France-Gall

Annie aime les sucettes

Serge est reçu le 13 mars par Denise Glaser dans Discorama : devant les caméras de Raoul Sangla, il chante «Docteur Jekyll» et «Marilu». Une fois de plus, l’interview est lumineuse, intimiste et révélatrice.

Denise Glaser : C’est drôle… Serge Gainsbourg, chaque fois que vous venez a Discorama, c’est a peu prés une fois par an, j’ai l’impression que vous venez comme chez le médecin. J’ai envie de vous dire: donnez-moi votre pouls, comment allez-vous et où en êtes-vous aujourd’hui ?

S.G. : Vous croyez que je suis un malade incurable ?

D.G. : Incurable sûrement, malade, je ne crois pas.

S.G. : Incurable en quoi ?

D.G. : Incurable en ce que vous êtes Gainsbourg, en ce que vous êtes empêtré souvent dans des contradictions…

S.G. : Contradictions, non. Évolutions, pas contradictions.

D.G. : Bon, maintenant vous chantez un peu comme un Beatles à vous tout seul. Qu’est-ce qui est arrivé ?

S.G. : Il est arrivé qu’il y a un courant mondial qui est né à Liverpool et qu’on ne peut pas ignorer, c’est très simple. On ne peut pas se scléroser. J’écris des chansons difficiles, on dit : je suis un intellectuel. J’écris des chansons faciles, on dit que je sacrifie au commercial… On ne me fiche pas la paix, quoi… On me cherche des noises. […]

Denise enchaîne ensuite le thème de la veste « doublée de vison» que Serge avait évoquée lors de leur précédent entretien :

D.G. : Pourquoi avez-vous retourné votre blouson ?

S.G. : Ma veste !

D.G. : Votre veste.

S.G. : Parce que j ‘m’en sors comme ça, je m’en sors beaucoup mieux. Je suis a un age ou il faut réussir ou abandonner. J’ai fait un calcul très simple, mathématique. Je fais douze titres, moi, sur un 33 tours de prestige, jolie pochette, des titres très élaborés, précieux. Sur ces douze titres, deux passent sur les antennes et les dix autres sont parfaitement ignorés. J’écris douze titres pour douze interprètes différents et les douze sont tous des succès.

Lorsque Denise Glaser lui demande s’il ne souhaite pas explorer d’autres domaines que la chanson, Serge évoque la possibilité d’écrire un livre, qui parlerait des femmes, tout en affirmant qu’il n’est «pas assez mûr pour ça» et que la chanson «n’a jamais été une chose très importante», sauf par la taille immense de son public. Son hôte le titille bien entendu sur le sujet présumé de ce futur bouquin…

S.G. : Expérience personnelle, déception personnelle et puis idéal personnel. Très compliqué.

D.G. : Si vous me parlez d’idéal personnel, c’est que vous n’êtes plus aussi misogyne que vous l’étiez il y a quelques années ?

S.G. : Je n’ai jamais été misogyne, j’étais pudique, c’est tout. Pas très tendre. Qu est-ce que vous voulez qu’avec ma gueule, je sois tendre […] , Je suis dur. J’ai une gueule dure, je peux pas être tendre… Je suis tendre dans le prive mais pas devant les gens.

D.G. : Est-ce que vous savez que, avec votre visage, vous avez beaucoup d’admiratrices ?

S.G. : Oui, je le sais, mais elles, elles sont pas idiotes.

D.G. : Elles sont pas idiotes, c’est-à-dire ?

