Académie Montmartre

L’académie Montmartre

Tandis qu’ Olia et les enfants reprennent possession de leurs pénates a Paris, Joseph choisit de travailler encore quelques mois à Limoges. Quant il remonte à Paris le 21 novembre 1945, de gros soucis l’attendent :

les résultats de Lucien, qui est retourné à Condorcet depuis septembre (classe 1 A 2), sont tout simplement désastreux.

Au premier trimestre son bulletin nous annonce 1/20 en français (21 è), 0,5/20 en version latine (16è), 1/20 en thème latin ( 19è) et 0/20 en version grecque (20è). En maths (7/20) et en chimie (2/20), c’est à peine mieux. Seuls ses résultats en histoire (9/20) et en anglais (8,5/20) semblent encourageants. Ses penchants rêveurs ont pris le dessus. Aux devoirs et leçons il préfère les délices de la lecture : il se plonge dans Adolphe de Benjamin Constant, Madame Bovary de Flaubert, le Journal de l ‘année de la peste de Daniel Defoe (d’après Serge « le premier constat journalistique de l’histoire de la littérature »), puis découvre Là-bas et A rebours de Loris-Karl Huysmans, dont il « apprécie la froideur esthétique presque inhumaine », froideur qu’il retrouvera plus tard, disait-il, chez Nabokov, dans Lolita.

La quête symbolique et décadente du héros, des Esseintes, la perfection névrosée du style, l’absurde richesse du vocabulaire, la constante recherche du mot rare, tout concourt à jeter l’adolescent qui approche de son dix-septième anniversaire dans une fascination morbide.

Chez les Russes, c’est Gorki qu’il préfère (« très hard »). Comme il l’expliquera bien plus tard, lors d’une interview publiée en 1985 dans L’Humanité, il rencontre Rimbaud, Baudelaire et Edgar Allan Poe peu de temps après, au moment où il attaque sa formation de peintre.

Mais revenons à cet Adolphe qu’il ne cessera de citer tout au long de sa carrière, dès la sortie de son premier album en 1958, jusqu’aux dialogues de Charlotte For Ever en 1986 :

« Dites un mot, écrivait-elle ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive ? Est-il une retraite où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau dans votre vie ? Mais non, vous ne voulez pas. Tous les projets que je propose, timide et tremblante, car vous m’avez glacée d’effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j ‘obtiens de mieux, c’est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère. Vous êtes bon, vos actions sont nobles et dévouées, mais quelles actions effaceraient vos paroles ? Ces paroles acérées retentissent autour de moi. Je les entends la nuit. Elles me suivent, elles me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure ? Eh bien, vous serez content. Elle mourra, la pauvre créature que vous avez protégée … mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra, cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouverez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue. Elle mourra. Vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de vous mêler ! Vous les connaîtrez, ces hommes que vous remerciez aujourd’hui d’être indifférents. Et peut-être un jour, froissé par ces cœurs arides, vous regretterez ce coeur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus récompenser d’un regard (1) … »

A l’âge où l’on se cherche des héros auxquels s’identifier, dans un monde qui ne peut inspirer qu’horreur ou dégoût, taraudé par ses complexes de laideur, par ce nez et ces oreilles qui l’ont tant angoissé au temps des rafles, moqué pour sa juvénilité ( il est imberbe et le sera encore de longues années, il fume pour se vieillir ), conscient de sa supériorité (l ‘orgueil est un trait de famille chez les Ginsburg), mais aussi profondément romantique et idéaliste (ses fantasmes autour de l’Art avec un grand A, qui se cristallisent autour de la peinture), nombreuses sont les raisons que l’on peut chercher à l’authentique révélation qui l’étreint à la lecture d’Adolphe, portrait d’un homme trop sec, trop exigeant envers lui-même, rejetant l’amour d’Ellénore, incapable d’attachement, persuadé que toute passion est vouée à l’échec et à la déception. Le tout dans un style aride et d’une concision terrible.

Retour à Condorcet. Au deuxième trimestre c’est pire encore. Il a perdu en somme tout intérêt pour le lycée, il fait souvent l’école buissonnière. Un prof, portant encore discrètement la francisque des pétainistes, n’hésite pas à afficher son mépris pour l’élève Ginsburg et pour la « race » qu’il représente. Car l’antisémitisme ne s’est pas tu après le débarquement allié : s’il ne se solde plus par des dénonciations et des rafles, il se manifeste encore par vagues, telle celle du printemps 1945 où l’on voit des commerçants qui avaient repris des boutiques confisquées aux Juifs refuser de les restituer ; on assiste même à des manifestations anti juives dans quelques arrondissements de Paris.

Parmi ses condisciples en cette année 1944-45, on trouve Pierre Dardelet, avec qui il restera lié et qui l’applaudira quatorze ans après aux Trois Baudets, Gérald Biesel, futur parolier, notamment pour PolnareffLa poupée qui fait non», «Love Me, Please Love Me» sous le nom de F. Gérald), Ivan Députier devenu ensuite critique de jazz réputé, ou encore Roland Bonneville de Marsangy, qui perdra la vie quelques années plus tard durant la guerre d’Indochine.

