est parti.) Qu’y a-t-il dans cette boîte légèrement cabossée? – hum! reniflons … Je crois que c’est… mais le goût renseigne mieux que l’odorat. .. un couteau, toc, un coup de langue … c’est bien ce que je pensais, c’est de l’excellent pâté … Bien ! Bien! Ici, une motte de beurre en miniature, j’espère qu’il n’est pas rance … voyons? … Oh mais … non … c’est du très bon beurre. De mieux en mieux …

Voyons ! dans ce paquet ? … ho, ho ! voilà le bouquet… Très bons, ces petits biscuits ! (Il en manque deux.) Je crois que je n’ai rien oublié… Quand j’ai lu la lettre, j’ai été un peu chagrinée de l’idée que vous vous faisiez de ma sante ici… Dès le premier jour, on a su que

[il manque quelques mots].

Le directeur a un neveu à qui il dit tout et ce neveu a des copains à qui il dit tout, et ces copains ont des copains a qui ils disent tout et voilà, si ce n’est pas par lui c’ est par un autre, il n’y a rien à faire. La longueur de mon nez pour qui je dis ce qui est [? ? ?]… Enfin il n’y a rien à faire je le redis au risque. de faire une répétition, n’allez pas croire que parce qu’on sait que je suis un faible je ne suis pas bien ici…

Le directeur a fait savoir que s’il il y avait allusion aux faibles il y aurait des conséquences graves pour le moqueur ou l’insulteur, car le directeur n’ admet pas que l’ on se moque des faibles…

De plus ici ils sont très gentils et personne ne fait attention à ma faiblesse, n’ayez aucune crainte à ce sujet, un type qui insulte les faibles se fait parfois passer a tabac par les autres. Mais je vous le répète personne ne m’a jamais rien dit et personne ne me dira jamais rien, je suis ici un peu à 1’écart des autres mais ce n’est pas pour cette question c’ est parce qu’ici tous sont fils de fermiers ou de modestes administrateurs et ils ont des idées modestes…

Alors ils m’ont mis à part au point de vue des idees de l’avenir des idées en général avec mon dessin (L’ Artiste), et mes bouquins (le Poète, le Philosophe)… Et ce n’est pas pour améliorer ma popularité que je m’abaisse à feindre des idées qui ont pour idéal la culture des choux et des carottes, le métier d’ instituteur, ou d’ employé des postes, télégraphe ou téléphone …

D’après ce que je viens de dire il ne faut pas vous imaginer que je fais bande à part !  Un camarade m’a fait comprendre dans quel milieu j’étais :  Tu es ici, m’a-t-il dit, quand je lui parlais de mes idées et de mes projets, dans un milieu de paysans ou de fonctionnaires. Et si tu emploies le mot « paysan » avec si peu de respect (nous discutions sur l’avenir), tu seras vite mis hors de notre bande.

J’ai compris qu’il fallait un peu freiner mes sentiments, mais pour cela je n’en ai pas moins dit tout ce que je pensais. Alors je ne m’étonne pas quand derrière ou devant moi j’entends dire « l’artiste ! », « le philosophe ! », « le Watteau ! », « le Raphaël » et tout… et tout… D’ailleurs cela ne me chagrine pas … César a dit qu’il vaut mieux être premier au village que second à Rome. C’est à discuter…

Mais revenons à nos moutons. Je répète que pour la énième fois je ne risque rien ici. Tous ceux qui sont dans mon cas se connaissent ici. Ils n’ont jamais eu d’embêtement. En tout cas n’ayez aucune crainte. Le directeur a demandé des renseignements sur mon cas au ministre de l’Instruction, et malgré ma santé et même celle de deux surveillants nous sommes ici régulièrement sous la protection du directeur.

Mais au-dehors du Collège il est bien entendu que personne ne parle de la méchanceté de mon cher oncle … Maintenant je réponds à la lettre de ce matin. Merci pour l’argent. Je ne demanderai ainsi rien au directeur.

[il manque quelques mots]

Je vais demander au directeur quoi faire pour ma montre. Sûrement me la prendra-t-il pour l’apporter chez un horloger. Sinon je la donnerai à «mon prof de latin» qui s’en chargera car il sort pour mettre les lettres à la poste. Donc j’ apporte la couverture et le cahier de sonates.

