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L’album Initials B.B.

Les lettres de Joseph permettent de suivre pas à pas la fin de l’amour-passion entre Serge et Brigitte.

Il est au courant des moindres détails vu que Serge, qui vient d’être viré de la Cité des Arts, s’est à nouveau installé avenue Bugeaud… Plus loin dans le même courrier, il annonce à sa fille Liliane que :

«Lucien n’ira pas en Andalousie : le contre a pris le dessus sur le pour une meute de journalistes guette B.B. à chaque pas, le scandale serait flagrant ». Ils se téléphonent chaque fois que c’est possible mais Brigitte a peur d’être mise sur écoute: «Avec deux coups de fil quotidiens […] les liens entre elle et lui ne se sont jamais relâchés, raconte Joseph. Il est aux anges car elle vient pour lui le pauvre Lucien est bien mordu pour de bon. »

En effet, les amants ont trouvé une solution: Bardot a négocié avec ses producteurs un aller-retour a Paris, Serge envoie ses parents au château de Fontainebleau, il attend la star avenue Bugeaud… Dans un courrier daté du 6 février, Joseph raconte la suite:

Joseph Ginsburg :

«Beaucoup d’eau s’est écoulée sous les ponts depuis notre retour de Fontainebleau mais c’est seulement tout récemment que la blessure de Lucien a commencé à cicatriser. Son “Ce n’est pas grave, dis à maman de ne pas se tourmenter pour moi” et le ton détaché de son coup de fil à Fontainebleau, c’était du bidon […] Il a enduré, ie pauvre, le martyre d’un amoureux transi, attendant en vain… Seul, seul, seul! Pas une âme compatissante à qui se confier […] Il a beaucoup souffert à attendre ici les quatre jours seul dans l’appartement, sans sortir. Il l’a vue.., chez sa couturière…»

Que s’est-il passé ? Pour le savoir, il faut cueillir les détails dans les mémoires de Brigitte, où elle raconte comment, à Almeria, pour se distraire après les longues journées de tournage, sa chambre se transforme en boîte de nuit: un tourne-disque hurle les airs à la mode tandis qu’elle invite les acteurs connus et inconnus à passer la soirée avec elle et ses «amazones», comme elle surnomme ses copines et secrétaires qui ne la quittent jamais.

Un jour Bardot arrive en retard au tournage et se fait fusiller du regard par Edward Dmytryk, il est prévu qu’elle tourne une scène avec Stephen Boyd, sémillant acteur irlandais qui avait connu son quart d’heure de gloire en 1964 grâce à « La Chute de l‘Empire romain« . Celui-ci, sentant la détresse de Bardot, n’hésite pas à tenter sa chance.

Brigitte :

« Il me prit tendrement dans ses bras en me murmurant des paroles apaisantes […] Il avait eu envers moi un geste de réconfort dont j‘avais tant besoin. Je ne le quittai plus, trouvant en sa présence une espèce de protection. Je lui tenais la main, je me jetais a son cou […] Nous fûmes pris en photo, évidemment ! Et les photos firent évidemment la «une» de tous les journaux du monde ! Je trompais fictivement à la fois Gunther et Serge.»

Boyd ne fut jamais son amant, mais son «ami tendre et attentionné». L’effet des clichés ne se fait pas attendre : Gunther la menace à nouveau de divorcer et Serge lui envoie par l’intermédiaire d’un photographe de France-Soir, qui leur sert de «coursier de l’amour», une «longue lettre triste» dans laquelle il lui explique qu’il vient de composer «Initials B.B.», un hymne nostalgique qui glorifie a jamais une image de déesse adorée ».

Brigitte Bardot

Gainsbourg :

«C’est comme une corde de guitare qui se brise, c’est très dangereux. Moi ça m’a balafré, c’était hyper speedé et assez court, dans les trois mois pas plus. Ça ne pouvait pas redescendre, ça a cassé. C’était un fil d’acier qui s’est brisé. Brisure nette. Cette fille-là m’a marqué au fer rouge. Rien a ajouter.»¹

Aux premiers jours de février 1968, il reprend du poil de la bête, soucieux de son image, il s’affiche avec de jolies femmes. Dans la presse, les colporteurs de ragots qui l’imaginaient en amoureux transi, fidèle à la star sublime, en sont pour leurs frais : on aperçoit Serge, déjeunant avec Anna Karina, chez Lipp, leur entrée fait plus d’effet que celle de Belmondo et de sa belle Suissesse Ursula Andress.

