Serge Gainsbourg

Critiques du troisième album: « L’étonnant Serge Gainsbourg »

Les critiques du nouvel album ne sont pas franchement meilleures que celles du second, dix-huit mois plus tôt. Dans Le Canard enchaîné du 20 avril 1961 :

« En particulier, on pourrait reprocher à Gainsbourg de s’adonner un peu trop facilement à la modernisation des classiques : Nerval, Hugo et le surestimé Arvers. C’est beaucoup pour un seul disque, même si ces adaptations sont assez adroites dans l’ensemble. Mais très sincèrement, nous préférons le vrai Serge Gainsbourg, celui des « Amours perdues », de « La chanson de Prévert », « Viva Villa » ou des « Oubliettes ». »

Dans Le Parisien libéré du 26 avril :

« Pour ceux qui aiment ça, L’Etonnant Serge Gainsbourg, Il ne faut pas toujours tenir compte de ses goûts personnels et c’est pourquoi je signale ce disque. Mais une fois que j’aurai constaté qu’il correspond à une certaine demande, je serai bien obligé d’avouer que je n’ai jamais rien entendu de plus déplaisant que « Le sonnet d’Arvers » chanté par ce Monsieur ».

On est plus sympa dans Ciné-Revue du 5 mai :

« … ses agressions sont toujours payantes car la surprise joue dans tous les cas pour le meilleur effet. Il cambriole votre confiance sans coup férir [ … ] Étonnant est un qualificatif à la mesure de son originalité, Serge Gainsbourg étant à notre avis le plus « neuf’ de la chanson, ses idées, ses visions, ses perceptions étant parfaitement autre chose que du « prêt-à-chanter » [ … ] (il) impose à une jaillissante tendresse le masque glacé des fausses réalités. En quelque sorte il est le pudibond de la chanson. »

Passé un gros coup de cafard, Serge a accepté l’idée que Sylvie Rivet l’ai quitté pour Brel. Il continue à la voir, mais strictement pour le boulot, car elle est toujours son attachée de presse…

Sylvie Rivet :

« Serge n’a jamais désespéré de lui même, il se sentait incompris, ses disques ne se vendaient pas, mais il avait une famille très unie et cette tendresse l’a sauvé et l’a aidé à faire tout ce qu’il a fait. Je crois qu’il était très dorloté, très chouchouté par sa mère et son père et puis il fallait qu’il soit en déséquilibre pour être en équilibre. Quand je lui en faisais la remarque, ça l’énervait profondément, alors je lui disais : « Mais enfin, ce n’est pas affligeant ni insultant ce que je vous dis ! » et il me répondait : « C’est parce que c’est vrai! » … »

Alain Goraguer :

« Moi aussi il m’arrivait de le materner. On restait des fois jusqu’à 4 ou 5 heures du matin à discuter, je lui remontais le moral. Il me disait : « Je suis foutu, j’ai fait trois disques, je ne vends rien, je ne passe pas à la radio. » Son désespoir était sincère, il me faisait de la peine. »

Alors que sort son nouvel album (le 5 avril), Serge aligne dans son agenda ses rendez-vous promotionnels. Le 12, il est à la télé, au Studio 4, rue Cognacq-Jay. Le 21 il répète aux Buttes-Chaumont pour l’émission Superboum qui se tourne le 26 et il note qu’il doit appeler Mme Maritie Carpentier. Le 25 il interprète « Les oubliettes» dans l’émission Toute la chanson. Le 28, il est invité par Daniel Filipacchi et Frank Ténot sur Europe n° 1, non pas à Salut les copains mais plus tard, le soir, dans Pour ceux qui aiment 1e jazz.

Frank Ténot :

« Filipacchi était le véritable animateur de l’émission. Il cherchait dans SLC à prendre des chanteurs assez sains, représentatifs d’une jeunesse teenager américaine. Et Serge, à l’époque, était loin de ça. Il avait un côté plutôt dandy, un côté sulfureux. Il n’appréciait pas la vogue yé-yé, il voulait que les chansons aient des textes plus intello, avec un second degré. »

Le même jour, à 19 h 30, on le voit chez Denise Glaser dans Discorama, où il chante «Les femmes c’est du chinois» et « La chanson de Prévert ».

Jane Birkin :

« J’ai vu une très jolie interview de lui par Denise Glaser, il avait peut-être trente ans, il était très jeune en tout cas. Et Denise Glaser lui disait : « Alors mon cher Serge, pour qui écrivez-vous en ce moment? », il disait : « Philippe Clay! » Avec une façon de bouger la tête, un petit peu content, avec la bouche aussi haute que large, les gros plans étaient délicieux, il était absolument ravissant parce qu’il était tellement timide mais en même temps ne se prenant pas pour rien non plus, il savait qu’il était un très bon auteur, il était mesuré, timide, très articulé, c’était en noir et blanc et rouge sang malgré tout… Avec en même temps cette sorte de sourire narquois … Un si joli sourire ! Il a joué de ça, il a joué de son côté dandy et cruel. Peut-être que ça lui plaisait bien de faire semblant d’être quelqu’un qui mordait alors que finalement… ce n’était pas du tout le cas ¹.»

