Gainsbourg-Aux armes et caetera

Le jour de gloire est arrivé – Aux armes et cætera

Lentement mais sûrement, les choses se mettent en place : les anthologies « Vingt ans de carrière » sont venues rappeler quel auteur-compositeur exceptionnel Gainsbourg représente dans l’histoire de la chanson française.

Même si ses disques des années 70 n’ont pas obtenu le succès qu’ils méritaient «Sea Sex And Sun» a su séduire les « mineures » auxquelles il fait allusion dans le texte du « Monde de la musique ».

 » Leurs grands frères, qui lisent « Best » et « Rock & Folk« , sont intrigués par ce quinquagénaire qui fait le zouave avec « Bijou« . Certains, parmi les plus punks, ont reconnu dans « L‘homme à tête de chou » une œuvre inscrite dans l’air du temps et du « No future« .  »

Il ne lui reste plus qu’à frapper un grand coup pour conquérir enfin le statut de superstar qui lui revient de droit et lui échappe depuis tant d’années. Ce n’est plus cette fois qu’une question de semaines…

Philippe Lerichomme :

« “Marilou Reggae” m’avait mis la puce à l’oreille, mais je n’oublierai jamais le moment où j‘eus la révélation : j‘étais un dimanche soir au « Rose-Bonbon », sous « l’Olympia », pour voir un groupe qui n’arrivait pas, je l’attendais en regardant danser les punks sur la piste, il était entre 1 heure et 2 heures du matin, ma soirée était gâchée, j’écoutais sinistrement la programmation disco, punk et reggae de la boîte, lorsque soudain j‘ai eu cet éclair, une idée de deux secondes : Le reggae ! Il faut aller en Jamaïque! Et quelques heures plus tard, j‘ai appelé Serge pour lui dire : “Je crois qu’il faut partir en Jamaïque pour faire un album de reggae !“ et il m’a répondu: « Banco, on y va ! » J’ai mis quatre mois a monter le projet en me précipitant d’abord chez « Lido Music » pour acheter une dizaine d’albums de reggae en import pour sélectionner les meilleurs musiciens, puis je les ai localisés grâce à l’équipe de Chris Blackwell d’ »Island ». »

Le 12 janvier 1979, Gainsbourg et Lerichomme entament les séances d’enregistrement de l’album « Aux armes et cætera » au studio Dynamic Sounds à Kingston, Jamaïque.

Pochette avant du disque aux armes et caeteraSerge est le premier artiste blanc à employer les talents de Sly, Robbie et leur bande. Autour de la section rythmique, on trouve le claviériste Mikey « Mao » Chung et le guitariste Radcliffe Bryan, tous deux empruntés au band de Peter Tosh. Mais il y a surtout les « I Threes« , les trois choristes de Bob Marley : sa femme Rita, Judy Mowatt et Marcia Griffiths. Bref, les meilleurs musiciens jamaïquains sur le marché.

Avant son départ, le P-DG de « Phonogram » demande à Serge si tout est prêt. Comme d’habitude, il ment effrontément. Avec Lerichomme, il s’est pourtant décidé pour quatre reprises. D’abord, évidente, celle de « Marilou Reggae », de L‘homme à tête de chou, sous le titre «Marilou Reggae Dub» : entre l’original par les Brittons blanc-blancs et la version Sly & Robbie, c’est carrément le jour et la nuit. Ensuite, celles de « La Marseillaise », déjà rebaptisée «Aux armes et cætera»¹, et de «Vieille canaille», un succès américain créé en français par Jacques Hélian et son orchestre en 1951 :

J’s’rai content quand tu seras mort
Vieille canaille
Tu ne perds rien pour attendre
Je saurai bien te descendre
J’s’rai content d’avoir ta peau
Vieux chameau

Enfin, il y a cette nouvelle version de «La javanaise» devenue en toute logique «Javanaise Remake», les allitérations en «ay» et en «vé» se marient effectivement à merveille avec le swing chaloupé du reggae…

La vie
Ne vaut
D’être vécue
Love
Mais c’est
Vous qui
L’avez
Voulu
Love

Son plaisir est tel que Serge va en profiter pour rajouter un dernier couplet avec une pincée d’authentique argot javanais :

Navré
D’avoir
Ouvert mes veines
Love
Pour une vraie
Saya
Lavo
Pave
Love ²

Philippe Lerichomme :