Anna karina et Serge Gainsbourg

En février 1968 toujours, le 28, on le voit à la télé, dans Tilt, chanter «Manon», face A de son nouveau 45 tours. Simultanément, dans son numéro daté du mois de mars, le mensuel adolescent « Mademoiselle Age Tendre » publie une longue interview (par Philippe Caries) agrémentée d’une photo pleine page montrant Serge sur un trône, avec à ses pieds Mireille Darc et France Gall en poupées hippies de luxe…

Mireille Darc :

«J’ai revu Serge juste après sa séparation avec Bardot, il était un peu paumé mais. il ne m’a pas fait beaucoup de confidences. Les chansons, ce n’était pas sérieux, c’était plus un jeu entre nous, tout s’est fait simplement, j’aimais les moments où, en studio, il me dirigeait, il créait une atmosphère, il y avait très peu de lumière et il misait tout sur le souffle… J’avais très envie de chanter “Je t’ aime moi plus” car je trouvais la chanson sublime. Serge a pensé a moi pour l’interpréter, il m’a dit qu’on devrait essayer mais ça n’a pas été plus loin car il a rencontré Jane très vite après.»

France Gall et Mireille Darc

En moins de trois ans, entre «Poupée de cire» et le « Show Bardot« , tout a changé pour lui. Du statut de poète maudit connu seulement d’ une maigre élite, il est devenu le compositeur à la mode. Après le bide de l’album « Percussions« , il n’a sorti que deux super-45 tours originaux, hors musiques de film et de feuilleton télévisé. L’ambitieux projet de « la comédie musicale Anna » n’a pas été reconnu à sa juste valeur, nouvelle déception pour le Gainsbourg «crédible» aux yeux des intellectuels. Bien sûr les interprètes alignent les tubes ses tubes mais la frustration de toujours rester dans l’ombre doit commencer à sérieusement le tourmenter. En prime, juste au moment où le déclic allait s’opérer avec Bardot et le duo «Je t’aime moi non plus», tout s’était écroulé.

Le 14 mars, nouvelle distraction pour le convalescent, la sortie en salles du « Pacha« . Comme il n’est pas question de trimballer Gabin dans les émissions de radio pour en faire la promotion, ce boulot revient à Georges Lautner, le réalisateur, et au compositeur de la bande originale, avec le fameux «Requiem pour un con», qui est publié simultanément en 45 tours.

Le 2 avril 1968, Gainsbourg fête ses quarante ans au moment où l’éditeur Tchou sort un petit recueil précieux, tirage limité à 1 500 exemplaires, intitule « Chansons cruelles« . Huit jours plus tard, il est temps de passer aux choses sérieuses…

Claude Dejacques :

«Nous sommes partis à Londres enregistrer « Initials B.B ». pour lequel Gainsbourg n’avait absolument rien préparé, comme d’habitude, hormis la chanson principale. Mais il travaillait déjà selon une méthode infaillible : pour chaque chanson il démarre avec un titre, parce qu’il a compris depuis longtemps que le titre doit être la phrase principale du refrain et le thème de la chanson. Pour qu’il ait le temps d’écrire, au lieu de prendre l’avion nous avons pris le train et le ferry-boat : au moment d’embarquer a la gare du Nord il s’est tapé deux bourbons, il a écrit pendant tout le trajet les paroles des trois autres chansons et le lendemain il était prêt…»

Yves Lefebvre :

