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La drôle de guerre

A Dinard, malgré une classe surchargée ( 44 élèves ), Lucien termine très correctement son année scolaire; son bulletin de fin d’année (1) nous apprend qu’il est 18e en français (14 de moyenne), 15e puis 14e en latin (14 de moyenne ), 12e puis 8e en grec (15 de moyenne), 1er en histoire ( 19,5 de moyenne, avec une pointe à 20/20 ! ), 2e puis 7e en anglais (16,5 de moyenne) et 5e en maths (1) . Bref, il est admis en 5e, sans observation.

En mai 1940, après huit mois de « drôle de guerre », les armées du Reich passent à l’attaque et entrent en France: après avoir conquis la Belgique et les Pays-Bas. Le 14 juin, les Allemands défilent dans Paris, alors que deux millions de réfugiés se jettent sur les routes fuyant l’envahisseur et les bombardements. Le 18, de Gaulle lance son fameux « Appel » sur les ondes de la BBC. Le 22 Pétain signe le honteux armistice à Rethondes.

Début juillet, Olia et les enfants retournent à Paris d’où Joseph, qui y était remonté dès sa démobilisation, n’avait cessé de leur envoyer de l’argent pour assurer leur quotidien. Les Ginsburg avaient assisté à la montée en puissance de l’antisémitisme dans les années 30 mais à l’instar de centaines de milliers de Juifs, ceci n’avait entamé en rien leur loyauté à l’égard de l’État français. En revanche, ils sont ébranlés quand ils voient apparaître les premières affiches anti-juives dans leur quartier : dès août 1940, dans un café de la rue de Châteaudun, à 300 mètres de la rue Chaptal, une pancarte annonce « Établissement interdit aux Israélites » (2)

Les premières professions touchées dès l’été 1940 par les mesures d’exclusion sont les plus visibles : les musiciens, artistes lyriques et chansonniers juifs sont congédiés des théâtres et cabarets où ils se produisent; les journalistes juifs ne trouvent plus où écrire, les peintres juifs n’ont plus accès aux galeries où exposer et vendre leurs toiles. Ces différents métiers, bientôt rejoints par toutes les autres catégories de la population juive, sans exception, sont les premiers à grossir les rangs des nouveaux pauvres qui n’ont d’autre ressource pour s’alimenter que les cantines populaires. Un an plus tard, à l’été 1941, on évalue que 50 % de la population juive en France se trouve privée de tout moyen d’existence.

Dès l’automne 1940, l’antisémitisme envahit la rue et l’on voit se multiplier d’immondes graffitis du genre : « Quand on est juif, on va en Palestine ou on se débine », « Les Juifs seront bientôt réduits en poussière, alors fais ta malle, petite fille », « Un, deux, trois, boum et ta boutique saute » ou « Alors mon petit youpin, tu ne comprends pas le français ? ». Le 27 septembre 1940 une ordonnance du chef de l’administration militaire allemande en France définit le Juif : « Celui qui appartient à la religion juive ou qui a plus de deux grands-parents juifs c’est-à-dire appartenant à la religion juive. » Le 2 octobre les Juifs de Paris et du département de la Seine apprennent par les journaux qu’ils doivent se faire recenser : du 3 au 20 octobre ils sont invités, par ordre alphabétique, à se présenter dans les divers commissariats. Le 8 octobre c’est donc au tour de la lettre G …

Olia Ginsburg :

« Je vous dirai que les Juifs étaient bêtes, bêtes comme pas permis ! Ils avaient dit : « On ne touchera pas les Juifs, il faut simplement les enregistrer pour savoir combien il y en a. » Alors chacun doit se présenter à la police pour donner son nom et tout. Moi je dis à mon mari :  » Tu sais, je veux pas que tu le fasses. » Il me répond : « Ah non ! Il faut ! « Je lui dis :  » Tu verras, après on aura des ennuis. » Et lui :  » Mais non, penses-tu. » » (3)

Rares sont ceux qui dérogent au devoir de déclaration. Docilement, « Par refus de renier leurs origines et habitude d’obéir à la loi », les Juifs, auxquels aucune organisation juive n’avait conseillé de se soustraire à l’obligation qui leur était faite, font la queue devant le commissariat de leur quartier à la date prescrite. Lors de ce recensement, pour qu’il soit efficace et que l’on puisse retrouver plus aisément les réfractaires, « le préfet de police est prié de prendre toutes les mesures nécessaires pour que les cartes d’identité des Juifs soient reconnaissables par des signes particuliers. A cet effet, sur la face de la carte d’identité, il faudra porter un cachet rouge, Juif ou Juive, aux dimensions de 1,5 cm sur 3,5 cm».