«Dans ma vie avec Serge, car ce mot s’impose davantage que celui de “carrière”, j’ai toujours souhaité être son premier public, le premier “p’tit gars”, comme il disait, à écouter ce qu’il faisait, et à chaque fois que j‘étais trop plongé dans la console, je m’obligeais à prendre du recul, à me remettre dans la peau d’un auditeur “normal” pour voir ce que ça donnait et ne pas me faire piéger par la technique. Je lui donnais mon avis en argumentant le plus possible, et en m’imposant de lui laisser toujours le dernier mot en cas de désaccord, mais c’était rare. Nous sommes donc partis à la Jamaïque avec pas mal d’idées de mélodies […] et surtout tous les titres, voire même plus qu’il n’en fallait, mais presque aucun texte : toujours le syndrome du peintre japonais ³ ! J’étais pour ma part loin de me douter de l’impact que pourrait avoir sa “Marseillaise”, mais lui, il en avait parfaitement conscience. Nous arrivons donc a Kingston un soir, complètement épuisés, et le lendemain matin nous apprenons que notre ingénieur du son se trouvait en fait à New York et n’arriverait que deux jours après… Pas moyen d’enregistrer ! Nous rencontrons alors le bassiste Robbie Shakespeare qui, au premier abord, est persuadé que je suis le chanteur et Serge le producteur, car j’étais le plus jeune des deux… Et deux jours après nous voilà en studio avec le fameux ingénieur du son enfin arrivé et nos musiciens jamaïquains qui, de toute évidence, se fichaient complètement de notre disque et appliquaient le principe « Take the money and run !« . En plus, nous étions complétement dépaysés par rapport a nos habitudes d’enregistrement puisque, autour du studio, on apercevait des chèvres et une carcasse de voiture… Il y eut donc d’abord un malaise et puis Serge s’est mis au piano et leur a joué des harmonies qui les ont impressionnés, et soudain, pour détendre l’atmosphère, il leur demande s’ils connaissent la musique française : hilarité générale, nous étions de plus en plus embarrassés… Jusqu’à ce que l’un des musiciens cite une chanson française intitulée… “Je t’aime”. Il voulait bien sûr parler de “Je t’aime moi non plus” que les autres connaissaient aussi et alors Serge leur lance simplement : « It’s me ! » Tout a changé à ce moment-là et ils sont tombés sous le charme de Serge.»

Sly Dunbar :

« Au début, nous avions pensé qu’il voulait un son très propre mais il nous a dit : « Non, non ! jouez comme vous le sentez ! » Résultat, en studio, tout a été mis en boite tel quel, sans overdubs, enregistre quasiment live. »

Gainsbourg :

« Philippe Lerichomme est un garçon d’une remarquable efficacité. Dans les turbulences de ma carrière je n’ai jamais vu ça : moi je n’appelle pas ça un directeur artistique mais un réalisateur. Il me met en son et en image, mais évidemment je lui donne la matière première. C’est un mec très important. Faut vous dire que je déteste le show-business, je trouve les gens qui fréquentent ce milieu d’une méchanceté absolument insoutenable. Ils sont hargneux et jaloux, et moi je ne suis ni l’un ni l’autre. Et Philippe n’a pas un atome de vulgarité. »

La Marseillaise« Aux armes et cætera » se transformera en prodigieux jackpot dès sa sortie en mars 1979 : album d’or puis de platine en un temps record, il va dépasser au final le million d’exemplaires. Serge, cinquante et un an à l’époque, balance aux jeunes fans de «Bijou» qui le suivent désormais : «Brigade des stups» et la différence d’âge vole en éclats. Qui d’autre aurait osé ?

A la brigade des stups
J’suis tombé sur des cops
Ils ont cherché mon spliff
Ils ont trouvé mon paf

Il talk-over les charmes de «Lola Rastaquouère» et les innocentes choristes de Bob Marley scandent «Rasta !» sans se douter de rien. 4

Quand dans son sexe cyclopéen
J’enfonçais mon pieu tel l’Ulysse d’Homère
Je l’avais raide plutôt amère
C’est moi grands dieux qui n’y voyais plus rien

Gainsbourg, «le laid qui plaît» comme on lit à l’époque dans la presse, règle enfin son compte à son complexe majeur et se souvient de sa pauvre chienne Nana dans «Des laids des laids» :

Même musique même reggae pour mon chien
Que tout le monde trouvait si vilain
Pauv’ toutou c’est moi qui bois
Et c’est lui qu’est mort d’une cirrhose
Peut-être était-ce par osmose
Tellement qu’il buvait mes paroles

Au studio « Dynamic Sounds », c’est l’usine : deux jours pour enregistrer l’orchestre, un jour pour mettre en boite les chœurs, avec les « I Threes« . Il ne reste plus qu’à faire les voix, mais Serge a, comme toujours, repoussé l’échéance jusqu’à la dernière limite.

