Cabaret Madame Arthur

Apprentissage chez Madame Arthur

A la rentrée 1954, Lucien remplace à nouveau son père, mais cette fois à Paris, dans le 18e, au cabaret Madame Arthur dont il devient le pianiste et chef d’orchestre (deux autres musiciens seulement : un batteur et un saxophoniste violoniste), une place qu’occupe Joseph depuis 1947.

De cela il n’en parlera jamais et ce sont les recherches à la SACEM au printemps 1991 qui permirent à Gilles Verlant de découvrir cet épisode pourtant aussi passionnant que savoureux de ses années d’apprentissage. On a du mal à imaginer pourquoi il le tut, lui qui révéla tant d’ anecdotes autrement plus salées dans sa carrière, lui qui n’hésita pas à s’afficher en travesti sur la pochette de l’album Love On The Beat en 1984, un album où plusieurs chansons tournaient autour du thème de l’homosexualité.

En 1954 comme aujourd’hui, Madame Arthur est un cabaret fameux pour ses numéros travestis, à l’époque on dit encore « transformistes ». En clair, le jeune Gainsbourg, farouchement hétérosexuel, se retrouve entouré de folles et accompagne toute la nuit des numéros de travelos, qui oscillent entre le glauque, le burlesque et le troublant, quarante ans avant que l’expression « drag-queen » ne rentre dans le langage courant. Il y rencontre Louis Laibe, le directeur artistique, avec qui il va bientôt composer toute une série de morceaux, l’essentiel du spectacle qui fait les beaux soirs de Madame Arthur au cours des saisons 1954-55 et 1955-56.

Louis Laibe :

« Joseph Ginsburg, que l’on appelait le père Jo, était très gentil mais quand il se déplaçait on aurait dit un croque-mort, il n’était pas drôle. Quand Serge venait remplacer son père, il ne savait pas ce que c’était qu’un bluejean, il ne connaissait pas les chemises ouvertes, il était toujours habillé en jeune homme de bonne famille et j’aime autant vous dire qu’on ne lui tapait pas sur le ventre, il était aussi sérieux que son père. Serge était conditionné par son père contre les homosexuels, il était donc très discret de ce côté-là, je n’ai jamais vu Gainsbourg sortir avec un travelo ou avec un pédé à l’époque, c’est pour ça que j’ai été soufflé quelques années plus tard quand je l’ai vu chanter « Mon légionnaire » : je me demandais où il allait ! C’est un garçon qui m’a toujours surpris. »

« Chez Madame Arthur, nous n’étions jamais choquants, ni graveleux : notre principe était de faire oublier le côté un peu vicieux de la chose au profit de la joliesse de la performance. Il fallait être prudent en ce temps-là, si on ne voulait pas se retrouver à la Tour Pointue (Le Quai des Orfèvres) ou se faire casser la tête à la sortie. Très vite j’ai eu l’idée d’écrire avec Lucien les chansons de notre nouvelle revue, sur le thème du cirque, qui fut chez nous un spectacle important. A l’époque il y avait quand même 30 à 35 artistes sur scène, la maison était petite mais nos revues étaient connues du monde entier ! « Arthur Circus » ouvrait le tableau, puis nous avions « La trapéziste », écrite en souvenir d’une vedette du cirque Médrano qui avait eu un accident. « Zita la Panthère » était chantée par mon partenaire, Maslowa, un garçon qui avait un tempérament fou. Parmi nos autres interprètes il y avait aussi Toinou Coste, un garçon de 120 kilos qui imitait Fréhel, et Lucky Sarcell, un ancien boy de Mistinguett qui s’était fait virer des Folies-Bergère après avoir loupé une entrée en scène parce qu’il était en train de priser une dose de coco sous les escaliers. Il était laid de visage mais avait de jolies gambettes : je le présentais sur scène comme « la seule chanteuse qui chante avec ses jambes » … »

Ce Lucky Sarcell fut en réalité le premier interprète de Gainsbourg, puisque celui-ci lui offrit « Antoine le casseur », la seule chanson dont il écrivit aussi les paroles, début 1955 :

C’est pour lui qu’j’fais l’tapin
Que j’vends mon valseur et l’toutime
Et si lui c’est un chaud lapin
On peut dire que moi je suis une chaude lapine
Les caves que j’éponge ça m’ laisse froid
Du vrai y’a qu’Antoine qui y a droit
Mon sentiment est si profond
Qu’ y ‘a qu’ lui seul qu’a pu arriver au fond

Gratiné, non ? Côté musical, ce fut sans doute, au même titre que son expérience de pianiste de bar, au Touquet, une école prodigieuse … Avec Laibe, il compose des chansons dans tous les styles : des blues, des valses, des javas, des ambiances africaines, des mambos sud américains et du pur music-hall. Une expérience dont il se souviendra des années après en travaillant pour les revues de Zizi Jeanmaire au Casino de Paris et à Bobino.

