serge gainsbourg cynique

Chansons trop noires (ou pas) ?

Gainsbourg est décalé. Il a trente berges et il chante pour les gens de son âge, un public intello blasé, autant dire pas grand monde. On n’est pas séduit par ses chansons, on se sent attaqué.

A la sortie de l’album, les journalistes auront beau jeu de rapprocher le cynisme de Serge de celui du film Les Tricheurs de Marcel Carné qui sort en octobre 1958 et dont les personnages s’interdisent, par orgueil, de tomber amoureux.

Chez Serge, au volant de sa Jaguar (vue de l’esprit : il n’a jamais su conduire), il est question de séduire les femmes en les agressant, sur fond de pessimisme noir.

Écoute, c’est toi qui conduis ou moi?
C’est moi, bon alors tais-toi
Y’a du whisky dans la boîte à gants
Et des américaines, t’as qu’à taper dedans
Écoute, écoute un peu ça poupée
T’entends, mon air préféré
Mets-moi la radio un peu plus fort
Et n’aie pas peur, j’vais pas aller dans les décors

Évidemment, la « Jag » vole dans le fossé :

Et pendant qu’tous deux agonisaient
La radio, la radio a continué d’gueuler

La vie est vache et Gainsbourg a l’intention de souligner cette vérité d’un double trait, tandis qu’Alain Goraguer et Michel Hausser font des merveilles, le premier au piano, le second au vibraphone … Pendant ce temps, après le boulot, le poinçonneur, ou son double, cherche l’oubli dans «L’alcool» :

Mes illusions donnent sur la cour
Des horizons j’en ai pas lourd
Quand j’ai bossé toute la journée
Il m’reste plus pour rêver
Qu’les fleurs horribles de ma chambre

Le plus plaisant, c’est que la misogynie affichée de Gainsbourg n’effraie aucunement sa première interprète féminine, Michèle Arnaud, qui donne sa version de « La femme des uns sous le corps des autres» sur un EP qu’elle publie elle aussi à la rentrée 1958, juste avant de chanter à l ‘Olympia en première partie de Georges Brassens. Bruno Coquatrix, directeur de la salle, lui demande selon la légende d’atténuer certains passages de« Jeunes femmes et vieux messieurs » et surtout de « La femme des uns sous le corps des autres». Ce qu’elle refuse. Bécébégé peut-être, mais goût du risque et de la liberté.

La femme des uns
Sous l ‘corps des autres
A des soupirs
De volupté
D’abord on s’dit vous
Et puis on s ‘dit tout
On s’envoie un verr’
On s’envoie en l’air

Questionné à propos de cette chanson, l’auteur parlera d’un « pamphlet contre le libertinage » tout en se défendant d’être blasé.

Gainsbourg :

« Oh blasé, certainement pas. Blasé seulement surtout ce que j’ai pratiqué, tout ce que j’ai essayé, qui me désespérait. Je ne suis pas un libertin. J’ai pratiqué le libertinage, j’ai fait beaucoup de sottises, mais cela me désespérait. En réalité, j’ai gardé un idéal sur mes idées de l’amour. Je suis intact. Je pense que je suis intact. Si j’avais vraiment été un libertin, eh bien je n’aurais pas été désespéré après chaque séance.(1) »

Sur le même super-45 tours de Michèle Arnaud figure une chanson inédite et cinglante intitulée «Jeunes femmes et vieux messieurs » :

Jeunes femmes et vieux messieurs
Si elles sont fauchées quelle importance
Jeunes femmes et vieux messieurs
Du pognon ils en ont pour deux

Le 16 juillet, Serge fait sa deuxième télé: il est l’invité de la belle Jacqueline Joubert, maman d’ Antoine de Caunes, dans l’émission «Avec le sourire» où il chante « Douze belles dans la peau », après cette courte interview qui nous le montre pétrifié par le trac …

Jacqueline Joubert : Serge Gainsbourg, je voudrais bien savoir pourquoi vous êtes aussi méchant avec vos contemporains?

Serge Gainsbourg : C’est…mettons que ce soit une attitude.

J.J. : Ah! C’est une attitude; non, vous n’êtes pas un garçon à prendre une attitude. Vous avez beaucoup trop d’esprit pour ça.

S.G. : Ah, admettons qu’il est …

J.J. : Vous pouvez parler plus fort, vous savez.

S.G. : Il est plus aisé d’attaquer que d’encaisser. [ … ]

J.J. : En tout cas, vous avez des chansons qui attaquent très bien, je dois dire. Elles attaquent si bien que les grandes vedettes s’y sont intéressées? [ … ] Vous êtes un petit peu … Là je vais employer un grand mot, ne soyez pas choqué, vous êtes une sorte de Daumier de la chanson, hein ?

S.G. : Ce sont de bien grands mots.

J.J. : Ce sont de bien grands mots mais en tout cas vos chansons sont de petits chefs-d’œuvre. Vous êtes très fier d’avoir écrit «Douze belles dans la peau»?

S.G. : (sourire glacé)

J.J. : C’est drôle, hein ?

