Brigitte Bardot en 1963

Brigitte Bardot lui demande d’écrire une chanson

Les ventes de l’album N° 4 sont très décevantes. Quand on lui demandera plus tard pourquoi il se mit à écrire dès 1963 pour les yé-yé, il aura souvent cette réponse : «Pour ne pas crever.»

En cette rentrée 1962, il doit avoir terriblement peur, attendant désespérément que quelque chose se débloque qui pourrait enfin lancer sa carrière. Il est même fascinant d’imaginer qu’il aurait pu à ce moment jeter l’éponge: il ne serait dès lors resté de lui qu’une petite cinquantaine de chansons parmi lesquelles des joyaux intitules «Le poinçonneur des Lilas », «La recette de l’amour fou», «La chanson de Prévert» ou «La javanaise », qui lui auraient garanti vingt ou trente ans plus tard – après une inévitable redécouverte – un statut d’auteur culte et maudit…

Mais il tient bon et on le voit à la télé (chanter «Accordéon», le 1er octobre, puis «Le charleston des déménageurs de piano» le 11 dans Un pied dans le plat, la nouvelle émission de Francis Claude). En octobre toujours, on fait la fête au théâtre Fontaine à l’occasion des quarante ans de Raymond Devos. Les stars du music-hall se sont donné rendez-vous sur la scène : on voit Bourvil au piston, Nougaro aux percussions, Guy Béart à la gratte acoustique et Serge à l’électrique ! Dans le public, on aperçoit Jacques Tati, Juliette Gréco et surtout Edith Piaf et son homme, Théo Sarapo.

Gainsbourg:

«Il paraît que Piaf demande : “Qui c’est ce garçon à la guitare? C’est Gainsbourg? On dit qu’il est méchant, mais il a l’air très gentil ! Amenez-le-moi !“ Je lui serre la main, une main déjà abimée par l’arthrite, elle me donne rendez-vous chez elle, boulevard Lannes, un appartement complètement vide, elle détestait les meubles. Elle me demande de lui écrire des chansons… Et quelque temps après, elle meurt. Mais ce qui est hallucinant, c’est que Jane habitait au même numéro, dans le même immeuble, on aurait, pu se croiser! En ce temps-la les gens de la haute société anglaise envoyaient leurs jeunes filles à Paris, chez des femmes fortunées, pour qu’elles apprennent la couture, la dentelle et le français. Enfin, quelques années plus tard, on s’est croisés…»

En novembre, premier signe d’une éventuelle amélioration de sa fragile situation, la plus grande star du cinéma français, Brigitte Bardot, se lance dans la chanson et lui demande d’écrire un titre pour son tout premier EP, puis un autre pour son premier album, dont les sorties simultanées sont prévues pour janvier 1963.

Claude Dejacques :

«La rencontre s’est passée chez Claude Boiling, Serge m’a accompagné et il a présenté trois lignes de la chanson “L’appareil à sous”. Il donnait toujours le couplet ou une esquisse de texte, ce qui fait qu’on ne pouvait pas lui refuser car ce n’était pas complètement fini, mais en fait il indiquait déjà beaucoup de choses dans ces trois lignes… C’était à la fois parce qu’ il avait horreur de se voir refuser une chanson et en même temps c’était très astucieux de sa part, Serge était un gars qui gambergeait sa réussite! Bardot a toujours su ressentir les personnages qui la mettaient en valeur.En plus, lors de ce rendez-vous, Serge l’avait beaucoup amusée…»

«La Madrague», le second tube du premier EP de B.B. est signé par le tandem Jean-Max Rivière et Gérard Bourgeois qui vont au fil des années lui concocter une série de titres sucrés et légers, exploitant gentiment son image de fille sensuelle et libérée. «L’appareil à sous», le premier titre vedette, nettement plus ambitieux, sous des dehors pop et innocents, est signé Gainsbourg, une petite merveille d’une minute trente secondes :

Tu n’es qu’un appareil à sou
Pirs
Un appareil à sou
Rire
A ce jeu
Je
Ne joue pas

Et les chœurs wap-dou-wappent à tout va… Il fut question un moment on l’annonça même dans la presse que Bardot chante «La javanaise». Celle qui en 1963 tournera Le Mépris et Une ravissante idiote enregistre en revanche «Je me donne à qui me plaît», un titre qui colle parfaitement au donjuanisme de la dame :

Je me donne à qui me plaît
Ça
N’est jamais le même mais
Quoi
Que çui qui n’en a jamais ba

Me jette le premier pa

Le 16 juin, Serge est longuement interviewé par Denise Glaser lors d’un Discorama qui le met en vedette; il chante «La javanaise», «Les cigarillos» et «Un violon, un jambon» et répond sans fard à toutes les questions de l’ animatrice, deja fameuse pour ses entre tiens feutrés.

Denise Glaser:

Serge Gainsbourg, vous avez répondu un jour, à quelqu’un qui vous demandait si vous étiez snob, que vous étiez snob sur les bords. Qu’est-ce que ça veut dire?

Gainsbourg:

Ça veut dire que j ‘ai horreur de la vulgarité, que j habite le 16e et que je me fais les ongles.

Titillé sur le thème des bouleversements suscités par la déferlante yé-yé, Serge n’y va pas par quatre chemins; à la timidité excessive de ses premières apparitions télévisées s’est substituée une assurance mêlée d’un orgueil salutaire et provocateur.

S.G. : La nouvelle vague, je dirai d’abord que c’est moi. Nouvelle vague veut dire qui est à l’avant-garde de la chanson. Je me soucie peu du tirage de Tintin, du tirage de Babar. Je ne tiens pas à mettre des «y» dans mon pseudonyme. Et je pense que les dents de lait tombent vite et que les dents de sagesse poussent douloureusement. Seulement si ça permet à ces jeunes gens, parce qu’il s’agit de pas mal de fric là-dedans, si ça leur permet de s’acheter des tombereaux de sucettes ou même des usines de sucettes, c’est pas mal… Mais ça ne me dérange pas. Je pratique un autre métier, ça (les yé-yé) c’est de la chanson américaine. De la chanson américaine sous-titrée.

D.G. : Quel est alors le vôtre ou plutôt comment le concevez-vous maintenant? Quels en sont les thèmes?

S.G. : Moi c’est la chanson française. La chanson française n’est pas morte, elle doit aller de l’avant et ne pas être à la remorque de l’Amérique. Et prendre des thèmes modernes. Il faut chanter le béton, les tracteurs, le téléphone, l’ascenseur… Pas seulement raconter, surtout quand on a dix-huit ans, qu’on se laisse, qu’on s’est quittés… J’ai pris la femme du copain, la petite amie du voisin… Ça marchera pas. Il n’y a pas que ça dans la vie quand même. Dans la vie moderne, il y a tout un langage à inventer. Un langage autant musical que de mots. Tout un monde à créer, tout est à faire. La chanson française est à faire.

D.G. : Qu’est-ce que vous voulez dire en chanson?

S.G. : II faut plaire aux femmes d’abord puisque c’est la femme qui applaudit et le mari suit.

« Confidentiel », un album charnière !