Sculpture - L'homme à tête de chou

L’homme à tête de chou

L’immédiat après « Je t’aime moi non plus » est douloureux et Serge se sent mal. Artistiquement, il est à la fois fier de lui (les louanges de Truffaut) et cruellement déçu (le nombre d’entrées). Aucun de ses derniers disques, pas plus que ceux de Jane, n’a marché comme il l’avait espéré.

Quelques années plus tôt, Serge s’était acheté dans une galerie de la rue de Lille, une sculpture de Claude Lalanne. Celle-ci, simplement intitulée « L’homme à tête de chou », représente un homme nu, assis, la tête effectivement remplacée par une inflorescence charnue de la race des crucifères…

Gainsbourg :

« J’ai croisé « L’homme à tête de chou » à la vitrine d’une galerie d’art contemporain. Quinze fois je suis revenu sur mes pas puis, sous hypnose, j‘ai poussé la porte, payé cash et l’ai fait livrer à mon domicile. Au début il m’a fait la gueule, ensuite il s’est dégelé et m’a raconté son histoire. Journaliste à scandale tombé amoureux d’une petite shampouineuse assez chou pour le tromper avec des rockers. Il la tue à coups d’extincteur, sombre peu à peu dans la folie et perd la tête qui devient chou… »

Claude Lalanne :

« Ça faisait à peine cinq jours que je l’avais terminée et déjà elle partait. J’étais ravie que ce soit lui qui l’achète parce que je l’admirais beaucoup. Plus tard, il m’a téléphoné pour me demander si j’acceptais qu’il mette la statue sur la pochette de son prochain album. J’étais d accord et, pour me remercier, il m a invitée au studio d’enregistrement pour me faire entendre l’album L‘homme à tête de chou avant qu’il ne sorte. »

face avant pochette l'homme à tête de chou

L’enregistrement de ce nouveau 33 tours démarre cinq mois à peine après la sortie en salle du film « Je t’aime moi non plus » : les musiques sont mises en boîte à Londres en six jours, du 16 au 21 août 1976, et le mixage s’achève le 14 septembre au Studio des Dames. Jean-Pierre Sabar n’étant pas de la partie, les arrangements sont confiés au fidèle Alan Hawkshaw et la direction artistique, naturellement, au désormais indispensable Philippe Lerichomme. Sans éviter le stress, partie intégrante de la création, en particulier la sienne, Serge aborde la réalisation de ce nouvel album d’une manière radicalement différente.

Philippe Lerichomme :

« L’homme à tête de chou est un concept-album très personnel, sans concessions, avec d’étonnants exercices de style, qu’il avait travaillés en orfèvre, et puis avec l’introduction du talk-over, c’est-à dire de la voix parlée en rythme, qu’il a régulièrement repris par la suite. Car il savait comme personne poser ses mots sur les mesures avec un sens du rythme qui m’émerveillait. Pour ce disque, il avait peaufiné les textes au maximum avant de les mettre en musique, contrairement à son habitude »

L’homme à tête de chou sort en novembre 1976 et est immédiatement acclamé par la critique comme un chef-d’œuvre majeur, y compris par la génération punk qui, en France, reconnaît en Gainsbourg un frère de sang.

Je suis l’homme à tête de chou
Moitié légume moitié mec
Pour les beaux yeux de Marilou
Je suis allé porter au clou
Ma Remington et puis mon Break
J’étais à fond de cale à bout
De nerfs, j’avais plus un kopeck

Rencontre fatale du journaleux paumé et de la shampouineuse : le décor est sordide, nous nous trouvons «Chez Max coiffeur pour hommes» où un jour par hasard le narrateur était entré se faire raser la couenne. Et il tombe sur cette chienne…

Qui aussitôt m’aveugle par sa beauté païenne
Et ses mains savonneuses
Elle se penche et voilà ses doudounes
Comme deux rahat-loukoums
A la rose qui rebondissent sur ma nuque boum-boum

Elle lave les douilles et lui, il douille. Mais il y a les bons côtés, par exemple…

Quand Marilou danse reggae
Ouvrir braguette et prodiguer
Salutations distinguées
De petit serpent katangais

Elle le rend dingue, il débloque, il délire, il divague, il s’égare dans son «Transit à Marilou» :

