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L’album Bonnie And Clyde

Serge et B.B. sortent beaucoup. Il l’emmène un soir au Raspoutine, rue Bassano. L’émotion est à son comble.

L’ orchestre tzigane joue des sérénades romantiques et les accompagne jusqu’à la Morgan décapotable vert anglais, «sentant le cuir et le bois de rose […] mon joujou, ma passion, mon caprice », comme le dit Bardot, qui l’emmène ensuite chez elle, au 71, avenue Paul-Doumer.

Brigitte :

« Je me faisais extrêmement belle pour lui. Nous ne nous cachions pas, au contraire, nous exhibions volontiers notre passion. Régine en savait quelque chose. Nous passions des nuits à danser dans son cabaret, collés l’un à l’autre. […] Nous sortions de là, ivres de nous-mêmes, de champagne, de musique russe, nous étions accordés aux mêmes vertiges, nous nous saoulions des mêmes harmonies, du même amour, nous étions fous l’un de l’autre. »

Corbis - Serge et Brigitte

Régine :

«Ils sont venus dîner chez moi à plusieurs reprises parce qu’il fallait qu’ils évitent de se montrer trop en public : je me souviens qu’on s’amusait beaucoup et que Brigitte me paraissait très détendue, elle riait sans cesse, elle était visiblement épanouie, je pense qu’elle l’admirait beaucoup et lui était flatté car il se considérait comme très moche. Ça l’épatait que la femme qui symbolisait la beauté soit éprise de lui. Moi je lui disais toujours qu’il était très beau, qu’il était beau par son talent et que les femmes qui attachent de l’importance au physique, à mon sens, sont des connes…»

Serge est sur les dents : il tourne le jour et compose la nuit. Après « Le Pacha« , il fait une apparition dans « Vivre la nuit » avec Marcel Camus, le réalisateur d’Orfeu Negro, dans un rôle de petit journaliste au grand cœur qui observe, désarmé, ses potes (Jacques Perrin et Catherine Jourdan) s’entre-déchirer…

Gainsbourg :

«Je fais une apparition dans Le Pacha, en tant que Gainsbourg, dans un studio d’enregistrement, je chante le “Requiem” tandis que Gabin passe devant moi et que nous échangeons un long regard de totale incompréhension. Quant au film de Camus, pas de chance, il est sorti en Mai 68. Du genre : « C’est quand la séance »? Mais quand vous voulez, Monsieur! » Bide total. Pourtant c’était pas degueu.»

Sur ces entrefaites, Brigitte reçoit une invitation de Gunther Sachs à fêter son trente-cinquième anniversaire, le 14 novembre, chez lui, avenue Foch.

«J’en parlai à Serge qui me conseilla d’y aller, raconte Bardot, après tout j’étais légalement sa femme. Mais je n’y allai pas. Après tout, j ‘étais illégalement la femme de Serge et j’adore l’illégalité.»

Elle revoit cependant Gunther «par obligation» et une terrible dispute éclate, il lui reproche violemment sa liaison «avec cet horrible type, ce Quasi modo saltimbanque» avec lequel elle s’affiche «pour le ridiculiser». Elle lui rétorque qu’étant «la femme la plus cocue du monde», elle avait bien le droit de se venger…

Brigitte :

« Serge était d’une nature inquiète, sans arrêt dans l’angoisse de me perdre, chacun de mes retours vers lui lui paraissait miraculeux. Le fait que j’aie fait un choix en sa faveur lui semblait impossible et nous nous retrouvions passionnément comme après une séparation éternelle, même si je ne l’avais quitté que quelques heures. Il m’acheta une alliance chez Cartier qu’il me passa à l’annulaire de la main gauche après que j’eus retiré les trois alliances bleue, blanche et rouge que Gunther m’avait données. J’ai une manière très personnelle de divorcer. »

Côté boulot, Serge est totalement débordé. On lui a réservé deux studios chez Barclay, avenue Hoche: dans le premier, il enregistre avec Bardot, dans le second, il travaille avec Mireille Mathieu.

Retour au Show Bardot : dans un décor de ballons gonflables ornés de lettrages psychédéliques figurant des phylactères, réalisés par Tito Topin, l’on voit B.B. déchirer un panneau et s’avancer insolente, moulée des pieds au cou dans une combinaison blanche, une petite cape d’héroïne de BD sur les épaules et, détail piquant, perruquée de noir tel un négatif de « Barbarella« . C’est «Comic Strip» bien sûr: comme entre-temps les producteurs ont appris que les Américains ont acheté l’émission, ils en mettent en boîte deux versions et voilà Bardot qui zip shebam-blop-et-wizzz en français et en anglais.