S.G. : Elles savent très bien que derrière mes chansons, il y a moi. Mes chansons, c’est mon métier, c’est mon uniforme, mais dans le civil, je suis moi-même, je suis autre chose. Autre chose d’un peu plus facile. Et puis pourquoi dire : «Il faut être ceci, il faut être souriant, il faut pas être dur, il faut être gentil » ? Qu’est-ce que c’est que cette notion de rose et gris ? On peut être noir, bon Dieu! Au cinéma, il y a des gars formidables qui sont toujours très durs comme Jack Palance. On adore ces gars-là. Au music-hall, ça va pas, on dit : «Putain ce qu’il est sinistre ce gars-là, il est dur, il est méchant.» Mais pourquoi pas ? Pourquoi ne pas voir la vie d’une certaine façon ? […]

D.G. : Enfin, moi je ne sais pas s il est dur ou s il est méchant mais tout à l’heure je vous ai vu aller mettre votre cravate. Vous avez traversé le studio pour aller la chercher et vous marchiez d’un pas dansant qui serait celui d’un homme heureux de vivre.

S.G. : Si on veut… Pas si sûr, ça…

Après lui avoir rappelé ce qu’il avait déclaré un an auparavant sur les jeunes chanteurs («S’ ils veulent acheter des usines de sucettes»), Glaser lui fait remarquer que désormais, il écrit pour ces mêmes jeunes artistes…

S.G. : Ils ont vieilli, moi aussi.

D.G. : Maintenant c’est vous qui leur fabriquez des sucettes. C’est même vous l’usine à sucettes.

S.G. : Ah ! mais… elles sont au gingembre, mes sucettes !

Exact ! L’idée des sucettes doit tellement l’amuser qu’il écrit aussitôt une chanson pour la plus juvénile de ses interprètes, France Gall :

Annie aime les sucettes
Les sucettes a l’anis
Les sucettes à l’anis
D’Annie
Donnent à ses baisers
Un goût ani-
Sé lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge
D’Annie
Elle est au paradis

La chanson «Les sucettes» figure sur le dixième EP publié par France, en mai 1966. De tous les succès que Serge lui a écrits, c’est celui qui a fait couler le plus d’encre. Hymne salace à l’innocence, ou l’inverse ? On ignore habituellement que Gainsbourg lui-même fut effrayé par le scandale potentiel et l’on insiste trop sur la candeur de son interprète. L’anecdote, souvent colportée, jamais vérifiée, veut que lorsqu’on lui expliqua le double sens des «Sucettes», France Gall en fut choquée au point de s’enfermer chez elle et de n’en plus sortir pendant plusieurs semaines.

France Gall :

« Avec « Les sucettes”, Serge s’est trompé, la chanson n’était pas à l’image de mon caractère. J’étais très pudique et je l’ ai chantée avec une innocence dont je me vante. J’ai été peinée par la suite d’entendre qu’il retournait la situation à son avantage, en se moquant. Je n’ avais pas de rapports normaux avec les garçons, quand on chante, on fait un peu peur. Je croyais chanter l’histoire d’une petite fille genre Sophie chez la comtesse de Ségur. Quand j ‘ai compris le second degré, j’ai eu tellement honte, tellement peur d’être rejetée… »

A la fin des années 80, Serge prenait un malin plaisir à citer cette réplique à un journaliste qui lui demandait: «Pourquoi ne chantez-vous plus “Les sucettes” ?»

Gainsbourg : «France a eu un mot admirable : “Ce n’est plus de mon âge”…»

« Cette histoire, comme tant d’autres, avait été «arrangée» par Serge. Voici ce qui s’est réellement passé lors de cette interview : le 30 mars 1976 sur France-Inter, dans l’émission «A vos souhaits», au cours de laquelle un auditeur posait toutes les questions qu’il souhaitait, une heure durant, à l’invité de son choix, France Gall et Michel Berger se retrouvent face à Michel Cabréra, celui-ci pose des questions qu’il a préparées avec son ami Richard Rossi. A la question : «Que pense France de ses anciens succès, tels que “Charlemagne” ou « Les sucettes » ?», France répondit : «Ce n est plus de mon âge, “Charlemagne” en tout cas.» Ce qui n’est pas du tout pareil… »

Pour conclure, il faut encore savoir que, pour se faire pardonner de lui avoir fait chanter «Les sucettes», Serge offre à France, en 1966, un ravissant petit bracelet Hermès.

La comédie musicale Anna