L'eau à la bouche Serge Gainsbourg

L’Eau à la bouche

Le 9 juillet 1959 dans France-Soir, France Roche annonce que François Truffaut (révélé cette année-là par Les 400 Coups) a demandé à Gainsbourg d’écrire la musique de son prochain film, Jules et Jim, mais l ‘histoire nous a privés de cette rencontre.

La veille, Serge est l’invité de Juliette Gréco sur les ondes de la RTF dans l’émission Soyez les bienvenus dont nous extrayons ce petit dialogue :

Juliette Gréco : Etes-vous agressif?
Serge Gainsbourg : Oui, un peu.
J.G. : Pourquoi?
S.G. : C’est pour moi une couverture.
J.G. : Quelle est la chose au monde que vous détestez le
plus?
S.G. : L’imbécillité.
J.G. : Quelle est la chose qui vous fasse le plus plaisir?
S.G. : La peinture.
J.G. : C’est votre vrai amour?
S.G. : Oui, le seul.
J.G. : Qui êtes-vous à vos yeux?
S.G. : Pour l’instant pas grand-chose, je suis une espérance.

Une espérance qui chante « Le claqueur de doigts » le 10 juillet à Discorama, présenté par Denise Glaser sur l’unique chaîne de télévision. Quelques semaines plus tard, Serge reprend la route pour une ultime tournée Canetti / Opus 109, avec cette fois Robert Rocca, l’une des vedettes de l’émission humoristique La Boîte à sel.

Cette fois la randonnée démarre à Ostende sur le littoral belge, le 1er août, et se termine un mois et 6 000 kilomètres plus tard, le 1er septembre à Besançon.

Ricet Barrier :

«Durant cette tournée, Serge sortait surtout avec Roger Comte, un chansonnier qui faisait le lever de torchon, c’est-à-dire qu’il passait en premier; il racontait des blagues et les gens rigolaient bien. Comme c’était un malade du sexe, Gainsbourg était constamment fourré avec lui et ils draguaient ! Leur phrase clé c’était : « Les mecs ce soir je vous dis merde car c’est la fête à mon noeud. »

Gainsbourg et Roger Comte, c’était l’imperméable sous le bras, on regarde les nanas à la sortie et on voit s’il y en a une qui accroche! Quand on les voyait revenir penauds, on se mettait la main droite sous le bras gauche ce qui voulait dire « la bite sous le bras » – mais Roger nous disait: « Ne vous inquiétez pas les mecs, j’engrange ».»

Du 4 au 10 septembre 1959, il se retrouve à l’affiche des Trois Baudets, dans un programme qui réunit cette fois Ricet Barrier, les Cinq Pères, Roger Comte, Lafleur, Marie-France et Juliette Gréco. Puis il file aux studios de la Victorine à Nice où s’achève le tournage de Voulez-vous danser avec moi ? pour sa première apparition au cinéma, dans un film mis en scène par Michel Boisrond dont le premier assistant se nomme Jacques Poitrenaud, avec Brigitte Bardot en vedette.

Jacques Poitrenaud :

«Dans le scénar, il y avait un personnage un peu trouble, un peu louche et bizarre … Je suis tombé sur la pochette du « Poinçonneur » et j’ai été en quérir l’auteur. Je ne me souviens même pas si Boisrond lui avait fait passer un essai : il était dans le film exactement comme dans la vie. Même attitude, même manière de parler : son personnage un peu flou et dégingandé convenait tout à fait à ce qu’on cherchait. »

Brigitte Bardot, depuis Et Dieu créa la femme en 1956 (de Vadim, son ex), n’a pas cessé de tourner et son statut de star plane là-haut, tout là-haut…

D’après Boisrond, une scène fut tournée, au cours de laquelle Serge devait empiler des bobines de film alors que Bardot passait devant lui. Terrassé par le trac ou ému par B.B., il les fit systématiquement tomber au fil de dix ou douze prises, et la scène passa à la trappe!