Enfin, apothéose absolue, après un sketch autour de «Bubble Gum», chanson créée deux ans plus tôt, où Claude Brasseur fait le figurant dans un décor de saloon, superbe mise en images de «Bonnie And Clyde». Le couple de gangsters traqués incarné au cinéma par Warren Beatty et Faye Dunaway ne deviendra célèbre en France que deux mois plus tard. Le 10 novembre 1967, Serge s’était fait projeter le film, à la Warner, et il avait soigneusement noté le monologue de Dunaway:

You’ve heard the story of Jesse James
And how he lived and died
If you’re still in need
Of something to read
Here’s the story of Bonnie and Clyde

Brigitte_Bardot_And_Serge_Gainsbourg_-_Bonnie_And_Clyde
Vous avez lu l’histoire de Jesse James

Comment il vécut, comment il est mort…
Ça vous a plu, hein? Vous en demandez encore
Eh bien écoutez l’histoire de Bonnie and Clyde
Alors voilà, Clyde a une petite amie
Elle est belle, et son prénom c’est Bonnie
A eux deux ils forment le gang Barrow
Leurs noms : Bonnie Parker et Clyde Barrow

Traqués, Serge et B.B. le sont aussi. Les paparazzi sont à leurs trousses. Ils font le pied de grue devant chez elle, avenue Paul-Doumer, et les cent pas face à la Cité des Arts, comme le raconte sa directrice.

Simone Bruno :

« Ça faisait jaser car c’était quand même inhabituel dans le train-train habituel de la Cité. C’est ainsi qu’un jour j‘ai croisé Brigitte Bardot dans le hall, elle était venue avec un superbe chien, en fait je n’ai vu que le chien et mes secrétaires m’ont ri au nez quand je leur ai dit qu on avait la visite d’un très très beau lévrier à longs poils. Elles m’ont dit : “Mais vous n’avez pas vu qui le tenait en laisse ? “ Je n’avais pas remarqué sa propriétaire ! Ceci dit, nous avions un gardien de nuit qui a donné un certain nombre de renseignements à France-Dimanche sur les visites que recevait Gainsbourg. Le malheureux garçon a été fichu à la porte : il avait trahi la discrétion de la maison.»

Brigitte-Bardot

Dans la biographie de Brigitte Bardot par Catherine Rihoit, publiée dans les années 80, Serge s’était souvenu de leur parano…

Gainsbourg :

«Les gens avaient pour elle une espèce de haine. Je l’ai vue agressée dans la rue : “Vous êtes dégueulasse !“ Mais qu’est-ce qu’elle faisait cette pauvre gamine ? Elle n’ a jamais pris personne à personne, elle a vécu sa vie, elle a choisi ses hommes… Quand on se promenait ensemble dans la rue, elle avait une sorte de sixième sens : elle repérait les photographes. Elle les sentait littéralement. Elle disait : “Je sais qu’il y en a un.” Moi je ne voyais rien, mais elle avait toujours raison, comme un animal qui sent le chasseur…»

Le show Reichenbach, sans Reichenbach mais avec Serge, prenait ses vraies dimensions… […] Les jours passaient dans un flou heureux. Le show fut terminé à temps pour passer, comme prévu, le soir du 1er janvier 1968.

Entre-temps, les producteurs de « Shalako » envoient à Brigitte le script du film qui doit se tourner dans les semaines qui viennent. Madame Olga, son agente, qui voit d’un très mauvais œil sa liaison avec Gainsbourg, s’efforce de ramener Brigitte a la raison et a ses obligations : n’était-ce point elle qui avait, insisté pour tourner ce western, afin d’échapper aux velléités cinématographiques de son Gunther de mari ? Mais elle ne lit pas le script et se moque des producteurs américains que lui amène «Mama Olga» et qui tentent de la convaincre de la chance qu’elle a de tourner avec Sean Connery sous la direction d’un metteur en scène aussi réputé qu’Edward Dmytryk.

Brigitte :

« J’écoutais en pensant à autre chose, je disais «Yes, yes» fumant une cigarette dont la fumée bleue me ramenait vers Serge. Que faisait-il en attendant, en m’attendant ? Il devait se ronger, tourner en rond. Le film commencerait en janvier à Alméria, dans le sud de l’Espagne. J’en avais pour deux mois ! »

Début décembre, Brigitte désire très sérieusement que Serge lui compose une comédie musicale et la mette en scène lui-même. Ils sont également interviewés à la radio, séparément, mais côte à côte, par André Halimi dans son émission « Détruisez votre légende« . Puis il y a l’enregistrement, à trois semaines de la diffusion du Show Bardot, de la première et longtemps mythique version de «Je t’aime moi non plus»

Brigitte :

«Ce fut un amour fou un amour comme on en rêve, un amour qui resta dans nos mémoires et dans les mémoires. Aujourd’hui encore, quand on parle de Gainsbourg, on lui associe toujours Bardot, malgré toutes les femmes qui ont jalonné sa vie et tous les hommes qui ont partagé la mienne. De ce jour, de cette nuit, de cet instant, aucun autre être, aucun autre homme ne compta plus pour moi. Il était mon amour, me rendait la vue, il me faisait belle, j’étais sa muse.»