Je me sens vibrer la carlingue
Se dresser mon manche à balou
Dans la tour de contrôle en bout
De piste une voix cunilingue
Me fait «glou-glou
Je vous reçois cinq sur cinq»

Mais la nymphette nymphomane fomente des foutages infidèles. Sur les plaques sensibles de son cerveau il reçoit un «Flash Forward» en forme de claque…

Elle était entre deux macaques
Du genre festival à Woodstock
Et semblait une guitare rock
A deux jacks
L’un à son trou d’obus l’autre à son trou de balle

Gainsbourg :

« Je fais ce qu’on appelle du talk-over parce qu’il y a des mots d’une telle sophistication dans la prosodie que l’on ne peut pas mettre en mélodie. Vous ne pouvez pas chanter «L’un a son trou d’obus l’autre a son trou de balle», ce n’est pas possible, il faut le dire. Très bel alexandrin d’ailleurs. »¹

Il n’est pas question de chansons ou de mélodies, dans le sens classique du terme, mais d’ambiances, d’atmosphères. Dans «Aéroplanes», Gainsbourg raconte sur un rythme lancinant son opaque démence…

Pauvre idiote tu rêves tu planes
Me traites de fauché de plouc
De minable d’abominable bouc
Qu’importe, injures un jour se dissiperont comme volute
Gitane

«Premiers symptômes», discrètement soutenu par une guimbarde, instrument aussi simpliste que peu courant, ses oreilles se changent en feuilles de chou, à force de subir les sarcasmes de la petite salope.

Puis traînant mes baskets
Je m’allais enfermer dans les water-closets
Où là je vomissais mon alcool et ma haine

Face B, retournement de situation, le héros se rebiffe, dans un moment de lucidité, à «Ma Lou Marilou» il jette des menaces…

Oh ma lou
Oh ma lou
Oh Marilou
Si tu bronches je te tords le cou

Viennent ensuite 7 minutes 38 secondes de bonheur et d’extase, les «Variations sur Marilou», perfection poétique, séquence érotique…

Lorsqu’en un songe absurde
Marilou se résorbe
Que son coma l’absorbe
En pratiques obscures
Sa pupille est absente
Mais son iris absinthe
Sous ses gestes se teinte
D‘extases sous-jacentes
A son regard le vice
Donne un côté salace
Un peu du bleu lavasse
De sa paire de Levi’s

Et tandis qu’elle exhale
Un soupir au menthol
Ma débile mentale
Perdue en son exil
Physique et cérébral
Joue avec le métal
De son zip et l’atoll
De corail apparaît
Elle s’y coca-colle
Un doigt qui en arrêt
Au bord de la corolle
Est pris près du calice
Du vertige d’Alice
De Lewis Carroll

Gainsbourg :

« En musique on a fait des chorus de sax, de guitare, de batterie, mais c’est la première fois que l’on imaginait un chorus sur le plan de la prosodie. Dans «Variations sur Marilou», j’ai pris un thème au niveau des lyrics et j’en ai fait des chorus, étirés sur près de huit minutes… »

face arrière pochette l'homme à tête de chou

Comme il le disait, « une Lolita c’est une fleur qui vient d’éclore et qui prend conscience de son parfum et de ses piquants ». Dans le cas de l’onaniste nénette, l’homme qui l’observe a soudain des envies d’homicide et c’est l’inévitable «Meurtre a l’extincteur» :

Elle a sur le lino
Un dernier soubresaut
Une ultime secousse
J’appuie sur la manette
Le corps de Marilou disparait sous la mousse

Marilou repose sous la neige mais le cauchemar n’est pas terminé. L’assassin se retrouve enfermé dans un «Lunatic Asylum». Tel Grégoire, le héros du chef-d’œuvre de la littérature juive, La Métamorphose, de Kafka, qui se réveille un matin transforme en vermine, le personnage imaginé par Gainsbourg est devenu l’homme à tête de chou :

Le petit lapin de Playboy ronge mon crâne végétal
Shoe Shine Boy
Oh Marilou petit chou
Qui me roulait entre ses doigts comme du Caporal
Me suçotait comme un cachou

Et tandis qu’il joue avec les coléoptères, son cerveau de légume n’envoie plus que d’inutiles SOS…

1. Interview publiée dans Le Quotidien de Paris, 1984.

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