La promotion télé continue au mois de mai : il chante trois titres («La chanson de Maglia», «Personne» et «L’eau à la bouche») accompagné par un orchestre (guitare / basse / batterie / vibraphone) et une section de cuivres bien fournie (cinq trompettes, quatre trombones, trois cors et cinq saxophones) dans le cadre de Disco parade, à Annecy, le 21 mai. Le 28, soigneusement noté dans son agenda, il n’oublie pas la fête des Mères …

Les émissions se suivent, y compris pour Télé Canada quinze jours plus tard. Le 14 juin, il est invité au journal télévisé – eh! oui – pour y parler de ses activités cinématographiques, comme compositeur de musiques de films et comme acteur.

Justement, le 26, il se rend à l’ambassade de Yougoslavie (à l’époque pays du bloc communiste) pour obtenir son visa en vue du tournage simultané de deux péplums au début de l’automne. Il bondit sur l’occasion, d’autant que le décompte de droits d’auteur que lui envoie la SACEM, lors de la répartition semestrielle de juillet 1961, est plutôt maigrichon : il touche 6 242,20 francs ².

On l’a vu, les interprètes ne se bousculent pas au portillon : seule la fidèle Michèle Arnaud, que l’on a vue sans cesse à la télévision durant la saison 1960-61, vient lui quémander un nouveau titre pour sa rentrée à l’Olympia, dès le 6 septembre à la même affiche que Robert Lamoureux. Serge lui propose «Les goémons», qui figure sur l’EP qu’elle publie à cette occasion et qui contient également sa version du succès de Leny Escudéro «Pour une amourette».

Algues brunes ou rouges
Dessous la vague bougent
Les goémons
Mes amours leur ressemblent
Il n’en reste il me semble
Que goémons

Entre-temps, l’éminent critique cinéma et à ses heures metteur en scène François Chalais cherche à le joindre par tous les moyens: pour son nouveau film, il aimerait une musique de Gainsbourg. Mais l’affaire ne se fera pas : Serge se paye un affreux coup de blues après une visite de Jacques Plait en Yougoslavie, celui-ci vient lui parler de Johnny, qui vient d’être signé par Philips.

A dix-huit ans, l’idole des jeunes a déjà vendu plus d’ un million de disques, il revient de Londres où il a enregistré le contenu de deux EP’s, avec entre autres «Viens danser le twist» («Let’s Twist Again» de Chubby Checker), «Il faut saisir sa chance», composé par Georges Garvarentz, tandis qu’Aznavour lui a écrit les paroles de «Douce violence».

Depuis le printemps, les Chats Sauvages et les Chaussettes Noires ont vendu des centaines de milliers de disques… Pourquoi notre auteur-compositeur maudit ne s’intéresserait-il pas de plus près à cette nouvelle génération?

Gainsbourg :

« Mon directeur artistique me rejoint à Belgrade. Il me balance un paquet de disques de Johnny Hallyday: « Voilà ce qu’il faut faire! »me dit-il. J’ai fait une crise de cafard. Je n’ ai pas écrit une note, pas une ligne pendant six mois. Puis je me suis fait éjecter de Yougoslavie pour avoir allumé une cigarette avec un billet de 100 dinars. 100 dinars : 15 anciens francs! Ils avaient cru que c’ était un billet de 10000, car ils m’en avaient vu compter quelques-uns un peu avant.  » De la provocation! « m’ont-ils reproché, et ils m’ont foutu hors du pays ³! »

Intéressant : Serge brûlait déjà des billets en 1961, vingt-trois ans avant le scandale à 7 sur 7… A son retour à Paris, il reprend le circuit des cabarets, au lendemain du 18 novembre 1961, la presse se répand en invectives contre ces blousons noirs qui ont dévasté le Palais des Sports lors du premier festival rock en France, avec les Chaussettes, les Chats mais aussi Vince Taylor et ses Playboys. 3 500 spectateurs, beaucoup de dégâts, sans doute, mais le succès de l’événement est indiscutable.

En revanche, des chanteurs fragilisés comme Gainsbourg (excellente réputation, ventes minimes) risquent d’être broyés par les yé-yé. Dans l’immédiat, son agenda nous apprend qu’il a rendez-vous (le 27) avec Huguette Pierre. A côté du nom il a noté: «chanteuse réaliste !».

En décembre, on le voit à la télé les deux soirs de réveillon, y compris dans Vœux à tous vents la nuit du 31. Début janvier 1962 il n’oublie pas d’envoyer les siens, notamment à Charley Marouani, Jean-Claude Pascal, Jacques Prévert et Catherine Sauvage. A lui-même, il doit souhaiter une année moins sombre que la précédente. Difficile de faire pire, en vérité. De noir à gris foncé, les choses vont lentement s’améliorer, même si le patient est loin d’être hors de danger : dans les douze mois qui viennent, Serge va composer «Accordéon», «La javanaise» et les titres de l’album N° 4, son meilleur depuis Du chant à la une …

1. Interview par Monique Giroux pour CBC Radio Canada. 2. Le document nous apprend pourtant que ses chansons ont été interprétées en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Hollande et en Suisse! Les chansons qui ont généré le plus de droits au cours du second semestre 1960 sont dans l'ordre «Le claqueur de doigts» avec 1 296,70 francs, «L'eau à la bouche» avec 1 193,43 francs et «Le poinçonneur des Lilas» avec 856,83 francs. 3. Serge relate ces anecdotes à l'hebdomadaire belge Télé-Moustique en septembre 1965.

Album N° 4