Une Gainsbourg Percussions

Gainsbourg Percussions

Le 9 octobre 1963, jour de son seizième anniversaire, France Gall, Isabelle de son vrai prénom, avait eu la surprise de s’entendre pour la première fois à la radio, sur les ondes d’Europe n°1, lorsque Daniel Filipacchi diffuse «Ne sois pas si bête».

Le titre est commercialisé fin novembre et France est aussitôt sur orbite : avec 200 000 exemplaires vendus.

C’est Denis Bourgeois qui suscite la rencontre avec France; celle-ci est poussée dans le métier par son père, le compositeur de «La Mamma» pour Aznavour. Bourgeois, responsable de la signature de Gainsbourg chez Philips en 1958, avait quitté la maison pour fonder sa société d’éditions musicales, Bagatelle.

Denis Bourgeois :

«J’ai eu une initiative heureuse, c’est de demander a Serge d’écrire pour France Gall. En fait, il restait un peu dans son coin : quand il écrivait pour les autres c’était surtout pour des artistes de cabaret style Gréco, Michèle Arnaud ou Isabelle Aubret. Ce n’était jamais pour les jeunes, pour cette vague immense. Dès qu’il s’y est mis, il s’est défoncé, il a écrit des classiques !»

France Gall :

«Je rencontrais mes auteurs-compositeurs dans le bureau de mon producteur. Il y avait un piano, mon père et mon producteur. Le type chantait sa chanson, puis il repartait. Je le regardais à peine, je ne faisais pas trop attention. Pour Gainsbourg, je me souviens d’un garçon assez timide, il chantait très doucement. J’aimais toujours ses chansons. Après ça, on prenait le ton et on ne se revoyait qu’en studio. Généralement, Alain Goraguer faisait les orchestrations de quatre morceaux en une matinée, je chantais l’après-midi, on mixait le soir et le disque était fini.»

A Claude Wolff qui lui a également demandé un titre pour Petula Clark, il livre l’amusant «0 o Sheriff», l’une des deux chansons vedettes du super-45 tours qui est publié le 15 octobre, juste avant celui contenant «Downtown », immense succès international en fin d’année.

O Sheriff O Sheriff O O
Si vous voulez Sheriff que je vous embrasse
Wowowo Sheriff O Sheriff O O
Vous pourriez au moins r’tirer vot’chewing-gum

Claude Wolff:

«Gainsbourg était moins prolifique, ce n’était pas un gros pondeur, mais jamais je ne lui ai refusé de chanson. Je lui demandais une chanson, il m’en livrait une, avec une idée, écrite sur mesure pour une personne; il percevait le besoin de l’artiste. Pour Pétula il écrivait des chansons très scéniques, moins évidentes que d’autres titres de son répertoire.»

Avant d’attaquer l’enregistrement de son deuxième album 30 cm, Gainsbourg Percussions, prévu du 5 au 16 octobre, Serge se rencarde : pas question de faire du simili-exotique. Il veut de l’authentique, pas du touristique.

Alors que l’album précédent baignait dans un univers jazz nostalgique, Gainsbourg Percussions est une explosion ricanante, où l’exotisme des chœurs et des bruitages sert d’écrin aux textes tour a tour anodins et terribles. Ça commence relax avec la grosse Joanna :

Joanna est aussi grosse qu’un éléphant
C’est la plus grosse de toute La Nouvelle-Orléans
Et pourtant
Joanna Joanna Joanna
Tu sais danser léger léger

Douze titres, sept jours de studio, 15 000 francs de budget (le plus gros qui lui ait jamais été alloué), une pochette qui semble annoncer une collection baptisée «Les grands auteurs & compositeurs interprètes ». Au verso, Claude Dejacques explique la genèse de cette nouvelle œuvre.

