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Confidentiel, un album charnière !

Pour son nouvel album « Confidentiel », Serge choisit de se placer à l’avant-garde de la chanson jazz. Pour cela, il lui faut deux complices de haut niveau.

Or, quelques mois plus tôt, dans un club, il avait entendu le grand pianiste black et be-bop Bud Powell, fait comme un rat mais totalement génial.

A ses côtés, un guitariste belge, René Thomas, et un contrebassiste français, Michel Gaudry. Un swing inouï. Sur Europe n° 1, dans l’émission Pour ceux qui aiment le jazz de Daniel Filipacchi et Frank Ténot, on passe beaucoup un guitariste d’origine hongroise et tzigane, Elek Bacsik en particulier sa version tubesque de «Take Five», le standard de Paul Desmond et Dave Brubeck. Dans la tête de Gainsbourg, ça fait tilt : pour en finir avec le jazz, il va se faire la totale…

Michel Gaudry:

«Serge faisait régulièrement sa petite tournée des boîtes de jazz et achevait la soirée au Mars Club, lieu de passage obligé pour les solistes américains désireux de s’adonner aux joies de la jam session, où je me produisais aux côtés du pianiste Art Simmons et du guitariste Elek Bacsik, qui était fabuleux et qui avait immédiatement séduit Serge. C’est là qu’un soir, pendant une pause, il nous a proposé d’enregistrer un disque avec lui. »

Avant d’entrer en studio, bonne occasion de s’échauffer, le trio génial de l’album Gainsbourg Confidentiel donne quatre concerts les quatre mardis d’octobre 1963 au théâtre des Capucines, 39, boulevard des Capucines, en face de l’Olympia. C’est la première fois que Serge se retrouve en tête d’affiche d’un authentique music-hall et le responsable de cette opération se nomme Gilbert Sommier. Celui-ci avait déjà organisé, de janvier à juin 1963, les Mardis de la Chanson au théâtre de la Huchette, où l’on jouait les autres jours de la semaine La Cantatrice chauve de Ionesco.

Album Confidentiel de Serge Gainsbourg

Tout est prêt ? Pas si sûr: Serge a déjà pris la mauvaise habitude de travailler dans l’urgence et une lettre de Joseph nous apprend qu’il écrit les deux dernières des douze chansons à la veille d’entrer en studio…

Près de cinquante ans après sa parution, cet album dépouillé au possible surprend encore par sa modernité: la guitare éclectico-électrique d’Elek Bacsik y est pour beaucoup. A son sujet Serge déclare quelques mois plus tard : «Avec lui j‘ai une pulsation de jazz qui remplace le dynamisme du rock que je n’aurai jamais et que je trouve faux.»

Elek signe la musique de l’un des plus jolis titres de ce 30 cm, «La saison des pluies»:

C’est la saison des pluies
La fin des amours
Assis sous la véranda je regarde pleurer
Cette enfant que j ‘ai tant aimée

Alain Bashung :

«Quand, de mon Alsace natale, je suis arrivé à Paris, les premiers artistes que j ‘ai rencontrés, c ‘étaient des peintres à Montmartre. Ils n’ écoutaient que du Miles Davis, du John Coltrane et l’album Confidentiel. Il y avait ce guitariste exceptionnel, Bacsik : quand je l’écoute, j’ai l’impression d’entendre J.J. Cale à cause de cette façon de faire un minimum de notes, mais juste au bon moment!»

Michel Gaudry:

«Elek était à la fois guitariste et violoniste de formation classique, quelques années après cet album il est parti aux Etats-Unis où il est mort à la fin des années 70. Quant à Gainsbourg, il y avait mis tout son cœur, toute son âme : il nous a joué ses musiques au piano et puis il nous a laissés faire, le disque s’est construit en studio. Il s’ouvre sur “Chez les yé-yé” qui est à la fois une charge et l’expression d’une frustration…»

Ni les tam-tams du yé-yé-yé
Ni les gris-gris que tu portais
«Da Doo Ron Ron» que tu écoutais
Au bal Dum Dum où tu dansais
Non rien n’aura raison de moi
J’irai t’chercher ma Lolita
Chez les yé-yé

La Lolita en question, celle de Nabokov ou de Kubrick (le film est sorti en France en 1963, avec Sue Lyon dans le rôle-titre), le rend dingue au cours d’un exercice jazzistique extraordinairement sophistiqué :

