Serge-Gainsbourg

L’étonnant Serge Gainsbourg

Pour comprendre dans quel cadre se développe sa carrière, il est essentiel de savoir ce qui se passe au sein des instances dirigeantes de la maison Philips, de «ces gens qui sont des commerçants» méprisés par Ferré qui au même moment signe avec Eddie Barclay, un mécène, comme chacun sait.

Les patrons se nomment désormais Louis Hazan et Georges Meyerstein : dans leur esprit l’ idée commence à germer que la méthode Jacques Canetti a fait son temps.

Hazan, homme de radio à Alger sur The Voice of America pendant la guerre, s’était frotté au métier par la base, vu que son père tenait une chaîne de magasins de musique au Maroc. Rentré dans la société le 1er janvier 1956, grâce à Meyerstein, Louis Hazan dirige l’export; c’est lui qui engage à l’époque Boris Vian comme directeur artistique pour la marque Fontana.

Pour Philips, Hazan découvre Nougaro et fait venir en France Nana Mouskouri dont le succès est immédiat. En 1961, sa plus grande fierté, il débauche Johnny Hallyday qui végète chez Vogue où personne n’a pigé son gigantesque potentiel.

Barclay a signé les Chaussettes Noires, avec Eddy Mitchell, qui publient leur premier EP en janvier 1961. C’est sur étiquette Pathé que se retrouvent les Chats Sauvages de Dick Rivers dès le printemps de la même année.

Tous trois vont exploser et réaliser des ventes colossales. Un an plus tard, Hazan signe Claude François, puis Barbara en 1964. Fin de règne, l’arrivée de Johnny jette Canetti dans une rage terrible: il démissionne aussitôt.

Quant à Serge, il est naturellement en contact avec Hazan ; une amitié durable va bientôt naître entre les deux hommes, tout entière résumée dans ce bref dialogue qu’à confié l’ex-patron de Philips.

Gainsbourg :

Je crois que vous ne m’aimez pas.
Louis Hazan : L’amitié est une chose trop belle, pourquoi me dites-vous ça ?
S.G. : Parce que je ne vends pas, parce que je vous fais dépenser de l’argent.
L.H. : Je m’en fiche complètement, c’est un tel bonheur de vous avoir.

Il est vrai que Serge ne coûte pas cher à Philips, qui ne dépense pas un rond sur sa promotion. Quant à la production de ses disques, c’est toujours le service minimum: son troisième 25 cm, L ‘Etonnant Serge Gainsbourg, dont le titre est à lui seul un poème, est mis en boîte à Blanqui en sept jours, dont un pour le mixage, entre le 8 février et le 16 mars 1961. Alain Goraguer et son orchestre sont toujours de la partie mais on leur a collé entre les pattes un directeur artistique nommé Jacques Plait qui auparavant s’était occupé des premiers pas de Richard Anthony chez Pathé-Marconi: pour Philips, ce futur associé de Claude Carrère et directeur artistique de Sheila coordonne les enregistrements de Dario Moreno, sans être crédité (ça se faisait rarement, à l’époque) c’est lui qui supervise les séances des deux derniers 25 cm de Serge, celui-ci et le prochain, Denis Bourgeois ayant entre-temps monté sa boîte d’édition.

L’assistant de Plait, dont le parcours vous laisse deviner qu’il appartient à un autre monde que celui de Gainsbourg, c’est heureusement Claude Dejacques (de son vrai nom Claude Bergerat), que nous avons déjà croisé: cet ex-assistant de Boris Vian est passé par les bourbiers d’Indochine (il a passé cinq ans sous les drapeaux), un long séjour aux Indes et une foultitude de petits boulots, y compris clown, apprenti imprimeur et magasinier…

Le 15 jànvier 1961, Serge dépose quatre nouvelles chansons à la SACEM, l’une d’elles («Faut avoir vécu sa vie ») sera créée par Brigitte Bardot deux ans plus tard (sous le titre «Je me donne à qui me plaît»), une autre, intitulée « Des blagues », restera inédite:

Allez va, tout ça c’est des blagues
Il vaut mieux en rester là
On s’arrête dans un terrain vague
Et ça ressemble à quoi

Les deux dernières, «Viva Villa» et «En relisant ta lettre», figurent donc sur son troisième album 25 cm, qui est publié au printemps 1961 (la pochette est ornée du cachet «Bon. pour la danse», une idée de Jacques Plait, sans doute), avec aussi «La chanson de Prévert», «Le sonnet d’ Arvers», «Le rock de Nerval», «Chanson de Maglia», «Personne », «Les oubliettes », «Les femmes c’est du chinois» et «Les amours perdues», l’une de ses toutes premières chansons dont le dépôt à la SACEM remonte à l’été 1954.