Philippe Lerichomme :

« Ce soir-là en dînant à l’hôtel avec Serge, je lui ai lancé : « Demain, tu chantes ! » et il a répondu : “Je sais…”, sous-entendant qu’il lui fallait écrire les chansons. Puis je l’ai raccompagné à sa chambre, qui était mitoyenne de la mienne et j‘ai vu à ce moment-là une chose que je n’oublierai jamais : il a déposé sur son lit toute une série de papiers blancs correspondant à chaque chanson du disque, et, en haut de chaque papier, il a inscrit le titre… Alors, comme cela s’imposait, je l’ai laissé seul face a ses pages blanches et je me suis retiré dans ma chambre où, moi non plus, je n’ai guère dormi. Le matin, je suis allé frapper à sa porte, il n’avait pas changé de place depuis la veille, les feuilles étaient au même endroit sur le lit, mais complètement noircies d’écriture, et il était bien entendu totalement épuisé, vidé. Alors j‘ai restructuré les chansons qui partaient dans tous les sens puis, à 11 heures du matin, nous sommes allés au studio et il a chanté… jusqu’à 2 heures du matin : le disque était fait ! Nous l’avons mixé le lendemain et le surlendemain, et nous sommes rentrés à Paris. Les musiciens ne nous avaient plus quittés, conscients qu’il se passait quelque chose d’important, et je me souviens qu’a la fin de l’enregistrement, on a tout réécouté avec eux et Serge m’a regardé un moment et m’a demandé : « Qu’est-ce qu’on a fait ? » et je lui ai répondu : « Je n’en sais rien, mais on l’a fait ! » Nous n’avions plus qu’une idée, rentrer chez nous pour voir « ce qu’on avait fait » dans un contexte autre que jamaïquain. Il avait littéralement craché ce disque dans un stress total, sans rémission. »

Lorsque les journalistes et programmateurs reçoivent «Aux armes et cætera», le 33 tours est accompagné d’un texte de la main de Serge précisant sa prémonition :

«  Vinrent les punks qui m’étonnèrent un temps, Sid Vicious le seul à mes yeux parce que dangereusement logique et suicidaire, j‘avais hélas vu juste, tête brûlée d’un mouvement qui m’aurait d’ailleurs subjugué si je ne l’avais été quelque trente ans auparavant par « Dada« , « Breton » et « La Nausée de Sartre« . Que mettre alors sur ma platine sinon et toujours Screamin, Jay Hawkins, Robert Parker, Otis Redding, Jimi Hendrix, et puis ce qui m’avait réellement secoué ces trois dernières années, ska, blue-beat, rocksteady, reggae, reggae, reggae.  »

Et je rêvais de Jamaïque, de sa musique sur laquelle si aisément on peut cracher ce que l’on a, instinctive, animale, pure et contestataire, violente, sensuelle et lancinante, si proche de l’Afrique, si loin du gris anglais et du bleu ciel de Nashville et LA.

A Richard Cannavo, dans « Le Matin« , il avait remis le couvert sur le thème de « la chanson, un art mineur », en ajoutant :

« On ne peut pas être un visionnaire dans ces arts dominés par l’argent. Mais je suis peut-être utile en ce sens que je suis subversif. Or la chanson est un bon moyen de subversion parce que nous avons le don d’ubiquité »

Le Klan le Klan la cagoule
Relax baby be cool
Autour de nous le sang coule
Relax baby be cool

Cette subversion va prendre dans les mois suivants – et même au-delà, si l’on considère l’achat du manuscrit de «La Marseillaise» en décembre 1981 comme la conclusion de l’affaire – la dimension d’un scandale médiatique bien de chez nous.

Amour sacré de la patrie
Conduis soutiens nos bras vengeurs
Liberté liberté chérie
Combats avec tes défenseurs

1. C’est en feuilletant le Grand Larousse encyclopédique en six volumes pour en recopier les paroles que Serge avait fait une découverte : pour ne pas les répéter inutilement, les refrains étaient indiqués «Aux armes et cætera». 2. Traduction : «Pour une vraie salope», le javanais consistant à rajouter des «ay» et des «va» à chaque syllabe (bonjour = bavonjavour). 3. Exemple souvent donné par Serge, pour expliquer comment il réussissait à travailler dans l’urgence : celui du peintre japonais qui se concentre durant dix ans puis exécute un chef-d'œuvre en quelques instants.
 4. De rasta (adepte de la culture rastafari, essentiellement une lecture afrocentriste de la Bible, largement diffusée en Jamaïque) à rastaquouère (injure populaire, de l’espagnol rastacuero, traîne-cuir), il n’y a qu’un pas, bien sûr, mais Serge l’enrichit d’une référence au Jésus-Christ Rastaquouère de Francis Picabia (Collection Dada, Paris,1920).

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