Aucune de leurs chansons ne verra le jour malgré des titres alléchants téls que « J’ai goûté à tes lèvres » et « J’ai le corps damné par l’amour ». Du propre aveu de l’auteur, elles étaient plus nulles les unes que les autres, sauf une …

Paul Alt :

« Elle s’intitulait « Je broyais du noir » et nous en étions assez fiers. Sur l’idée de Serge, nous avions essayé de rencontrer Juliette Gréco, pour la lui proposer. Nous l’avons attendue dans les coulisses d’un club où elle se produisait, mais elle était quasi inapprochable. J’en ai eu marre de poireauter et j’ai dit à Serge « Viens, on se casse. » Lui, fasciné par Gréco, était prêt a prendre son mal en patience … » . . .

Combien de temps précisément Lucien travaille-t-il chez Madame Arthur ? Malgré les recherches de Gilles Verlant, il est difficile de l’affirmer. De la rentrée 1954 au printemps 1955 ? C’est probable, si on prend pour points de repère les dates de dépôts des différentes chansons. Il est possible également qu’il ait laissé tomber le cabaret en cours de saison pour accepter un nouvel engagement, une fois de plus arrangé par Joseph, au Milord l’ Arsouille, comme plusieurs témoins semblent l’indiquer. A chaque carrefour de sa vie, Serge l’a souvent répété, on retrouve son père. Cette fois, celui-ci a appris par le circuit des musiciens qu’on cherche un pianiste-guitariste dans ce cabaret Rive gauche mais du « mauvais » cote de la Seine, puisque situé rue de Beaujolais, à deux pas du Palais-Royal.

Le style Rive gauche – inspiré par les chansons de Prévert et Kosma et le groupe Octobre se cristallise un temps autour de Juliette Gréco, puis une nouvelle génération de cabarets voit le jour au cours de la seconde moitié des années 50 : la Colombe, sur l’île de la Cité, le Cheval d’Or rue Descartes, le Port du Salut ou la Fontaine des Quatre Saisons tenu par Pierre Prévert (frère de Jacques) rue de Grenelle ; on y entend Vian, Mouloudji, mais aussi Germaine Montero, Monique Morelli, Philippe Clay ou d’autres encore tels Catherine Sauvage, Anne Sylvestre, Francesca Solleville, Romain Bouteille et Boby Lapointe (ainsi que Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, plus tardivement). Rive gauche signifie « chanson poétique » avant de devenir synonyme d’engagement; il s’exporte aussi de l’autre côté de la Seine, soit à Montmartre, aux Trois Baudets et chez Patachou, soit au Milord l’ Arsouille.

André Halimi, qui fera carrière comme réalisateur de télévision, est à l’époque un journaliste débutant qui rôde dans le milieu des cabarets et des music-halls. En 1959 il va d’ailleurs publier le livre On connaît la chanson (Histoire vivante, vedettes et panier de crabes de la chanson contemporaine) qui le grille pour un bon moment avec le métier. ..

André Halimi:

«Le Milord l’ Arsouille était particulier parce qu’il se situait Rive droite et c’était assez bourgeois, mais les artistes qui y passaient, même Léo Ferré y a chanté, venaient de la Rive gauche. C’était très cher, plus cher que les caves de Saint-Germain. Francis Claude avait un public très Neuilly, très 16e arrondissement, « anar de droite ». Les gens venaient s’encanailler dans un cabaret où régnait un esprit d’impertinence, d’insolence, mélange de Sacha Guitry et de Léo Ferré. Il y avait un ton. »

Dès son ouverture, fin 1950, le cabaret connaît un succès prodigieux. Léo Ferré et Jacques Douai sont parmi les premiers artistes programmés, Francis Claude présente un numéro philosophique au cours duquel il enchaîne les mots d’esprit, en duo avec Louis Lions.

Au Milord, on côtoie bientôt Orson Welles, Jacques Charon, Francis Carco, Jean Cocteau, Maurice Chevalier, Robert Hirsch ou Mireille. Parmi les piliers de l’établissement, ceux qui feront pratiquement partie des meubles jusqu’à ce que Francis Claude jette l’éponge, fin 1962, il y a Jacques Dufilho, Maurice Biraud et la chanteuse Michèle Arnaud, future interprète de Gainsbourg, dont « la présence poétique et la voix chaude envoûtent le public ».

Mais sur la petite scène du Milord d’autres vedettes se succèdent, tels Alain Barrière, Mouloudji, Hélène Martin, Georges Moustaki, Catherine Sauvage, Jacques Brel (Francis Claude l’engage en 1954, juste après son passage à l’Écluse), Guy Béart ou, plus tard, Jean Ferrat. Toutes les stars de l’époque sauf une, Georges Brassens.

Gainsbourg :

« Un soir, au Milord, je vois Boris Vian. J’encaisse ce mec, blême sous les projos, balançant des textes ultra-agressifs devant un public sidéré. Ce soir là, j’en ai pris plein la gueule. Il avait sur scène une présence hallucinante, mais une présence maladive. Il était stressé, pernicieux, caustique. C’est en l’entendant que je me suis dit : « Je peux faire quelque chose dans cet art mineur »

Sources:

1) Gilles Verlant - Gainsbourg Avec la collaboration de Jean-Dominique Brierre et Stéphane Deshamps  Albin Michel – 15 novembre 2000 2) On connaît la chanson ! André Halimi (Auteur)  - Essai (broché). Paru en 09/2005

Serge découvre Boris Vian