L'étonnant Serge Gainsbourg

«En relisant ta lettre» est créé par Jean-Claude Pascal avec quelques semaines d’avance sur son auteur: le titre figure sur un EP qui comprend également «Nous les amoureux», chanson avec laquelle Pascal remporte le grand concours Eurovision de la chanson le 18 mars, ce qui constitue un coup de chance pour Serge (le disque se vend bien, les droits de reproduction phonographique sont répartis à parts égales sur les quatre chansons de l’EP). Morceau d’anthologie, le génial «En relisant ta lettre» commence par cette constatation, dite d’une voix neutre, cynique et dédaigneuse:

En relisant ta lettre je m’aperçois que l’orthographe et toi, ça fait deux

Impitoyable, il détaille toutes les fautes commises par la femme amoureuse qui lui a envoyé la missive:

C’est toi que j ‘aime
Ne prend qu’un M

La lecture continue, ponctuée de rectifications égrenées d’un ton froidement cruel, jusqu’à la conclusion :

Moi j’te signale
Que Gardénal
Ne prend pas d’E
Mais n’ en prends qu’un
Cachet au moins
N’en prend pas deux

Ça t’calmera
Et tu verras
Tout r’tombe à l’eau
L’cafard les pleurs
Les pein’s de cœur
0 E dans l’O …

Jane Birkin :

« Quand j’ai rencontré Serge en 1968 sur le tournage du film Slogan, j’ai voulu en savoir plus et j’ai foncé dans la première librairie pour m’acheter un recueil de ses textes. Et avec un dictionnaire j ‘ai essayé de me rendre compte de la beauté et de la difficulté de ses chansons. Une que j ‘avais surtout adorée c’ était « En relisant ta lettre » que j’avais mis un temps fou à déchiffrer avant d’en comprendre toute la drôlerie, parce que Serge écrit sur plusieurs dimensions. D’un coup j’ai compris le grand talent de manipulateur de la langue de ce mec avec qui j’ étais en train de tourner tout simplement comme acteur… »

Sur le même EP La Voix de son Maître, le charmeur de ces dames, Jean-Claude Pascal, crée aussi «Les oubliettes », parfumé de chanson réaliste, de celles que le petit Lucien avait écoutées dans les années 30:

S’ il faut à perpète
Qu’à l’aube on regrette
Vaut mieux qu’on s’arrête
Mes petits oiseaux
Venez mignonnettes
Dans mes oubliettes
Que je yous y mette
Au pain et à l’eau

L ‘Étonnant Serge Gainsbourg nous le montre plus que jamais décalé: à l’évidence celui qui avait créé la surprise en 1958 avec son « Poinçonneur» s’entête dans un genre qui déjà semble furieusement dépassé, même s’ il le transcende avec un talent inédit. A l’inverse de ce que Brel lui dira plus tard, c’est Serge qui se trompe et Brel qui triche (le pathos insoutenable de «Ne me quitte pas», énorme succès de l’année 1960). Brel surjoue, sue et sanglote tandis que Gainsbourg «littéraire», plus présent que jamais, rend hommage à Prévert et n’hésite pas à mettre trois grands poètes en musique : Victor Hugo («La chanson de Maglia»), Félix Arvers («Le sonnet d’ Arvers », sur lequel il avait sans doute peiné au lycée) et Gérard de Nerval pour « Le rock de Nerval ».

Gainsbourg :

«Pour cet album, c’est très simple, il me manquait des textes. Le poème d’Hugo est nul, moi je suis nul, ça donne un disque super-nul. Pourquoi je n’ai interprété que des poètes romantiques? Parce que je suis foncièrement romantique. C’est pour ça que j’en suis arrivé à la conclusion :

« Prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas et les laisser pour ce qu’elles sont. » Je veux pas qu’on m’aime, mais je veux quand même»

Seul «Le rock de Nerval», avec son sax chaloupé, a plutôt bien vieilli : le collage du texte sentimental à souhait sur un tempo de slow speedé provoque un effet à la fois drôle et poétique :

Allons mon Andalouse
Puisque la nuit jalouse
Etend son ombre aux cieux
Fais à travers son voile
Briller sur moi l’étoile
L’étoile de tes yeux

Chanson de genre, avec ses flûtes mexicaines énervantes, on comprend mal aujourd’hui ce qui a bien pu pousser Gainsbourg à enregistrer un machin comme «Viva Villa», à moins que ce ne soit une référence oblique au putsch de Fidel Castro deux ans plus tôt à Cuba:

Deux fusils quatre pistolets
Et un couteau à cran d’arrêt
S’en vont à Guadalajara
C’est pour un fameux carnaval
Que s’avance cet arsenal
Qui a pour nom Pancho Villa

Au verso de la pochette de ce troisième album figure ce texte amusant :

Ma chère amie,

Voici quelques chansons qui ne sont qu’un peu de moi-même, aussi vous prierai-je de les écouter bien. Telle sera aujourd’hui à votre convenance, telle autre demain peut-être, après-demain, je vous permettrai de danser dessus. Vous reconnaîtrez, je l’espère, que je suis un peu moins cruel dans mes propos que je ne l’étais hier et s’il me reste encore un peu d’amertume je citerai pour m’excuser ce madrigal de Jean de Lingendes:

La faute en est aux dieux
Qui la firent si belle
Et non pas à mes yeux

Trop affectueusement vôtre,
Serge Gainsbourg

Critiques du troisième album: « L’étonnant Serge Gainsbourg »