Ticket de caisse du zenith de Serge Gainsbourg du 22-3-1988

22 mars 1988: Le Zénith de Gainsbourg

Le 15 décembre 1987, la double page centrale de Libération annonce les concerts au Zénith à partir du mardi 22 mars 1988, avec, sous l’agrandissement d’un ticket d’entrée, le texte « Achetez-le 140 balles, revendez-le 500 ! ».

Le 22 mars 1988, Serge retourne donc sur scène : sept soirs au Zénith, trente autres tous azimuts, de Nantes à Metz, de Caen à Nice .

Décor superbe, post-atomique, «sur fond bleu nuit ou rouge feu, les ruines métalliques d’un hangar embourbé dans la baie d’Hudson », comme le dit Claude Fléouter dans Le Monde (25 mars 1988), light-show sophistiqué (par le talentueux Jacques Rouveyrollis), on retrouve ses cinq musiciens américains (Billy Rush à la guitare, John K. à la basse, Tony «Thunder» Smith à la batterie, Gary Georgett aux claviers et Stan Harrison au sax) et ses deux nouveaux choristes, Curtis King Jr. et Denis Collings.

A la technique, retour également du régisseur Robert Adamy, dit «Dada », toujours aussi imposant et moustachu, qui, plus que jamais, veille à ce que Serge ne soit pas envahi par les importuns.

Billy Rush :

«Sa forme physique s’était détériorée depuis la précédente tournée, on le sentait fatigué et dépressif, il se sentait devenir vieux, il m’en parlait. Il continuait à travailler mais sans direction précise, il ne lui restait plus rien à prouver alors. il cherchait à s’occuper, parce qu’il haïssait l’idée de prendre des vacances.»

Robert «Dada» Adamy:

«Les répétitions avaient eu lieu à l’Usine Studio, en prévision de quoi le gars qui tenait le bar avait acheté des caisses de Pastis 51. Le premier jour de répète il lui dit : “Alors Serge, un petit 102 ?“ Mais ce dernier lui répond: “Pas question, je travaille !“

Au moment du montage du décor et des répétitions au Zénith, le soir, on mangeait tous ensemble. Il passait nous voir et nous racontait des histoires. Ensuite, pendant la tournée, il nous invitait à manger au restaurant et jouait au sommelier, il choisissait les vins et nous les servait avec la petite serviette autour du bras. Il était très humain, il s’intéressait à tout le monde, il était sincère.»

Sur scène, devant dix mille «p’tits gars» et «p’tites pisseuses», le public est globalement beaucoup plus jeune que celui du Casino de Paris, trois ans plus tôt, on le sent en extase, il est tout sauf blasé, comme le disent ses neveux…

Yves et Isabelle Le Grix :

« Nous avions les larmes aux yeux, chaque soir, comme si nous nous disions: profites-en bien parce que c’est peut-être la dernière fois. Dans les loges, il fallait voir le nombre de stars qui venaient le saluer, c’était assez impressionnant, ça défilait: Catherine Deneuve, Johnny Hallyday, Robert Charlebois, Renaud, Jean-Paul Belmondo… De temps en temps il y avait aussi des ringards, dont on taira les noms, ça le faisait marrer. Un soir le groupe Cock Robin s’est pointé, il les a accueillis très gentiment et une fois qu’ils sont sortis, il nous a demandé: “Qui c’est ceux-là ?”»