J’avais en ma possession un talkie-walkie
Made in Japan
Il ne m’en reste à présent qu’un grain de folie
Un point c’est tout
J avais donne le meme appareil a celle que j aimais
On s’appelait pour un oui pour un non
Qu’elle soit dans sa chambre ou bien dans la cour de
son lycée
Je l’avais n’importe quand n’importe où

Un beau jour elle oublie le talkie-walkie allumé à côté de son lit et à l’autre bout il entend ses soupirs, ses gémissements avec un autre. Il se transforme d’un coup en « homme à tête de chou » avant la lettre. Jouant a fond la formule du franglais et des gadgets up-to-date, Gainsbourg nous chante «La fille au rasoir », inspiré d’un souvenir cinématographique:

Le rasoir électrique
Frôlait la jambe de Clara
Ce bruit métallique
Avait l’don d’me mettre hors de moi
Ce n’était pas drôle
D’garder son self-contrôle…

C’est vrai, les filles l’énervent non-stop, surtout quand elles veulent l’entraîner sur les montagnes russes du «Scenic Railway»:

Ouais
Je t’emmènerai sur le scenic railway
Mais ces émotions-là
C’est facile
Ouais
Je t’emmènerai sur le scenic railway
Et cesse de bouder
[…]
Ouais
Je vais te sembler un peu cynique ouais ouais
Y a pas que les machines
Pour s’envoyer en l’air

En janvier 1964, à la sortie de ce Gainsbourg Confidentiel, on trouve au sommet des palmarès «La Mamma» d’Aznavour, «She Loves You» des Beatles, «Ma biche» de Frank Alamo, «Si je chante» de Sylvie Vartan, «Excuse-moi partenaire» de Johnny et «Si j ‘avais un marteau» de Claude François. Pas le moindre interstice où glisser cette étrange question:

Sait-on jamais où va une femme quand elle vous quitte
Qui disait cela
C’est c’que tu n’as ja-
Mais su
Sait-on jamais où va une femme quand elle vous quitte
Moi je le sais c’est
Au cours d’son procès
Landru…

Le film Landru de Claude Chabrol était sorti en 1962, avec Charles Denner dans le rôle principal; au cours de son procès, parlant de l’une de ses victimes il avait effectivement déclaré : «Elle est partie un beau matin. Elle est partie, Monsieur le Président. Allez donc savoir ce qui s’passe dans la tête d’une jeune fille »… Cependant, dans «Negative Blues », Serge se demande : Où est ma petite amie?

Je revois la p’tite chérie
Posant pour mon Rolleiflex
Un p’tit machin en lastex
Lui donnait un peu d’esprit

Michel Gaudry:

«Une fois, au sortir du studio, il nous a dit qu il en avait marre de rouler en 2 Chevaux… “Maintenant, j ‘ai décidé de me lancer dans l’alimentaire, a-t-il dit. C’est le dernier disque que je fais avant de m’acheter une Rolls.”»

Claude Dejacques :

«Cette réflexion, je m’en souviendrai toujours à cette époque je ne me doutais pas qu’un jour il y parviendrait effectivement! Il en avait marre de faire des belles choses qui passaient à côte, en deux mots il avait envie de gagner du fric.»

«Le temps des yoyos» semble un résumé de ses états d’âme alors qu’il est à la veille de «retourner sa veste », comme on va le voir bientôt:

S’il me faut taire
Ma mélancolie
Pourquoi en faire
Une maladie
Le temps des yoyos
Tourne ses feuillets
Voici au verso
Le temps des yé-yé

A quelques semaines de son second mariage, il fait le point sur l’«Amour sans amour» et ne trouve pas de réponse a cette question essentielle: Combien j’ai connu d’inconnues toutes de rose dévêtues?

Combien de ces fleurs qu’on effleure
Et qui s’entrouvrent puis se meurent
Que de larmes et de colliers
Au pied de mon lit ont roulé
Que de comédies que d’ennuis
Pour de si frêles pierreries

Enfin, sommet de cet album-charnière, un jeu non plus avec les mots mais avec les lettres elles-mêmes…

Elaeudanlateiteia
L, A, E dans l’A, T, I, T, I, A
Sur ma Remington portative
J’ai écrit ton nom Laetitia
C’est ma douleur que je cultive
En frappant ces huit lettres-là

Pour la seconde fois Serge se marie !