Les Juifs sont donc à nouveau convoqués, individuellement cette fois, dès le 22 octobre, pour que leur carte d’identité ou titre de séjour soient ornés du cachet infamant. Toujours aussi obéissant, Joseph se plie à cette nouvelle formalité. Et pourtant, les indices inquiétants se multiplient : les commerçants juifs ont jusqu’au 31 octobre pour faire apposer sur leur vitrine une affiche spéciale portant la mention « Judische Geschäft / Entreprise juive. » Au début du mois de décembre elles sont déjà 4 660 boutiques et échoppes d artisans a porter l’ affichette de la honte, soit plus de 400 commerces rien que dans le 9e arrondissement. L’étape suivante consiste évidemment à confisquer ces « entreprises Juives » a leurs propriétaires et à en trouver de nouveaux, 100 % français. Le 22 juillet 1941 c’est chose faite lorsqu’ une loi organise « l’ aryanisation de toutes les entreprises, biens et valeurs appartenant à des Juifs ».

Entre-temps, détail qui choque profondément les enfants Ginsburg, plus encore que le livre Comment reconnaître le Juif ? du professeur Georges Montando qu’ils voient exposé à la devanture des librairies, plus encore que les affiches de la propagande antisémite, on voit fleurir dans le métro celles qui font la promotion du film «  Le Juif Süss « , film de propagande haineuse. Trente-cinq ans plus tard, Serge saura s’en souvenir en signant les lyrics de « Est-ce est-ce si bon » sur l’album « Rock Around The Bunker. »

Le 29 mars 1941, les autorités de Vichy créent le Commissariat général aux questions juives pour mener la politique d’exclusion et exercer la propagande avec méthode. A l’automne 1941, c’est au tour de la Police aux questions juives. Dans l’intervalle ont eu lieu les premières rafles à Paris : dans l’après-midi du 13 mai 1941 près de 6 700 convocations sont remises par des agents de la police française :

« Monsieur X est invité à se présenter en personne, accompagné d’un membre de sa famille, le 14 mai 1941 à 7 heures du matin, 2, rue Japy (gymnase) pour examen de sa situation. Prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas aux jours et heures fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères.»

Plus de 3 700 Juifs (polonais dans leur grande majorité) se rendent effectivement au gymnase Japy ou à la caserne Napoléon, ou à la caserne des Minimes ou en d’autres lieux de convocation. Tous ceux qui ont été convoqués sont retenus tandis que leurs accompagnateurs sont chargés de leur rapporter des effets personnels. Par la gare d’Austerlitz, ils sont ensuite envoyés dans des camps de transit. Le jour même, le quotidien Paris-Midi commente : « Cinq mille Juifs sont partis, cinq mille Juifs ont couché leur première nuit dans un camp de concentration. Cinq mille parasites de moins dans le Grand Paris qui avait contracté une maladie mortelle. »

Le 20 août 1941, nouvelle rafle dès 5 h 30 du matin dans le 11 e arrondissement qui se retrouve cerné et dont les stations de métro ont été fermées : les policiers français ont reçu l’ordre d’arrêter tous les Israélites mâles âgés de dix-huit à cinquante ans. Ils procèdent à 4 232 arrestations en trois jours, tous sont envoyés au camp de Drancy. Ces arrestations sèment naturellement la panique et amplifient le phénomène des fuites en zone libre des diverses communautés juives.

1. Reproduit dans le Gainsbourg de Micheline de Pierrefeu et Jean-Claude Maillard, Bréa Editions/Disque d’or, Paris, 1980 2. Cf. Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale par Renée Poznanski, Editions Hachette, Paris, 1994, p. 49 3. Interview réalisée par Andrew Birkin dans les années 70

Une enfance difficile