Roland Guinet :

« Nous étions ensemble en 1A2, c’est-à-dire « classique » (français, latin-grec, anglais). J’ai d’ailleurs gardé une photo de classe de cette année, mais Gainsbourg n’y est pas. A vrai dire, il était souvent absent. Je pense qu’il était perturbé par l’étoile jaune qu’il avait dû porter longtemps. Il n’avait pas vraiment de copain dans la classe et ne participait pas trop au chahut général. Il ne voulait pas se faire remarquer. Un jour, avec plusieurs copains, on avait investi l’infirmerie du lycée et on avait trouvé les livrets médicaux des élèves. On s’était amusé à les falsifier, et sur celui de Gainsbourg, à la rubrique « signe particulier » on avait marqué : « fait fuir les femmes », parce qu’il n’était vraiment pas très beau. »

Lucien ne fera jamais sa terminale, il ne passera jamais son bac : le 2 mars 1945, un mois avant son dix-septième anniversaire, c’est la révolution chez les Ginsburg: alors que Jacqueline, sa sœur aînée, poursuit brillamment son parcours à la Sorbonne, Lucien décide d’interrompre ses études. Ou il se fait virer de Condorcet, selon sa propre version, dont on peut douter. Pour les parents, qui ont toujours tout misé sur la réussite à l’école et qui se sont démenés pour que leurs trois enfants suivent une scolarité normale, envers et contre l’occupant et les autres caprices du destin, le coup est terrible. Seule consolation pour Joseph, le peintre frustré : Lucien continue à suivre avec passion les cours de dessin et de peinture de l’académie Montmartre. Or, comme il le confie une vingtaine d’années plus tard sur France-Inter, son père voulait qu’il soit peintre (phrase capitale : son père voulait qu’il soit peintre) et lui se trouve « tellement mordu que je ne voulais plus travailler, plus faire d’études, j’ai été foutu dehors du lycée Condorcet, et je suis allé en archi aux Beaux-Arts (2) ».

C’est à l’académie Montmartre, bientôt rebaptisée académie Fernand-Léger, que Lucien rencontre le peintre et (futur) sculpteur Jacob Pakciarz, de sept ans son aîné.

Jacob Pakciarz :

« Il m’a invité chez ses parents pour un anniversaire. C’était dans le petit appartement de la rue Chaptal, un appartement modeste avec un piano. Il était en révolte à l’égard de la famille. On était là, une bande de plusieurs jeunes, il nous a dit : « On arrive toujours à réaliser ce qu’on a envie de faire. Si on le veut très fort. » Il avait beaucoup de force et d’ambition. Il manifestait à cette époque une grande hostilité envers son père. Il le méprisait d’être un musicien de bar. Il le voyait comme un raté. Je pense que sa réflexion sur « on arrive toujours à réaliser ce qu’on veut » fait allusion à cela. Comme s’il avait voulu dire : « Mon papa a manqué sa vie. Il n’a pas eu assez de persévérance pour être un grand pianiste. Et je ne serai pas comme lui. » C’est à mon avis l’origine de sa mélancolie. Il n’était pas fier de son père. Il en souffrait et en même temps il culpabilisait. »

Pour rentrer en architecture aux Beaux-Arts, à l’époque, il ne fallait pas avoir le bac, il suffisait de passer un examen et de suivre un an de cours préparatoire. On peut imaginer le pacte suivant : plutôt que de redoubler et changer de lycée, il se laisse convaincre de faire archi alors qu’il est obsédé par la peinture ; il aurait sans doute été plus logique de s’inscrire en peinture aux Beaux-Arts mais maman Olia a dû se montrer persuasive.

Dans L ‘Humour juif dans la littérature de Job à Wood’Allen, Judith Stora-Sandor propose une lecture intéressante des relations parents / enfants qui nous semble correspondre d’assez près à ce que Lucien vit à l’époque :

« L’enfant juif ne devait pas seulement être le plus doué de tous pour se conformer à l’idéal parental, mais il devait aussi être le plus prudent, le moins violent… Sa supériorité intelectuelle et morale devait lui suffire à s’imposer partout pour se conformer à l’idéal du moi, condition sine qua non pour garder l’amour de ses parents, l’enfant juif ne devait pas se montrer agressif. »

On se souvient des lettres écrites depuis son collège près de Limoges et du regard de supériorité que Lucien jetait sur ses condisciples, allié à un souci d’être protégé par eux. Quant a l’idéal du moi lié au modèle paternel il est flagrant, et il va s affirmer au fil des ans. Ainsi Lucien va-t-il suivre pas à pas les traces de Joseph, pratiquant comme lui la peinture et le piano …

Finalement, tout rentre dans l’ordre, tout le monde se réconcilie et attend la rentrée de septembre. Souvenons-nous que chez les Ginsburg, les liens familiaux sont très étroits et que la guerre, qui les a davantage resserrés, est encore proche. Joseph est fou de sa femme, Lucien adore sa maman : en revanche, il n’a pas d’ami, il n’apprécie pas la fréquentation des gens de son âge. Il n’a qu’un copain, un vieux poète et romancier catalan, ex-député du parlement de Catalogne, qui a fui l’Espagne en 1936 et vit près de la place Clichy. Joan Puig i Ferreter (on prononce « Poutch » ), soixante-trois ans a une barbe blanche qui le fait ressembler à Victor Hugo.

