gainsbourg

Jacques Canetti fait signer Serge chez Philips

A partir du 28 février 1958, Michèle Arnaud se produit à Bobino avec André Dassary (qui s’est refait une santé et à qui l’on a pardonné d’avoir chanté pendant la guerre « Maréchal, nous voilà »). C’est à cette occasion qu’elle crée « La recette de l’amour fou » et que l’on aperçoit pour la première fois le nom de Serge dans la presse, des coupures instantanément envoyées par courrier aéroporté, avec la fierté que l’on devine, par Papa Ginsburg à Liliane la jumelle à Casablanca. Voici ce qu’on lit dans Combat le 8 mars :

Sa voix naturellement distinguée s’accommode à merveille d’un répertoire choisi ( … ) je note l’apparition d’un compositeur original, Serge Gainsbourg, dont nous reparlerons sans doute.

Exact: en mai, quand elle retourne à l’Olympia, elle y avait déjà chanté en octobre 1957, à la même affiche que le fantaisiste Henri Genès et les Platters, sur les huit chansons qu’elle interprète, quatre sont de Serge. Entretemps, Michèle a fait ses premiers pas à la télévision comme productrice de l’émission Chez vous ce soir, présentée par Jean-Claude Pascal, dont la première a eu lieu le 29 mars 1958. Parmi les invités, Serge Gainsbourg dont c’est la première apparition à la télé.

Au Milord, son trac ne s’améliore pas, comme en témoigne un jeune fantaisiste nommé Bernard Haller qui assiste à ces premiers pas …

Bernard Haller :

« Gainsbourg chantait deux chansons dont « Le poinçonneur ». Ce n’était pas un succès triomphal, les gens étaient étonnés de son physique, je me demande si la deuxième chanson ce n’était pas « La jambe de bois » , qu’on n’a plus entendue par la suite et qui était désopilante ! »

Drôle d’histoire en effet que celle de cette « Jambe de bois (Friedland) » qui plut aussi énormément à Boris Vian : au bord du suicide, se sentant inutile, une jambe de bois déboule sur un champ de bataille, Français contre Cosaques. Ne voulant pas de moignon moujik, elle demande à un boulet de canon qui passe par là de rebrousser chemin et de lui rendre un petit service :

Vise-moi c’t’officier français
Si tu lui fauches une guibole
Tu peux me croire sur parole
Qu’si la gangrène s’y met pas
Je serai sa jambe de bois

Mais voilà que le soldat l’aperçoit, se baisse et se la prend en pleine poire … Le 17 février 1958, Serge l’avait enregistrée pour Philips, lors d’une séance d’essai au Studio Blanqui, dans le plus simple appareil (piano et voix), en même temps que quatre autres titres : « Le poinçonneur des Lilas », « Ronsard 58 », « La recette de l ‘amour fou » et « Douze belles dans la peau ».

Chez Philips, le patron de l’artistique s ‘appelle Jacques Canetti, sans doute l’homme le plus important du show-business français dans les années 50.

Denis Bourgeois :

« J’ai été voir Serge au Milord et je lui ai immédiatement proposé d’enregistrer une maquette. Quand Canetti a entendu les chansons, il a eu le coup de foudre et la signature du contrat n’a été qu’une question de jours, d’autant qu’il était courtisé par une autre marque de disques. Ma première initiative a été de réunir Serge et Alain Goraguer. »

Jacques Lasry :

« Je sais que la firme Ducretet, envoyée par Michèle, l’avait déjà approché. Puis Philips l’avait demandé, tout le monde se précipitait au Milord, moi je n’y étais plus, je n’étais pas témoin mais Serge venait me raconter un nouvel épisode quasiment tous les jours … Ayant moi-même été un artiste Ducretet, et pas très content d’eux, je lui ai conseillé d’aller chez Philips car ils étaient beaucoup mieux armés, beaucoup plus étoffés pour faire de lui un artiste. »

Jacques Canetti :

 » Je lui ai proposé un contrat assez rapidement, à l’époque je faisais un peu ce que je voulais chez Philips. Je me suis dit que Gainsbourg était quelqu’un qui ferait une carrière sur le plan disque, pas seulement comme auteur-compositeur, d’ailleurs la suite l’a prouvé. Serge a signé tout de suite, il était très docile. Son père avait beaucoup d’amitié pour moi parce que j’étais patient avec son fils. « 

Le 3 mai, soit six mois avant la sortie de son premier album 25 cm, Serge a droit à son premier vrai « papier », sur deux colonnes, dans Combat, sous la plume d’Henry Magnan:

SERGE GAINSBOURG CHEZ MILORD L’ARSOUILLE

On en parle et on en reparlera. Il s’appelle Serge Gainsbourg et il a horreur de chanter pour ne rien dire [ … ] Il a tout à fait raison de croire, en authentique poète, à la valeur intrinsèque des mots [ … ] Salut à lui !

