Anna Karina dans Anna

La comédie musicale Anna

En mai 1966, Michèle Arnaud vient lui commander la comédie musicale Anna.

Longtemps invisible, Anna ne fut rediffusé à la télévision qu’en 1990. Quant à l’album de la bande originale, qui n’avait à sa parution, en janvier 1967, connu qu’une diffusion confidentielle et qui avait longtemps été un des collectors les plus recherchés par tous les fanatiques de Serge.

Il fut réédité fin 1989, grâce à son inclusion dans le coffret De Gainsbourg à Gainsbarre. Sa rareté avait largement contribué, durant plus de deux décennies, à la dimension mythique de cette œuvre étonnante, que l’on a pu réévaluer et qui, avec le recul, symbolise aujourd’hui un moment de grâce extrêmement pop, tout à fait atypique dans l’histoire de la télévision gaullienne.

Gainsbourg :

«C’est du rock français avant la lettre, je trouve que la bande-son a pris un coup de vieux, contrairement aux images. J’ai toujours pensé que Koralnik allait faire une carrière foudroyante, c’est un très grand metteur en scène…»

Pierre Koralnik :

«Anna, c’est l’histoire d’un garçon qui travaille dans une agence de publicité Jean-Claude Brialy, qui voit par hasard la photo d’une fille Anna Karina et des ce moment n a plus qu un but, la retrouver. Il la cherche dans tout Paris et la morale de l’histoire, c’est qu’il s’agit en fait de son assistante. Il ne l’avait jamais remarquée parce qu’elle cachait son regard derrière des lunettes… C’était assez singulier, la musique avait été pensée comme un script de cinéma, c’était très rock, on y retrouvait tout le modernisme de Gansbourg et ses lyrics étaient magnifiques.»

Gainsbourg:

«Anna fut à l’époque une des premières émissions télé en couleurs, elle fut programmée sur la deuxième chaîne en janvier 67. J’étais subjugué par la beauté d’Anna Karina…»

Pierre Koralnik :

«Elle était magnifique, au sommet de sa beauté et de son talent, et ça l’amusait de chanter: elle avait une grande voix mais personne n’avait jamais songé a l’utiliser… »

Anna-Karina

Anna Karina, vingt-six ans en 1966, divorcée de Jean Luc Godard avec qui elle avait tourné entre autres Vivre sa vie (1962), Alphaville (1964) et Pierrot le fou (1965), venait à l’époque de travailler avec Jacques Rivette: La Religieuse, et Visconti (L’Étranger)…

Anna Karina:

« Lors de notre première rencontre, j‘ai trouvé Serge très timide, très touchant. Je n’ai jamais compris qu’on puisse le trouver laid, il a toujours été très beau dans le geste, très distingué, princier dirais-je… Anna était très important pour moi, j’avais toujours rêvé de chanter et il m’a écrit des choses superbes. J’adorais quand Serge me montrait ses chansons, ça me rappelait des souvenirs d’adolescence, quand j’avais quatorze ans: mon père m’emmenait dans des bars, il jouait et je chantais… »

L’assistant de Koralnik se nomme Jean-Pierre Spiero, futur réalisateur télé de grand renom. Jean-Loup Dabadie donne un coup de main sur les dialogues. Willy Kurant, le directeur photo, est belge, on va retrouver son nom à plusieurs reprises, en particulier aux génériques des films de Serge, Je t‘aime moi non plus, Équateur et Charlotte Forever…

Willy Kurant:

«C’est là que je l’ai rencontré, ou plutôt, pour reprendre son expression, c’est là qu’il m’a repéré. Koralnik, lui, était en avance de vingt ans : les lumières qu’il voulait sont en vogue aujourd’hui, à l’époque il était incompris. Au sujet d’Anna, le président du syndicat des techniciens avait écrit au directeur de la télévision : “La photo de M. Willy Kurant relève de la correctionnelle”, ce qui vous donne une idée de l’ambiance…».

Pierre Koralnik:

«Serge avait déjà été tenté par l’écriture d’une comédie musicale, avec Jean-Louis Barrault entre autres, et l’expérience était passionnante, l’atmosphère de création parfaite. Nous avions parfois des disputes parce qu’il écrivait beaucoup pour les autres, je trouvais qu’il donnait des perles aux cochons : moi qui connaissais son talent, je le savais capable de créer des choses rares et précieuses comme je les aimais.»

Jean-Pierre Spiero :

«Serge devait livrer la musique et quinze jours avant le début du tournage nous n’avions que la moitié des chansons, c’était l’horreur car nous devions préparer le plan de travail, décor par décor. Je me souviens que Serge écrivait jour et nuit, qu’il donnait des cours de chant à Anna Karina, à Brialy, c’était hallucinant. J’ai connu un Serge pas speedé mais inquiet, à certains moments sa créativité était en panne, il fumait cigarette sur cigarette, puis sur le coup de 4 heures du matin, il téléphonait à Pierre pour lui dire qu’il avait terminé telle ou. telle séquence, c’est un accouchement qui s’est fait sous la pression.»

Gainsbourg :

«C’est a cette époque-la que j ai battu mon record d’insomnies voulues : je n’ai pas dormi pendant huit jours. La nuit je composais la musique de ce qui allait être enregistré le lendemain. Le matin j’étais aux sessions en studio et l’après-midi je tournais avec Loursais, un des forçats de Vidocq. Après ça, j ‘ai dormi 48 heures non-stop…»

Un instrumental un peu cafardeux, on imagine une plage détrempée, des mouettes qui tournent à l’infini… C’est l’intro de «Sous le soleil exactement»:

Un point précis sous le tropique
Du Capricorne ou du Cancer
Depuis j ‘ai oublié lequel
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n’importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement, juste en dessous

Anna Karina:

«Je me souviens d’un grand bonheur au moment du tournage : un jour on me mettait une perruque rose, le lendemain j’étais habillée en vieille fille, le surlendemain je chantais “Sous le soleil” sur une plage à Deauville je n’avais que des trucs formidables à faire !»

Le sable et le soldat