Serge en 1962

Album N° 4

En 1962, de retour à Paris, Serge se concentre sur la préparation de son dernier album 25 cm, le quatrième, judicieusement intitulé N°4.

Album N°4

Entre le 14 mars et le 16 avril 1962, sept jours sont donc consacrés à l’enregistrement et au mixage de l’album N° 4, toujours à Blanqui, sur un budget riquiqui, toujours avec Goraguer et son orchestre, des musiciens qui n’ont jamais autant bossé que depuis la déferlante twisteuse, mais pas forcément dans la joie.

Alain Goraguer :

« Les yé-yé ont fait peur à tout le monde parce qu’ils ont provoqué une réorganisation très grave dans les maisons de disques. Tous les jeudis, on voyait 80, 100, 120 gamins et gamines de quatorze à dix-huit ans qui faisaient la file à l’entrée des studios, ils venaient pour les auditions. Ils étaient traités comme du bétail. S’ils étaient pris et que leur premier disque marchait, on les faisait vivre comme des vedettes, tout le cirque des palaces et des limousines. Si le deuxième disque ne marchait pas, on les renvoyait dans leur province natale. Sur le plan humain, il s’est passé des choses épouvantables. Ce qui nous a tous inquiétés, dans le métier, c’est que les studios turbinaient et se vantaient de mettre en boîte un nombre invraisemblable de séances. Les studios étaient encombrés, il régnait l’obsession du « coup ». »

Sur cet ultime 25 cm, qui marque un tournant dans son œuvre et pour lequel il retrouve l’inspiration et la diversité de son premier opus, en 1958, Serge nous propose ses propres versions de «Black Trombone», «Baudelaire» et «Les goémons» (dont l’arrangement est ruiné par un sax, imposé par le directeur artistique Jacques Plait, au grand dam de Serge). Contrepoint de l’air pénétré qu’il adopte sur ce titre éminemment mélancolique, on apprécie le ton désinvolte et la souple contrebasse de cet «Intoxicated Man», frère de sang (avec deux grammes et demi) de Boris Vian quand il chantait «Je bois » …

Je bois
A trop forte dose
Je vois
Des éléphants roses
Des araignées sur le plastron
D’mon smoking
Des chauves-souris au plafond
Du living-
Room

La modernité retrouvée se traduit par l’usage impeccable de rythmes blues et jazz, effleurés du temps du «Claqueur de doigts», cette fois parfaitement maîtrisés, notamment dans «Requiem pour un twisteur », avec son orgue électrique ultra-swing :

Dites-moi avez-vous connu Charlie ?
Le contraire m’eût étonné
Il n’est pas une boîte qu’il n’ait fréquentée
Quel noceur !

Une voix lui répond, menaçante, qui murmure Requiem pour un twisteur. Pas celle d’un opportuniste qui utiliserait le mot «twist» parce qu’il est dans l’air du temps : au contraire, sur ce titre, comme sur «Quand tu t’y mets», Serge affine son style, il commence à s’amuser avec les mots, à les maîtriser davantage. Annoncé un an plus tôt par «En relisant ta lettre», il adopte un style mi-parlé mi-chanté qui est l’ébauche de ses futurs talk-overs :

C’ que tu peux être garce
Quand tu t’y mets
Tu t’y mets pas souvent
Pourtant quand tu t’y mets
Tu peux pas savoir

En plus de «Baudelaire», Gainsbourg choisit des rythmes samba pour deux autres chansons, «Ce grand méchant vous» et «Les cigarillos ». La première est signée, pour les paroles, par Francis Claude, son vieux pote du Milord :

Pendant qu’le vous n’y est pas
Car si le vous y était
Sûr’ment il nous mangerait

Toujours autant misanthrope et misogyne, Serge se réjouit de constatations simples :

Les cigarillos ont cet avantage de faire le vide autour
de moi
J’en apprécie le tabac
Et la prévenance
Les cigarillos ne sont pas comme moi, empreints de
timidité
Et leur agressivité
Est tout en nuances

Pour cet album, Serge aurait aimé mettre en musique le poème figurant à la fin du roman qui défraye la chronique depuis sa publication en France en 1959, Lolita de Nabokov. Mais l’auteur ne l’y autorise pas, Stanley Kubrick étant occupé à la même époque à en terminer l’adaptation cinématographique :

 » Perdue : Dolorès Haze. Signalement :
Bouche « écarlate », cheveux « noisette »;
Age : cinq mille trois cents jours (bientôt quinze ans !) ;
Profession : « néant » (ou bien « starlette »).

Sergent, rendez-la-moi, ma Lolita, ma Lo
Aux yeux si cruels, aux lèvres douces.
Lolita : tout au plus quarante et un kilos,
Ma Lo : haute de soixante pouces.

Ma voiture épuisée est en piteux état
La dernière étape est la plus dure
Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita
Et tout le reste est littérature. « 

Pour annoncer la sortie de ce N° 4, Serge fait sa rentrée sur scène dès le 28 mars et jusqu’à la fin avril 1962 au cabaret la Tête de l’ Art (ex-Chez Gilles), dirigé par Jean Méjean – ambiance whisky et velours rouge – avec le même Francis Claude, venu en voisin raconter ses histoires drôles en fin de programme, ou encore Jean-Claude Pascal. Sous le titre « Serge Gainsbourg – Un romantique moderne »

1. Jackie McLean joue aussi tous les soirs durant 1’été 1961 Au Chat Qui Pêche, rue de la Huchette, avec Art Taylor.

Brigitte Bardot lui demande d’écrire une chanson