Serge, qui chante désormais quatre titres (cinq quand il obtient un rappel), a bientôt de la visite: sur les conseils de Francis Claude, arrive Yves Montand, accompagné de Simone Signoret.

Gainsbourg :

« J’étais ému. Après m’avoir vu au Milord, il me convoque chez lui et me dit :  » Qu’est-ce tu veux, mon p’tit gars, tu veux faire l’auteur, le compositeur, l’interprète?  » et moi, comme un crétin, je lui dis : « Je veux tout. » C’était pas méchant, mais c’était sorti comme ça. Lui, boum, le masque. Il voulait travailler avec moi mais finalement il ne s’est rien passé. Rétrospectivement, c’est sans doute mieux: si Montand m’avait pris mes chansons, comme il est un très grand interprète, il m’aurait fait de l’ombre, comme il en a fait à Francis Lemarque. »

Croisant quelques mois plus tard dans la rue Albert Hirsch, qu’il avait connu enfant à Champsfleur, Serge raconte qu’il aurait eu l’arrogance de lancer à Montand: « Je ne vous sens pas dans mes chansons ! »

Lui qui attend depuis plus de trente-six mois de placer un titre chez un interprète de renom, voilà en tout cas qu’il fout une magnifique occasion en l’air … Et pourtant, ce jour là, il peut se dire, en s’autocitant : « J’ai oublié d’être bête », du titre d’une autre chanson restée inédite :

J’ai oublié d’être bête
Ça m’est sorti de la tête
Hélas, je ne sais comment
Me faire entendre à présent
J’ai perdu mon assurance
Du même coup contenance
Le soleil et mes amis
Et le nord et le midi

Avant de monter sur scène, Serge ne parvient pas à se débarrasser d’un trac qui le mène parfois au bord de la nausée. Son entrée est encore plus dure lorsque Francis Claude « double » dans un autre cabaret et ne peut l’annoncer en chair et en os. Dans ces cas-là, il avait enregistré un disque souple et sa voix résonnait dans le silence :

«Vous l’avez entendu au piano tout à l’heure, son nom est Serge Gainsbourg : ce n’est pas un cachet que nous lui donnons, c’est un comprimé ! »

Quand Serge se posait ensuite derrière son micro, l’atmosphère n’était pas froide, elle était carrément sibérienne, comme le raconte celui qui va devenir son arrangeur sur les conseils de Denis Bourgeois.

Alain Goraguer :

« L’accueil qu’on lui faisait sur scène, je l’avais déjà connu avec Boris Vian, un mélange de haine et de fascination. On lisait presque dans les pensées, quand les remarques désobligeantes ne fusaient pas purement et simplement, le genre  » Toi, t’as une sale gueule, tu chantes comme un con « . Ni Vian ni Gainsbourg ne dégageaient quelque chose de sympathique, ils avaient le trac et ça se sentait, ils auraient tourné le dos au public, ça n’aurait pas été pire … »

Francis Claude :

« Boris, que j’avais eu l’occasion d’observer, notamment sur la scène du Milord, était moins pur. Chez Serge, il y a tout de même une certaine pureté de l’enfance. Boris était plus roué. »

Lentement mais sûrement, Serge se forge un répertoire. Le 16 avril 1958, il dépose à la SACEM « Le charleston des déménageurs de piano ». Le 2 mai c’est au tour de « La femme des uns sous le corps des autres » et de « La purée », une saynète plutôt bavarde, incluant un monologue parlé, où l’on voit s’insulter un clodo alcoolo et un rupin chafouin, qui elle aussi restera inédite:

C’est un mendiant famélique
Squelettique
Ouvrant des voitures les portières
Pour un verre
Esprit lucide

Et même acide
Ayant tout perdu fors l’honneur
D’importuner jusqu’aux ambassadeurs

Gainsbourg :

« Les artistes sont bien décevants : prenez Philippe Clay. Je l’ai entendu vingt fois chanter mes chansons, mais toujours chez lui. Jamais sur scène. Alors je suis devenu interprète par la force des choses avec des couplets dont les autres ne voulaient pas (1). »

Philippe Clay:

« A l’origine c’est lui qui m’a parlé du « Poinçonneur », mais je ne l’ai jamais chanté. Cette chanson était pour moi, j’aurais dû l’interpréter, j’en ai fait des conneries dans ma vie ! »

Ils finiront par faire la paix, des années après. Clay connaîtra un sérieux passage à vide à partir de 1962 : Serge lui offrira cette année-là « Chanson pour tézigue ». En 1964, on les verra en duo à la télévision chanter « Accordéon » et « L’assassinat de Franz Léhar ».