«Depuis « Ce sacré grand-père », j’étais resté en contact avec Serge, et je peux dire que j’ai suivi pas à pas la création d’ »Initials B.B. », depuis les premiers mots jetés sur la feuille blanche jusqu’à l’enregistrement à Londres avec l’orchestre d’Arthur Greenslade. Je lui avais dit que je préparais une série de courts métrages sur la création sous toutes ses formes et j’avais déjà tourné un épisode sur un peintre en Californie. Le concept n’était pas de faire un reportage mais d’assister sans intervenir, en plaçant la caméra discrètement, dans un coin. Je savais qu’il allait faire cette chanson sur Bardot, il m’avait confié : “Je pense que je vais utiliser le thème de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak… » Sa culture musicale lui permettait ce genre d’emprunts… Je ne l’ai jamais senti accablé, plutôt amusé et étonné : il rendait hommage à B.B. tout en lui faisant un gros clin d’œil… »

serge-gainsbourg-initials-bb-1968

Pour les paroles, Serge s’inspire des premiers vers d’un poème d’Edgar Allan Poe, traduit par Charles Baudelaire et intitulé «Le corbeau»:

Une nuit, dans la pénombre
De ma chambre, lorsque, sombre,
Je cherchais le cœur du Nombre
Au fond des livres aimés
Certain bruit, certain murmure
Sournois comme un triste augure
Me rappela la voix pure
Que je n’entendrai jamais

Serge se souvient d’un livre que lui avait offert Bardot et se lance :

Une nuit que j’étais
A me morfondre
Dans quelque pub anglais
Du cœur de Londres
Parcourant l’amour mons
tre de Pauwels
Me vint une vision
Dans l’eau de Seltz

Construit comme une mini-symphonie, «Initials B.B.» est un hommage sublime où la voix de Serge se détache comme celle d’un récitant, à la fois sardonique et amoureux, sur un écrin formé par les violons, les trompettes, le piano et les chœurs…

Jusques en haut des cuisses
Elle est bottée
Et c’est comme un calice
A sa beauté
Elle ne porte rien
D’autre qu’un peu
D’essence de Guerlain
Dans les cheveux

Pour ces nouvelles séances londoniennes Serge retrouve l’arrangeur Arthur Greenslade, déjà testé fin 1965 sur l’EP «Docteur Jekyll et Monsieur Hyde» Juste après cette première collaboration avec Serge, on va retrouver son nom sur trois morceaux de l’album «Comment te dire adieu» de Françoise Hardy.

Arthur Greenslade :

«Serge était très anxieux, il semblait attacher beaucoup d’importance au résultat final de cette chanson qui s’adressait à Brigitte. L’atmosphère en studio s’en ressentait, on sentait Serge très méticuleux.»

Claude Dejacques :

«Nous étions très mal car nous savions que nous étions passés à côté d’un truc essentiel avec “Je t’aime moi non plus”. Serge a cogité et tout cela se retrouve, concentré, dans “Initials B.B.”. Quand la chanson est publiée, en juin 1968, Brigitte m’a appelé pour que je lui apporte le disque. Elle l’écoute, je la vois très émue, puis elle me dit : “Appelle Serge, tu veux bien ?“ Je l’ai fait, je lui ai tendu le combiné et par discrétion je suis parti, sans même lui dire au revoir. En fait je n’ai jamais revu Brigitte après…»

Serge aime les artefacts de cette société de consommation que l’on brocarde désormais dans la presse, il a même un faible prononcé pour les mots à consonance franglaise : cigarettes Kool, briquet Zippo, pick-up, browning ou Fluid make-up. Puis il mélange le tout et fonce à bord de la Mustang de son pote Yves Lefebvre…

On s’fait des langu’s
En Ford Mustang
Et bang!
On embrasse les platanes
Mus à gauche
Tang à droite
Et à gauche à droite

Son cœur ne bat peut-être qu’un coup sur quatre, comme celui de «Bloody Jack», chanson qu’il offre bientôt a Zizi Jeanmaire, mais il s’amuse a détourner une comptine dans «Black & White» pour conclure ce nouvel album…

Une négresse qui buvait du lait
Ah! se disait-elle si je le pouvais
Tremper ma figure dans mon bol de lait
Je serais plus blanche que tous les Anglais

Source :
 1. Montage de déclarations faites dans l’émission Entrez dans la confidence du 14 avril 1968.

Sur le tournage du film Slogan, en 1968, il rencontre Jane Birkin

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