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Elle réalise brutalement que Gunther Sachs, dont elle est temporairement sans nouvelles, n’est qu’un «mari de pacotille», une «marionnette du show-business».

« Serge passait des nuits à composer des merveilles sur mon vieux piano Pleyel. Un matin, il me joua son cadeau d’amour: «Je t’aime moi non plus» »

Claude Dejacques :

«L’enregistrement de “Je t’aime moi non plus” a eu lieu au studio Barclay, le titre avait été arrangé par Michel Colombier et il n’y avait que Denis Bourgeois, l’ingénieur du son, Serge, Brigitte et moi. On a fait ça en deux heures, pas plus. Il régnait dans le studio une ambiance d’amour extraordinaire, ils s’aimaient pour de vrai, c’était pas un flirt a la con, c’était très très fort.»

Je t’aime je t’aime
Oh oui je t aime
Moi non plus
Oh mon amour
Comme la vague irrésolue
Je vais, je vais et je viens
Entre tes reins

Brigitte Bardot :

«Lorsque nous avons enregistré «Je t’aime moi non plus» tard dans la nuit, aux studios Barclay, nous avions chacun un micro. A un mètre l’un de l’autre, nous nous tenions la main. J’avais un peu honte de mimer l’amour que me faisait Serge en soupirant mes désirs et mes jouissances devant les techniciens du studio, Mais après tout, je ne faisais qu’interpréter une situation, comme dans les films que je tournais. Et puis Serge me rassurait par une pression de la main, un clin d’œil, un sourire, un baiser. C’était bon, c’était beau, c’était pur, c’était nous.»

Claude Dejacques :

«Gunther a fait une scène épouvantable, il lui a demandé de choisir entre Serge et lui. C’est à ce moment qu’elle a pris peur et qu’elle a envoyé un télégramme pour bloquer la sortie de “Je t’aime moi non plus”.»

Dès les premières fuites, Bardot panique, comme elle le raconte dans Initiales B.B. :

« Madame Olga m’avait prévenue que, si le disque sortait, Gunther se séparerait de moi en faisant un scandale mondial qui ternirait à jamais mon image de marque. Olga, que toutes ces histoires mettaient hors d’elle, me reprocha avec beaucoup de véhémence mon inconduite, mon manque de morale et de discrétion, ma vie dissolue et indisciplinée ! Bref, elle me passa un savon de première classe que mes sanglots et mes larmes n’attendrirent pas ! Je n’avais que ce que je méritais ! »

Olga lui intime l’ordre d’écrire immédiatement une lettre à Philips, leur demandant de ne pas publier le disque.

Gainsbourg, mis au courant de ce drame qui prenait des proportions imprévisibles, accepta avec élégance, comme toujours, de supprimer à la dernière minute «Je t aime moi non plus» de l’album qui devait sortir quelques jours plus tard.

A la télé, la diffusion du show, le 1e janvier, est une «immense réussite» comme le raconte Bardot:

«Je le regardai avenue Foch où Gunther avait invité quelques amis. Tout le monde s’exclamait, j’étais belle, je chantais bien, même Gunther était fier. Seules les apparitions de Serge mettaient l’assistance mal à l’aise. Tout le monde y allait de ses critiques, il était si laid ! Quelle horreur ! J’en avais les larmes au bord des yeux ! […] Où était-il ? Il devait se morfondre, seul, malheureux, au fond de son gourbi universitaire, avec pour seul compagnon son immense piano !»

L’album Bonnie And Clyde, par Brigitte Bardot et Serge Gainsbourg, est publié au lendemain de la diffusion du show, le 2 janvier 1968. En plus des principales chansons de l’émission de Matalon et Reichenbach (il manque «Harley Davidson» et «Contact»), Dejacques a ajouté six titres de Serge, de «Baudelaire» à «Docteur Jekyll et Monsieur Hyde», qui font de cet album sa première anthologie. En exergue, ce court texte :

«Ces douze titres de Brigitte et de moi sont autant de chansons d’amour. Amour combat, amour passion, amour physique, amour fiction. Amorales ou immorales peu importe, elles sont toutes d’une absolue sincérité.»

Source:

Initiales B.B Grasset Édition : Grasset (24 septembre 1996)

1968 – L’album Initials B.B.

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