Je prendrai « un aller seulement » comme vous me dites ( c’ est pour vous montrer que j’écris avec votre lettre devant mes yeux et que j’ai bien compris ce qui me reste à faire … ). Lundi, j’ai donné mon linge à laver à une autre blanchisseuse, tout va très bien de ce côté. Je n’ai donné que :

7 mouchoirs
1 torchon … de toilette
1 chemise (à col jaune)
1 caleçon

[il manque quelques mots]

J’ai une chemise sale sur moi, ainsi qu’une flanelle, mes draps (qui sont beaux!) et deux paires de chaussettes. Faut-il demander à la blanchisseuse de me raccommoder mon drap et mes chaussettes ? Car le petit drap avait un petit trou et tous les soirs j’y fourre mon pied et mes chaussettes ont tellement été portées que je ne suis pas en cas de les raccommoder : le drap a un trou à s’enfiler dedans et les chaussettes des trous qui donnent envie d’y passer la tête. Ou presque …

J’attends les instructions. Et je vous embrasse en attendant mieux.

Lucien

Tentons d’interpréter (1). Les parents ont été arrêtés et l’ont fait comprendre à Lucien. Ils s’inquiètent pour lui, mais Chazelas, le directeur, grâce à son «ministre de l’instruction» (sans doute un ou plusieurs informateurs qui le tiennent au courant d’éventuelles, descentes de la Milice ou des SS), veille sur la « santé » de Lucien et des autres Juifs présents au collège, y compris ,les deux surveillants mentionnés dans la lettre.

Dans l’ établissement, personne n’évoque « la méchanceté de mon cher oncle » (en clair, Adolf Hitler). Joseph et Olia donnent néanmoins une série d’instructions pour qu’ il soit prêt à partir d’un moment à l’autre en cas de problème (avec l’aide du directeur, qui doit apporter «ma montre [ … ] chez un horloger »), afin de les rejoindre (« un aller seulement ») au Grand Vedeix. Lucien joue au fanfaron, pour donner le change, mais peureux de nature comme il est on peut aisément l’imaginer torturé par la frousse.

D’ ailleurs, qui ne l’aurait pas été, dans son cas ? Dans l’attente d’un éventuel départ précipité, son imagination travaille, nourrie par les livres d’aventures qu’ il dévore à l’époque, signés Fenimore Cooper (Le Dernier des Mohicans, dont la fin le fait pleurer), Trelawny (Memoires d’un gentilhomme corsaire), Daniel Defoe (Robinson Crusoé) et Rudyard Kipling (Le Livre de la jungle ). C est pourquoi on peut légitimement mettre en doute l’ anecdote suivante, pourtant racontée par Serge à de multiples occasions au fil des années 80 …

Gainsbourg :

« Un jour le directeur de l’établissement me convoque et il me dit : « Mon p’tit gars, il va y avoir une descente de la Milice pour vérifier s’il n’y a pas de Juifs à l’école, alors voilà ce que tu vas faire : tu vas prendre cette hache et te cacher dans les bois. Si on te demande quelque chose tu diras que tu es fils de bûcheron. » Je m’en vais donc comme le Petit Poucet et je me construis une petite hutte, c’était l’aventure. Pas de chance, au moment où la nuit tombe, un orage éclate : en moins d’une heure, je suis trempé jusqu’aux os. Le lendemain, des petits garçons sont venus m’apporter à manger. Quand le terrain a été libre, je suis retourné au collège. »

A-t-il réellement vécu cette aventure ? A-t-il romancé l’ expédition qu’ il dut faire quelques semaines après cette lettre pour rejoindre sa famille ? S’est-il nourri plus tard pour bâtir sa légende, d’éléments racontés par son ami Gert Alexander dans la maison de Champsfleur à Mesnil-le-Roy ?