Couverture rouge brique, sur fond de faits divers aux titres mystérieux (« L’assassin d’Haget n’a pas de cicatrice mais il a un sourcil plus haut que l’autre ! » ), c’est Du chant à la une! … Le premier 25 cm de Serge dont un portrait de trois quarts vous fixe froidement, la bouche dédaigneuse, est publié en septembre. Au verso, un texte de Marcel Aymé, l’auteur du Passe-muraille, de La Jument verte et des Contes du chat perché.

Denis Bourgeois :

« Je tenais beaucoup à cette idée, il faisait partie des idoles de notre génération, c’était à la fois l’ écrivain le plus moderne, le plus direct et concentré, le plus cynique. Quand j’ai été le voir dans sa maison de campagne, en emportant un petit pick-up portable, j’avais le trac : au téléphone, sa femme m’avait dit qu’il n’aimait pas la musique et encore moins les chansons qu’il entendait à la radio. Il a écouté le disque devant moi, glacial, il n’a ouvert la bouche que pour me dire : « Revenez demain » et, le lendemain, il m’a tendu ce texte. »

Serge Gainsbourg est un pianiste de vingt-cinq ans qui est devenu compositeur de chansons, parolier et chanteur. Il chante l’alcool, les filles, l’adultère, les voitures qui vont vite, la pauvreté, les métiers tristes. Ses chansons, inspirées par l’expérience d’une jeunesse que la vie n’a pas favorisée, ont un accent de mélancolie, d’amertume, et souvent la dureté d’un constat. Elles se chantent sur une musique un peu avare où, selon la mode de notre temps, le souci du rythme efface la mélodie. Je souhaite à Gainsbourg que la chance lui sourie autant qu’il le mérite et qu’elle mette dans ses chansons quelques taches de soleil.

Marcel Aymé

Sur la version « promo» de son premier 25 cm, réservée à la presse, avec double pochette (agrémentée d’un bandeau annonçant « Après Brassens, Brel, Béart : inédit », qui montre que Philips avait d’emblée placé la barre au plus haut pour son nouvel artiste) on apprend qu’ « il écrit et chante des chansons pour rire noir » et qu’ « il aime le chachlik, Edgar Poe et la vitesse » avec en sus une interview rigolote :

– Si vous n’aviez pas été vous, qui auriez-vous aimé être?
Le marquis de Sade (réponse immédiate). Robinson Crusoé (réponse après réflexion).

– Votre phrase préférée de Baudelaire ?
L’étrangeté est une des parties intégrantes du beau.

– Sur une île déserte vous emporteriez …
Sept livres : Une vieille maîtresse de Barbey d’Aurevilly, les poésies de Catulle, Don Quichotte de Cervantès, Adolphe de Benjamin Constant, Les Contes fantastiques. de Poe, les contes de Grimm et de Perrault.

Cinq disques: Schônberg, Bartok, Johnnie Ray, Stan Kenton, Ray Conniff.

Cinq femmes : Mélisande, Ophélie, Peau d’âne, une manucure, Vivien Leigh.

Et un blue-jean.

Jusqu’à la fin du mois de juillet Serge avait chanté tous les soirs au Milord avec à l’affiche les habituels Jacques Dufilho, Darrigade et Fouziquet, Francis Claude et Michèle Arnaud. Après la fermeture estivale, le cabaret rouvre ses portes le 2 octobre avec le même programme, qui se poursuit sans interruption, mais avec en prime un débutant nommé Jean Ferrat du 19 novembre au 16 décembre, lui-même remplacé ensuite par un certain Christian Nobel. Parmi les premiers fans enthousiastes de Serge, on trouve le regretté Lucien Rioux de France-Observateur qui dix ans plus tard sortira le premier bouquin sur Gainsbourg dans la collection «Poètes d’aujourd’hui» chez Seghers.

Lucien Rioux :

« Sur scène, au Milord, il était très mal a l’aise, très angoissé, et ça se voyait. Le public avait un réflexe de rejet, de refus, à cause de son physique essentiellement. Du coup il a adopté une attitude provocatrice, il regardait les gens d’une manière inquiétante, il essayait de renverser les rôles : au lieu d’être gêné par eux, il essayait de les gêner. .. »

Sacha Distel :

«Moi, j’avais repéré sa manière très moderne de jouer du piano au niveau harmonique, les musiciens de jazz, et j’en suis un, entendent des choses très bizarres que d’autres ne percevraient peut-être pas. Et puis il y avait cette tronche incroyable, cette caricature sémite : un complexe d’enfer se lisait sur son visage … »

Jean-Claude Brialy :

«Je l’avais connu bien avant de travailler avec lui grâce à Michèle Arnaud quand il n’était encore que pianiste au Milord l ‘Arsouille, il m’avait tout de suite séduit par son intelligence, son humour caustique et ce charme qui le faisaient ressembler à un prince de la Renaissance, il évoquait un peu Médicis avec ses grands yeux et ce nez busqué, cette façon un peu élégante et arrogante de toiser, même quand il était inconnu et pauvre … »

Source:

1. Extrait de « Radio Psychose », émission diffusée le 30 octobre 1968 sur Europe 1, reproduite dans Rock & Folk, n° 32 en septembre 1969.

Réaction de la presse après la sortie de son premier 25 cm