« Au début, c’est un rythme de doigts sur le bord d’une table de bois Empire. Des idées, des images naissent. Bientôt, Serge ne dort plus sans battement, sans une touffe de battements où se mêlent les pulsations naturelles de la vie. Deux mois plus tard, Alain Goraguer et moi nous retrouvons dans le même état : il faut opérer d’urgence. Résultat, le studio se met à battre aussi autour de cinq percussionnistes et de douze choristes. Quelques titres d’un style plus «jazzistique» se greffent aisément sur la couleur purement africaine. Au-dessus de tout cela, les textes, ciselés, incrustés sur les Sons : la marque Gainsbourg. »

Lors de l’enregistrement, Serge, se souvient du Living Theater, des comédiens pseudo-défoncés qui attendaient leur connexion et du saxophoniste Jackie McLean; pour «Coco And Co », qui aurait pu figurer sur l’album Confidentiel, Serge adopte le ton d’un reporter: dans un club de jazz il nous désigne d’une voix feutrée les musiciens, un par un, et nous précise à quoi ils fonctionnent:

Écoute
Le gars qui jazzotte
T’entends
Ah comme il saxote
Il est
Camé à zéro
Coco And Co

On retrouve cette ambiance de fin de soirée arrosée, au moment où l’esprit s’embrume, dans «Machins choses», sur fond d’orgue électrique et de sax ultra-cool…

Avec Machine
Moi Machin
On s’dit des choses
Des machins
Oh pas grand-chose
Des trucs comme ça…

Le saxophone de « Quand mon 6,35 me fait les yeux doux », quant à lui, évoque le style de Jackie McLean; on plonge dans un hard bop oppressant et l’on ressort g1acé par ces paroles définitives :

C’t’une idée qui me vient
Je n’sais pas d’où
Rien qu’un vertige
J’aimerais tant
Comme ça pour rire
Pan ! Pan !

Quelques années plus tard, à propos du vertige suicidaire, Serge explique à Michel Lancelot dans l’émission Radio Psychose sur Europe n° 1 : «Je suis sujet à des vertiges physiques. Le vertige pour moi, c’est la fascination. Je suis fascine par la facilite de passer de l’autre côté du miroir’.»

Pourtant, sur ce nouvel album, Gainsbourg s’amuse : on l’entend sourire a de nombreuses reprises, par exemple sur «Pauvre Lola», avec France Gall dans le rôle de la rieuse :

Faut savoir s’étendre
Sans se répandre
Pauvre Lola

Dans une interview de l’époque, Gainsbourg explique comment cet album rompt avec tout ce qu’il avait fait auparavant, mais aussi avec toute une tradition.

Gainsbourg :

«Et d’abord, la chanson c’est périmé, c’est vieux. Il n’y a pas de chanson pour notre époque. Regardez la peinture, regardez la littérature : la chanson, elle, ne bouge pas, les gratteurs de guitare continuent de pousser leurs airs comme au temps de Bruant. J’ai essayé, sans me prendre au sérieux, de façon désinvolte, de faire quelque chose où les mots et la musique se fondaient. Pour réaliser ce disque, j‘ai emprunté des rythmes africains et si je les utilise de manière abondante, ce n’est pas une concession à notre époque. Il faut une forme qui
lui corresponde et le rythme la caractérise…»

Y’en a marre marabout
Bout d’ficelle
C’est la vie
Vie de chien
Chien de temps
Tant qu’à faire
Faire les cons
Qu’on se marre
Marabout

C’est quand il joue le détachement enjoué qu’il devient particulièrement incisif, qu’il raconte les mésaventures de «Tatoué Jérémie» ou qu’il lâche «Ces petits riens» d’un ton nonchalant:

Mieux vaut n’penser à rien
Que de penser à vous
Ça n’me vaut rien
Ça n’me vaut rien du tout
Mais comme si de rien
N’était je pense à tous
Ces petits riens
Qui me venaient de vous’

Ultime standard saucé de cet album sensationnel, «Couleur café», dont la sortie en 45 tours est simultanée:

C’est quand même fou l’effet
L’effet que ça fait
De te voir rouler
Ainsi des yeux et des hanches
Si tu fais comme le café
Rien qu’à m’énerver
Rien qu’à m’exciter
Ce soir la nuit sera blanche

La promotion de son album « Gainsbourg Percussions »