Au programme, des extraits de ses deux albums new-yorkais, de vieux tubes tels «Qui est “in” qui est “out” », « Manon », « Couleur café » et « Les dessous chics », mais aussi trois nouveaux titres : le piteux «You You You But Not You », « Seigneur et saigneur », qui contenait un début de bonne idée, et le très émouvant « Hey Man Amen » aux allures de testament:

Quand je serai refroidu
Je laisserai à mon petit Luli
Des nèfles et mes abattus
A toi de te démerdu
Pauv’ Lulu
Tu m’as perdi
T’inquiète j’me casse au paradu

« Rares sont les œuvres d’écrivains ou poètes juifs qui n’entretiennent pas avec la mort des rapports plus ou moins familiers, ce qui est tout à fait naturel si l’on considère que l’humour juif prend sa source dans le malheur », écrit Judith Stora-Sandor dans ‘L‘Humour juif dans la littérature de Job à Woody Allen‘. Il n’est pas inintéressant d’aborder cette chanson sous l’angle de la judéité de Gainsbourg : « Si la valeur suprême est la vie, poursuit cet auteur, le malheur suprême est la mort : elle doit donc être le thème par excellence à mériter un traitement
ironique. […] Le but est toujours le même: attirer l’attention mais aussi l’admiration sur celui qui a la grandeur d’esprit d’aborder ce sujet, effrayant entre tous. […] L’humour déployé à cette occasion a toujours le même but : il sert a gagner la sympathie qui devrait, dans ce cas, se doubler de l’admiration pour le courage de la personne en question. »

Dans Libération, sous le titre inélégant « Gainsbourg le mou », Jean-Pierre Delacroix écrit ceci le 28 mars 1988, le jour du dernier concert au Zénith de Paris: Un feu sans doute nourri d’ordures éclaire quelques instants le décor, le temps d’apercevoir et de souligner que Gainsbourg va chanter la désespérance dans un terrain vague […] Pendant une semaine il a rempli le Zénith de bras tendus pour l’empêcher de tomber dans le vide, de mains en forme de cœurs qui veulent l’arracher à sa tentative de suicide […]

Pour coller à son histoire de type qui s’enfonce à coup de strophes dans la mort, il n’a aucun intérêt à se montrer: la scène est trop grande, qu’il n’occupe pas. […] II avait déjà conquis tous ceux qui tendent la dérision comme un lance-pierre et chassent les oiseaux de bonheur. Mais il en fait désormais trop pour faire croire que la mélancolie habite ce corps étriqué de sexagénaire, et qu’il suffit de frapper à sa porte pour trouver notre compte d’angoisse charmante.

Le 2 avril 1988, Serge dîne avec Bambou et ses musiciens chez Lasserre, à Paris, pour son 60e anniversaire. Le lendemain, il se produit au Printemps de Bourges (où il chante au Stadium avec Elli Medeiros en première partie, Aznavour et Indochine qui sont également au programme cette année-là ne remplissent pas la salle, mais c’est complet soit 13 000 spectateurs pour Gainsbarre), ce qui lui vaut ce commentaire, à nouveau dans Libération, mais cette fois sous la plume d’Yves Bigot:

 » Le problème de Gainsbarre c’est peut-être qu’il a un peu trop attendu le succès. Du coup, il s’en goinfre : parle trop, en fait trop, montre trop sa satisfaction son soulagement d’être enfin reconnu.  »

Isabelle Adjani :

« En regardant des images de ses concerts, je me suis aperçue tout d’un coup à quel point il était dans le tracé émotionnel de Marilyn : je le voyais envoyer du bout des doigts des baisers au public, sa chemise ouverte lui faisait comme un décolleté, il était offert dans toute son aura érotique et magnifique à son public. A l’instar de Marilyn, il était arrivé a être un personnage de légende de son vivant… »

Gainsbourg le dandy soignait effectivement son look, quel que soit son état de délabrement physique ou mental, dans une interview publiée dans Vogue en novembre 1994, Bambou avait minutieusement décrit à Philippe Krootchey les détails de sa recherche vestimentaire:

« Aux pieds, il portait des Repetto blanches ou noires avec son smoking. Pas de chaussettes avec les blanches, des chaussettes noires avec les noires. Pas de caleçon, pas de slip, il n’aimait pas les pansements. Une montre Rolex ou la plus petite montre Cartier’. Aux doigts, l’alliance de Jane, l’alliance de Bardot, et cinq alliances que je lui avais offertes, en platine. Un bracelet saphir et diams. Autour du cou, un petit cœur en saphir. Une vingtaine de jeans, quelques-uns gris de chez Hémisphères. Les jeans coupés en bas aux ciseaux, pas d’ourlet. Des chemises kaki, une chemise Lee Cooper, des chemises blanches, tee-shirt en vacances. […] Le savon, c’était Guerlain. Le parfum Van Cleef & Arpels. […] Un pull marin donné par un mousse sur le Dupleix, une veste en cachemire bleu marine avec des boutons d’argent faite par un tailleur que lui avait présenté Lagerfeld. […] Une veste punk venant des Puces de Porto-bello, son smoking Saint Laurent, un Perfecto en jean que je lui avais offert et un autre en peau de serpent. Des boutons de manchettes saphir et platine…»

En tournée, dans l’autobus, les hôtels, les loges, on voit sans arrêt Serge et Billy se livrer à leur jeu favori : d’interminables parties d’échecs. Chaque fois qu’il bat son directeur musical il est fou de joie, il le charrie sur scène, il le taquine des jours durant. En revanche, quand il sent qu’il va être battu, il lui arrive de balayer l’échiquier d’un revers du coude rageur…

Robert «Dada» Adamy :

« L’avantage des admirateurs de Serge c’est qu’ils ne dégageaient aucune agressivité et j’ai rarement retrouvé ça chez d’autres artistes. Pourtant, les filles étaient souvent hystériques : à cette époque on s’amusait tous les soirs à compter les slips et les soutiens-gorge qu’elles jetaient sur scène, et c’était assez conséquent! Serge était content, il prenait son succès d une manière très sereine et il nous disait qu il avait mis quarante ans avant d’obtenir cette reconnaissance. »

Bertrand de Labbey:

« Serge savait parfaitement quel créateur il était, autrement dit l’un des plus importants dans son siècle. En même temps, j‘en ai été le témoin durant la tournée qui a suivi les concerts du Zénith, il avait ce plaisir enfantin d’être constamment rassuré au point de baisser la vitre quand il était en voiture et de dire bonjour aux gens sur les trottoirs pour qu’ils le reconnaissent et disent: “Eh! c’est Gainsbourg !“ Cette peur permanente d’être oublié, de ne plus exister, était aussi touchante que surprenante.»

Enfin, dans les derniers jours de mai¹, Gainsbourg donne trois concerts au Japon. Comme «merci» se dit là-bas «arigato», Serge s’amuse comme un môme, au moment de quitter la scène, en criant : «Arigato…au chocolat!»

Robert «Dada» Adamy :

« En règle générale, les Japonais ne bougent pas trop pendant les spectacles. Ils sont assez timides, même pour applaudir, car ils ont peur de gêner, et ils ne se lèvent qu’à la fin du show. Pour Serge ils se sont levés dès le premier morceau et le producteur japonais est venu me voir, très inquiet, pour que Serge dise aux spectateurs de s’asseoir. Mais Serge m’a dit de laisser tomber, les fans se sont mis devant la scène et personne ne s’est assis. Pour le Japon c’était exceptionnel ! »

Durant l’été 1988, Serge touche le double fond de la dépression, il s’est voûté, marche avec une canne. L’alcool le fait grossir, on ne compte plus ses crises de delirium tremens. Il devrait s’arrêter, lever le pied, faire une cure de sommeil. Bambou réussit seulement à le convaincre de partir quelques jours au Portugal, au mois d’août. Ses soucis de santé s’aggravent : vue qui baisse, cirrhose, incidents cardiaques, douleurs, auxquels viennent s‘ajouter des problèmes d’impuissance. A soixante ans, Serge est terriblement usé: il n’a plus que trente mois à vivre.

1. Il y aura encore quelques concerts, les derniers de sa carrière, lors des festivals de La Rochelle (Francofolies) et de Montreux (Jazz Festival), ainsi qu’à Hendaye et à Vienne en juillet 1988.

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