Gainsbourg tel quel

Gainsbourg tel quel

En cette rentrée 1965, Serge participe au tournage d’un portrait intitulé « Gainsbourg tel quel », que lui consacre la télévision française, au cœur de l’émission Central variétés.

C’est Claude Dejacques, toujours aussi déterminé à le pousser en tant qu’artiste, et pas seulement comme auteur-compositeur, qui a arrangé le coup, le reportage, qui dure une quinzaine de minutes, est réalisé par Claude Dagues.

Claude Dagues :

« On a beaucoup tourné chez lui, dans une pièce qui lui servait de salon et de bureau. La décoration du lieu était très classique, et je me souviens particulièrement d’une collection d’animaux miniatures, d’oiseaux, de hiboux et de dragons en argent fort délicats, placés avec minutie sur la cheminée. La pièce étant étroite et sombre, on ne pouvait pas deviner la présence d’une femme dans cet intérieur. Cette pièce, c’était Gainsbourg. Nous avons également tourné en extérieur, à sa demande, dans des bistrots et chez les antiquaires du Village suisse. »

Cet envahissement ne plaît pas du tout à sa femme Béatrice : peu impressionnée par l’enjeu que représente ce reportage, elle se montre terriblement agacée par la présence de l’équipe télé.

Claude Dejacques :

« C’est le fameux tournage de “La javanaise” qui a déclenché sa rupture avec sa femme : mon idée de scenario était que Serge écrivait la chanson chez lui puis elle se développait à travers Paris, alors on a commencé à tourner rue Tronchet. Il y avait là une super moquette toute propre et les godasses des technicos avaient laissé quelques traces… Sa femme était absolument furieuse. Après notre départ je sais qu’ils se sont engueulés…»

Au cours de cette ultime dispute, elle lui flanque un pot de confiture à la tête : il l’évite, le projectile s’écrase sur un mur, il regarde fasciné l’explosion murale, les fraises qui dégoulinent dans une sanglante mélasse…

Claude Dejacques :

« Alors elle a pris le bracelet de diamants et rubis qu’il lui avait offert et elle l’a balancé par la fenêtre en lui disant d’aller le chercher. Mais il n’y a pas été… »

Gainsbourg :

« Ce fut le drame et je me souviens de ce geste : j ‘ai pris ma carte d’identité et mon livret militaire et je suis parti, sans rien emporter d’autre. Dans un premier temps je suis allé dans les grands hôtels et j ai occupé mes soirées, sans qu’il soit question d’idylles, j’insiste, avec Valérie Lagrange et Mireille Darc… Ce que j’ignorais totalement c’est que mon ex-femme avait des connexions dans la police et a cause des fiches qu il fallait remplir dans les hôtels elle savait toujours où j’étais, sans pour autant se manifester. Lorsque Koralnik m’a contacté pour la comédie musicale Anna, je me suis installé dans son appartement, ce qui m’a permis de disparaître de la circulation…»

Le divorce sera prononcé au cours de l’automne 1966. Quant au portrait télévisé, il est diffusé le 12 octobre 1965. Extraits choisis :

Claude Dejacques : Qu’est-ce que ça représente pour vous le succès de «Poupée de cire poupée de son» ?

Serge Gainsbourg : Quarante-cinq millions.

C.D. : Et en dehors de l’argent ?

S.G. : Rien. Quoi, enfin si, une satisfaction, si, c’est marrant. Moi qui étais connu pour un gars hermétique et vachement intellectuel, sophistiqué, incompris de mes compatriotes, voilà… […] Je ne peux pas penser qu’une projection du moi sur une scène, du moi tel que je suis, pouvait marcher. La je me sens brimé. Mais c’est quand même emmerdant, pour un gars qui veut créer quelque chose, de se sentir brimé. Quand ça veut rigoler ça rigole. J’en sais quelque chose. Enfin j’aurais préféré que ça rigole un peu moins et que je sois vraiment moi-même. Et ça, c’est foutu.

Interrogé sur sa vie quotidienne, il raconte…

« Il n’y a pas d’obligations étant donné que j’ai une profession libérale. Quelqu’un va au bureau, à six heures il est libre, moi à six heures je ne suis pas libre, je suis libre toute la journée ce qui fait que je ne suis jamais libre. A deux heures du matin ou à quatre heures quand je ferme les yeux, je suis obsédé par les airs qui viennent me hanter. Ça c’est moche, faut essayer de ne pas se laisser avoir. C’est monstrueux ce métier ! Je pianote un petit machin, je vais en Yougoslavie, on me le ressort en yougoslave a la radio. Je pianote un autre truc, «La javanaise », je regarde un reportage en direct sur la première traversée du France et j’entends «J’avoue j’en ai bavé pas vous…» : c’est Juliette Gréco à l’inauguration du France! Et moi je suis devant mon piano, ça me revient comme un boomerang ! Ce côté-la, ce côté démentiel a tendance a bouffer l’ être humain, si celui-ci n’a pas la tête sur les épaules. »

Il évoque ses concerts, lui qui s’est juré de ne plus se montrer sur autre chose qu’un plateau de télévision :

«Quand les gens venaient me voir chanter, ils disaient que je n’avais pas de tenue scénique. Maintenant j ‘ai une tenue cynique et on dit que je suis prétentieux. Il faudrait savoir !»

Enfin, on se souvient de ces phrases, lâchées deux ans plus tôt a Denise Glaser :

« La chanson française n’est pas morte, elle doit aller de l’avant et […] prendre des thèmes modernes. […] il y a tout un langage à inventer. […] Tout un monde à créer, tout est à faire. La chanson française est à faire. »

En cette fin 1965, à l’occasion de ce portrait télévisé, il se montre plus prosaïque, prouvant qu’il a été jusqu’au bout de sa réflexion sur l’avant-garde et la chanson :

« Théoriquement pour être vraiment moderne, pour être au XXe siècle dans la lignée des peintres, des poètes et des musiciens modernes, on devrait faire une musique atonale et des vers libres. Comment aller expliquer ça dans le Cantal ? »

Quelques mois plus tard, au fidèle Lucien Rioux de France-Observateur, il précise encore:

« Je veux bien être incompris pour la peinture, pas pour la chanson. C’est prétentieux de dire qu’on écrit pour une minorité, on pense tout de suite minorité égale élite. Moi, je veux écrire pour la majorité. »

Son nouvel EP «Qui est “in” qui est “out”» en 1966