« Durant l’année 1944 et en particulier du mois de mai au mois d’août, les miliciens se sont livrés à de nombreux crimes et exactions dans la région de Limoges », rapportait le 27 avril 1945 le chef du service régional de la police judiciaire. Et il poursuivait : « A notre connaissance, pendant cette période, 42 personnes ont été tuées dans des circonstances diverses par des miliciens, 106 autres ont été victimes d’arrestations arbitraires, violences, vols ou pillages d’appartements. »

Pourtant, c’est la même police de Limoges qui, moins d’un an plus tôt, lançait l’avis de recherche suivant :

RÉGION DE POLICE DE LIMOGES
SERVICE RÉGIONAL DE POLICE DE SÛRETÉ
Services Signalétique et des diffusions
5, cours Vergniaud à Limoges Tél. 34-70
Circulaire n° 27/44 N du 22 juin 1944

INDIVIDUS À RECHERCHER

1) Ginsburg Joseph né le 27/3/1896 à Constantinople de Hérich et de Bata Chava Smilovici, de nationalité française par naturalisation – pianiste – domicilié en dernier lieu à Limoges 3 rue St-Paul
Objet d’un arrêté d’internement de M. le Préfet Régional de Limoges

2) Besman Goda, épouse GINSBURG, née le 2/1/1894 de nationalité française par naturalisation, même domicile.
Objet d’un arrêté d’internement de M. le Préfet Régional de Limoges

Objet d’une mesure de résidence assignée à Limoges. – En cas de découverte, les susnommés seront conduits à la Permanence de Police de Limoges et il y aura lieu d’aviser l’intendance du Maintien de l’Ordre (Cabinet – Service des internements).

Joseph et Olia ignorent que leur fuite a été découverte à Limoges et que ce nouveau danger plane au-dessus de leurs têtes. Chez les Sansonnet, ils se cachent, bien sûr, sans pour autant s’enfermer à double tour. Ils attendent la fin de l’année scolaire pour être à nouveau tous réunis. C’est chose faite aux premiers jours du mois de juillet.

Gabrielle Sansonnet :

« Je me souviens que Jacqueline attendait les résultats de son bac à cette époque, et quand elle l’a eu tout le monde était content. C’était une famille très unie, heureuse. Un petit bonheur tranquille, une vie de tous les jours même si parfois ils étaient inquiets. Les trois enfants occupaient la même chambre, la maison était modeste mais ils ne manquaient de rien. J’avais moins de rapports avec Lucien. Je sais qu’il faisait beaucoup rire ses sœurs. Il était très gentil, il bricolait, il aidait mon père a ramasser des haricots ou des pommes de terre. Il était un peu isolé ici, il n’avait pas de copains et l’école était finie. Ils sont restés jusqu’à la fin de l’été. »

Le 25 août, c’est la libération de Paris. Le lendemain, immense liesse populaire, de Gaulle défile sur les Champs-Élysées. Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants ont encore été arrêtés dans les maisons de l’UGIF (Union générale des Israélites de France) de la région parisienne et envoyés dans les camps. Le 17 août le dernier convoi était parti de Drancy pour Buchenwald. Au total, près de 76 000 Juifs français ont disparu pendant la guerre, entre exécutions et déportations.

Dans leur malheur, malgré l’angoisse et la peur de tous les instants, quatre années durant, on peut affirmer que les Ginsburg s’en sont bien tirés. Hormis l’oncle Besman, mort à Auschwitz, la famille est intacte. Ils ont échappé aux rafles, à la déportation, aux confiscations, aux exécutions.

De retour à Paris, grâce aux voisins bienveillants, ils ont retrouvé leurs meubles et leur appartement. Jacqueline a eu son bac, malgré une scolarité chamboulée (une année à Dinard, le lycée Jules-Ferry, le couvent de Senlis, le Sacré-Coeur de Limoges), Liliane s’en sort également avec les honneurs.

Pour Lucien, en revanche, le bilan est nettement moins positif. Comme des centaines de milliers de Juifs qui ont survécu à la terreur nazie, les Ginsburg ne parleront plus jamais, entre eux, des épreuves qu’ils ont traversées.

Black-out total, par respect pour les morts, par pudeur vis-à-vis de ceux qui ont tout perdu. Silence radio mais à de notables exceptions près, en particulier l’étonnante interview d’Olia improvisée par Andrew Birkin, le frère de Jane, un passionné d’histoire, dans les années 70.

Sa position d’homme public changea aussi la donne pour Serge mais celui-ci attendit les années 80 pour réellement s’exprimer sur le sujet, même si c’est en 1975, trente ans après la capitulation allemande, qu’il avait enregistré l’album. Rock Around The Bunker, un disque en forme d’exorcisme.

Source :

(1) Gilles Verlant Gainsbourg Avec la collaboration de Jean-Dominique Brierre et Stéphane Deshamps Albin Michel – 15 novembre 2000

L’académie Montmartre