A cette occasion, Serge lâche à un journaliste de La Tribune de Genève cette remarque cruelle :

« C’est drôle de travailler pour les autres. Quand je sentais bien Philippe Clay, il ne me prenait aucune chanson. A présent que je ne le sens plus, il en veut. »

Le 13 mai 1958, le jour où les Français d’Algérie prennent d’assaut le gouvernement général et créent un Comité de salut public autour du général Massu tandis que l’Assemblée nationale se transforme en foire d’empoigne, Gainsbourg est à nouveau invité à la radio, par Roger Bouillot, dans l’émission « La Soirée du club d’essai » sur Paris-Inter, qui s’enregistre en public dans la salle de l’ Alliance française. Ce soir-là, Serge, qui n’a pas trouve de pianiste et se fait accompagner par son père chante « Le poinçonneur » et l’antimilitariste « Jambe de bois (Friedland) », ce qui est assez culotté vu le contexte …

Avec Denis Bourgeois, il prépare minutieusement la première vraie séance d’enregistrement (celle de février n’était qu’une formalité avant de signer le contrat), prévue pour le 10 juin. Tous deux se demandent aussi à qui ils pourraient bien refiler « Le poinçonneur » : à l’évidence cette chanson pourrait rencontrer un gros succès, mais pas par un débutant au physique disons … difficile.

Montand, c’est râpé. Clay, c’est la brouille. Ils pensent ensuite aux Frères Jacques, mais voilà qu’ils sont approchés par un débutant nommé Hugues Aufray, dont ils ne savent rien, sinon qu’il dit avoir publié deux EP’s sous le nom de Bob Aubert et son Typic Brésilien, qu’il est le frère de Pascale Audret, une jeune actrice prometteuse révélée par le film « L’ Eau vive » et qu’il connaît quelque succès dans la boîte qu’il a montée, baptisée la «  Polka des mandibules « . En mai 1958 il participe aux numéros 1 de demain organisés par Europe n° 1 et le mensuel Music-Hall et voilà qu’il est sélectionné grâce au « Poinçonneur des Lilas », ce qui lui permet de signer aussitôt un contrat avec Barclay !

Hugues Aufray :

« Au Milord l’Arsouille, je vois un soir Gainsbourg qui chante « Mes petites odalisques » et « Le poinçonneur ». Je suis tout de suite accroché et je me dis que ce mec a vraiment du talent. Alors je retourne au Milord un soir, deux soirs, trois soirs, sans jamais aller lui parler en coulisse parce que je suis très timide. En revanche, j’écoute et j’apprends ces deux chansons par cœur, je repère les mots, je note les paroles sur un bout de papier car bien sûr, à l’époque, il n’y avait pas de magnétophone portable … J’avais l’habitude de procéder comme cela, j’avais fait pareil pour les chansons brésiliennes qui figuraient déjà à mon répertoire : des copains les chantaient et moi je les relevais, à l’oreille, c’est la base du folklore, la tradition orale. J’ai donc appris ces chansons et je les ai intégrées dans mon tour de chant, comme elles étaient très belles, j’avais du succès. Denis Bourgeois, le directeur artistique de Gainsbourg, s’en est inquiété en se disant : « Attention, ce type-là est en train de nous déflorer notre truc !  » Mais de ma part il n’y avait aucune malhonnêteté, je n’avais pas commis de vol ! Je me suis rendu au bureau de Bourgeois et je me suis expliqué en disant que je n’avais voulu porter de tort à personne. Gainsbourg, qui était présent, semblait assez flatté. »

Jacques Lasry, l’ex-pianiste de Michèle Arnaud, raconte une version assez différente de l’incident :

« Un jour Hugues Aufray me téléphone et me dit : « Je viens de découvrir les chansons de Gainsbourg, c’est exactement ce qu’il me faut. » J’organise donc une rencontre chez la femme de Francis Claude qui tenait un restaurant où on buvait du vin à gogo et ce jour-là j’ai découvert un Gainsbourg débordant d’assurance ! Après une discussion assez serrée, il a refusé sèchement de donner ses chansons à Hugues, il était presque agressif. Il n’a pas donné d’explication, le refus était radical. Il avait un sens critique énorme. »

La version Aufray du « Poinçonneur » sortira pourtant en mars 1959, plus de six mois après que les Frères Jacques en eurent fait le succès que l’on va voir. Premier arrivé, dernier servi, on comprend pourquoi Aufray a longtemps gardé une dent contre Serge qui pourtant lui offre l’exclusivité de « Mes petites odalisques ».

1) Gainsbourg à Philippe Bouvard dans Le Figaro le 16 mai 1962

1959 – le premier album 25 cm