La chanson de Prévert de Serge Gainsbourg

La chanson de Prévert

A la rentrée 1960, En souvenir du classique « Les feuilles mortes », Gainsbourg compose «La chanson de Prévert ». On devine l’intention de frapper un grand coup, mais il se fait tout petit quand il s’agit d’aller demander au poète l’autorisation d’utiliser son nom.

Au début des années 50, Cora Vaucaire, Yves Montand et Juliette Gréco avaient chanté « Les feuilles mortes », devenu en anglais un standard international, l’un des plus exportés de l’histoire de la chanson française, sous le titre « Autumn Leaves » :

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n’ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi

Gainsbourg :

« Jacques Prévert m’a reçu chez lui, 6 bis, cité Véron. A 10 heures du matin, il attaquait au champagne. Il m’a dit : « Mais c’est très bien mon p’tit gars ! » et timidement je lui ai tendu un papier qu’ il m’a signé.»

« La chanson de Prévert » est sans doute l’une des plus populaires dans son sang-book, on n’en compte plus les versions : celle de la petite chanteuse Claire d’Asta frôla encore le sommet des classements des radios périphériques à l’automne 1981, soit plus de vingt ans après.

Mais on est en droit de penser que celle de Jane Birkin, en mai 1991 sur la scène du Casino de Paris, les enfonce toutes, y compris l’originale aux arrangements aussi conventionnels que minimalistes.

« Oh je voudrais tant que tu te souviennes »
Cette chanson était la tienne
C’ était ta préférée
Je crois
Qu’elle est de Prévert et
Kosma
Et chaque fois Les feuilles mortes
Te rappellent à mon souvenir
Jour après jour
Les amours mortes
N’en finissent pas de mourir

Dans les pages de l’hebdomadaire Cinémonde, qui tire à l’époque à 500 000 exemplaires, est publié le 15 novembre un étonnant débat entre Gainsbourg, la comédienne Micheline Presle, le metteur en scène Norbert Carbonnaux, la chanteuse Jacqueline Boyer (fille de Jacques Pills et Lucienne Boyer) et Léo Ferré. L’animateur se nomme Pierre Guénin, qui publiera ce texte, parmi d’autres, dans un livre intitulé Le Jeu de la vérité :

Pierre Guénin : Considérez-vous la chanson comme un art?

Serge Gainsbourg : S’attacher aux contingences commerciales et parler d’art, est-ce possible ?

P.G. : Trouvez-vous normal qu’une chanson, le plus souvent bébête, rapporte tant d’argent à l’auteur?

S.G. : C’est aussi normal que de s’enrichir dans le saucisson. C’est une merveilleuse escroquerie parfaitement organisée. La chanson entre chez les gens sans frapper. Vous imposez votre gueule à la TV, que ça plaise ou non.

Plus loin on apprend de la bouche de Serge que «pour l’instant, je suis à pied et je vis chez ma mère. Donc, cela ne va pas très bien pécuniairement». On s’amuse de cet échange cynique :

P.G. : Gainsbourg, quelle est la première qualité que vous demandez à une femme ?

S.G. : L’assiduité (rires).

P.G. : Et le défaut que vous lui pardonnez le moins?

S.G. : La frigidité.

Puis il y a ce dialogue Ferré/Gainsbourg qui vaut son pesant de droits d’auteur :

P.G. : Gainsbourg, écrivez-vous des chansons par amour de l’art ou pour gagner de l’argent ?

S.G. : « Mon cas est assez délicat. J’ai été peintre pendant quinze ans et maintenant je gagne ma vie en écrivant des chansons. Ce qui m’ennuie c’est que plus ça va, plus j’ai envie d’écrire des chansons «inchantables« .

Léo Ferré : En principe, quand on écrit quelque chose, c’est avec son cœur et non pour de l’argent. Vous avez tort de considérer la chanson comme un art mineur. Si vous vous laissez aller à des contingences commerciales imposées par un patron de disques, évidemment. Il y a l’art et la merde …

S.G. : Si mon éditeur et ma maison de disques …

L.F. : Ne me parlez pas de ces gens qui sont des commerçants.

S.G. : Mais enfin, si on me ferme la bouche?

L.F. : Je connais votre situation. C’est une situation dramatique. Ce que vous avez envie de chanter et d’ écrire, il faut le chanter et l’écrire, mon vieux.

S.G. : Chez moi?

L.F. : Non, dans la rue. Il faut prendre une licence de camelot à la préfecture de police.

S.G. : Moi, je veux bien me couper une oreille comme Van Gogh pour la peinture, mais pas pour la chanson.

Hors micro, le débat se transforme en véritable pugilat verbal au cours duquel Gainsbourg finit par traiter Ferré de « démodé ».

Pierre Guénin :

« Serge était très embêté par ses problèmes d’argent. « Le poinçonneur » ne lui avait rapporté que des cacahuètes. Il était content de participer à cette rencontre car à l’époque on ne le voyait pas beaucoup. Ferré s’était montré assez prétentieux en parlant de certaines de ses chansons comme de chefs-d’oeuvre alors que Gainsbourg ne partageait pas du tout son opinion. Ils se sont quittés fâchés, le plus amusant est que Serge a recommencé le même coup à la télévision avec Guy Béart dans les années 80, toujours sur le thème de la chanson considérée comme un art mineur. »

Côté discographique, l’année 1960 s’inscrit en creux dans la carrière de notre auteur-compositeur : seulement cinq chansons publiées sous son nom (dont un joli succès, il est vrai), pas de nouvel album, et surtout pas de nouvel(le) interprète, les travaux d’approche avec Catherine Sauvage n’ayant rien donné pour le moment.

Il n’est pas impossible qu’il ait revu entre-temps Yves Montand à qui il aurait promis l’exclusivité de « La chanson de Prévert » : le 21 avril 1961 une indiscrétion dans Paris-Jour nous révèle qu’à son retour de Tokyo, Montand est très mécontent d’apprendre que Michèle Arnaud et Serge l’ont enregistrée « depuis déjà deux mois ». Deux rendez-vous avec Montand, deux gaffes ? La probabilité est amusante.

L’étonnant Serge Gainsbourg