« Poutch » et le gamin ont des conversations interminables dont Lucien ressort ébloui … Mais il poursuit également son initiation musicale avec Joseph, dont le mépris pour la chanson n’a pas varié d’un poil.

Ensemble ils préfèrent écouter sur le phonographe familial les six disques 78 tours du Sacre du printemps de Stravinski, de Béla Bartok ils apprécient les Musiques pour cordes, percussions et célesta, de Claude Debussy l’opéra Pelléas et Mélisande, d’ Alban Berg ils décortiquent Lulu. Sans oublier les favoris de Joseph, Chostakovitch et Prokofiev. Et Chopin, bien sur, en particulier lorsqu’il est interprété par Alfred Cortot, un pianiste génial, qui avait été adulé dans le monde entier mais qui avait imprudemment accepté le poste de ministre de la Culture, à l’époque on disait encore « haut-commissaire aux Beaux-Arts », dans le gouvernement de Pétain.

Peu de temps après, Joseph emmène son fiston, comme il en avait pris l’habitude avant-guerre, aux répétitions des grands concerts du théâtre des Champs-Élysées. Ça se passe l’après-midi, c’est gratuit, et ce jour là Cortot est à l’affiche.

Gainsbourg :

«Alfred Cortot n’était pas seulement le plus grand interprète de Chopin, il en avait décrypté l’âme au travers des partitions. Je le vois entrer sur scène s’avancer vers le piano, sous les huées, et se faire jeter… C’était un collabo notoire, il avait joué pour les SS mais moi, gamin, je me disais : « Comment peut-on ? » On était là pour la musique, pas pour faire de la politique. J’étais blessé pour lui … »

Littérature, musique, peinture : Joseph veille à son éveil. Pour le sexe, qui commence à le démanger méchamment, il faut qu’il se débrouille tout seul. A force de dessiner des femmes nues d’après modèle à l’académie Montmartre, il ne pense plus qu’à ça. Le jeune Gainsbourg, « avec sa petite queue qui se branlait devant les Paris-Hollywood en sépia avec les poils recouverts à la retouche(3) »,n’a qu’une idée en tête : perdre son pucelage. Pas facile quand on se trouve, comme lui, extrêmement laid. En particulier quand il revient de chez le coiffeur, avec sa raie à cran et qu’il inspecte dans la glace cette gueule qui est la sienne, avec ses oreilles décollées a qui il commence à vouer une haine féroce.

Gainsbourg :

« Évidemment, j’étais raide fauchman mais je décide de me payer une petite pute. Je vais donc du côté de Barbès où je tombe sur un groupe de cinq prostituées, cinq pauvres gamines, et dans mon émoi je choisis la plus nulle mais aussi sans doute la plus gentille. Quand elle a refermé la porte de sa piaule, j’étais mort de trac. Je lui ai dit que je n’avais jamais fait ça. Elle m’a montré le chemin de son engin glauque et visqueux et quand ça a été fini, elle m’a dit que je n’étais pas maladroit. Quand je suis rentré chez mes parents, j’avais l’impression que ça se voyait, je suis allé dans les chiottes et là je me suis branlé pour retrouver mes rêves de puceau. Voilà l’affaire. »

Par la suite, Lucien se paiera d’autres escapades à Barbès. Une pute le vexera profondément en ne cessant de mastiquer son chewing-gum, même à l’instant critique. Une autre refusera de se laisser caresser en disant: «Ah! non ! Touche pas mon indéfrisable ! » Une dernière le remballe en lui disant : « Tu es bien mignon, tu reviendras quand tu seras grand ! » On les croisera à nouveau en 1958 quand il chantera « L’alcool » sur son premier album :

Bien sûr il y a les filles de joie sur le retour
Celles qui mâchent le chewing-gum pendant l’amour
Mais que trouverais-je dans leurs corps meurtris
Sinon qu’indifférence et mélancolie

Sources:

1) Voir Movies (intégrale des scénarios de ses films), édition établie et annotée par Franck Lhomeau, Editions Joseph K., Nantes, 1994 (pp. 208-209). 2) Interview par Gilles Davidas et Thomas Sertilange, diffusée dans l'Oreille en coin sur France-Inter le 21 novembre 1976. 3) Interview par Jean-François Bizot et Karl Zéro in Actuel, n° 60, octobre 1984.

Serge et la peinture