Gainsbourg :

«Dans ce premier film, je tiens le rôle d’un petit maître chanteur à la photo cochonne. Brigitte était charmante, mais pas question de l’aborder, elle était entourée comme une diva par le metteur en scène, la maquilleuse, sa secrétaire, la coiffeuse ou le premier assistant. Le contact était sympa, mais pas le flash : toute jeune je la trouvais trop gamine, trop jolie. Plus tard, elle est devenue sublime.»

Le samedi 26 septembre 1959 Serge participe au spectacle de rentrée à l ‘Alcazar de Marseille avec Lafleur, Yvette Bazic et Roger Courcel, l’illusionniste Barbara Grey, les acrobates Ulk et Maor et une double tête d’affiche: Simone Langlois et l’humoriste Pierre-Jean Vaillard («le plus rosse des chansonniers»). Dans cette salle de légende, fameuse pour son public tour à tour sévère ou enthousiaste, où Yves Montand avait fait ses débuts une dizaine d’années plus tôt, ça se passe très mal pour notre héros. Dans Le Provençal du lendemain  Raymond Gimel écrit :

« Je ne crois pas, en revanche, que le public ait été très juste avec Serge Gainsbourg. Un mauvais placement, sans doute, devant le micro, nous a certes empêchés de comprendre ce qu’il interprétait. Il reste que le talent de Gainsbourg – d’une ironie suraiguë – est I’un des plus « personnels », des plus originaux qui soient.Mais peut-être aussi existe-t-il une allergie congénitale entre le style de Gainsbourg et la majorité des spectateurs de I’ Alcazar. »

La Marseillaise renchérit :

«(Il) a interprété quelques-unes de ses oeuvres devant un public quelque peu indifférent. Est-ce un style que veut se donner Serge Gainsbourg en restant figé, plaqué contre le micro? Si oui, de grâce qu’il le change car cela laisse une fâcheuse impression.»

Juliette Gréco :

«Je me souviens d’un autre concert dont j’avais demandé que Serge fasse la première partie. Nous sommes arrivés à Marseille, qui est quand même une des villes les plus dures de France, surtout à cette époque-là, et il s’est fait sortir par le public. J’en avais les larmes aux yeux. C’était abominable. Les gens hurlaient, sifflaient. C’était un refus total. J’ai été ravagée par cette expérience d’autant que c’est moi qui avais insisté, je me disais que ça pouvait l’aider. Quand on a l’impression de s’être trompée, d’avoir fait du mal à quelqu’un en voulant lui faire du bien, c’est terrible.»

Encore traumatisé par son expérience marseillaise, Serge chante «La recette de l’amour fou» à la télé dans l’émission Rose Cache Cache puis il s’offre sa première couve, en l’occurrence celle de La Semaine radiophonique, le 25 octobre.

La course au cacheton continue : chaque soir, après le théâtre de l ‘Étoile, il double au Milord, puis en décembre il va et il vient de la rue de Beaujolais à la rue Vavin, vu qu’il se produit cette fois au College Inn. C’est à cette occasion qu’il crée sur scène «L’eau à la bouche» avant de l’enregistrer, toujours avec son pote Goraguer, avec qui il met aussi en boîte simultanément les différents thèmes de ses deux premières musiques de film, pour l’Eau à la bouche de Jacques Doniol-Valcroze, pilier méconnu de la Nouvelle Vague et critique cinéma attitré de France-Observateur, et pour Les Loups dans la bergerie d’Hervé Bromberger, avec Jean-François Poron, un garçon aperçu dans Les Tricheurs, et une débutante nomée Françoise Dorléac.

1959 s’achève. Une année marquée par près de trois cents concerts, un grand prix de l’académie Charles-Cros, un deuxième album nettement moins original que le premier, le tournage d’un gentil navet, quelques sauvages humiliations et toujours cette dèche qui lui colle aux flancs. Dans les mois qui viennent Serge va enfin goûter, ne fût-ce que furtivement, aux délices du succès. Mais les années de galère sont loin d’être terminées: elles vont se poursuivre jusqu’à la moitié de ces sixties qui commencent à peine …

Le Super-45 tours  » Romantique 60 «