Charles-Trenet

Trenet, la guerre et cætera

Pendant ce temps, Joseph joue du piano dans les boîtes de nuit: il passe l’essentiel de l’année 1938 ainsi que les cinq premiers mois de 1939 chez Mimi Pinson, sans parler des cachets occasionnels. C’est un métier pas mal payé mais qui comporte quelques exigences.

Il faut par exemple jouer des airs à la demande, être capable d’enchaîner un prélude de Bach et « Les roses de Picardie ». Et puis il faut rester jusqu’au dernier client.

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La drôle de guerre

A Dinard, malgré une classe surchargée ( 44 élèves ), Lucien termine très correctement son année scolaire; son bulletin de fin d’année (1) nous apprend qu’il est 18e en français (14 de moyenne), 15e puis 14e en latin (14 de moyenne ), 12e puis 8e en grec (15 de moyenne), 1er en histoire ( 19,5 de moyenne, avec une pointe à 20/20 ! ), 2e puis 7e en anglais (16,5 de moyenne) et 5e en maths (1) . Bref, il est admis en 5e, sans observation.

En mai 1940, après huit mois de « drôle de guerre », les armées du Reich passent à l’attaque et entrent en France: après avoir conquis la Belgique et les Pays-Bas. Le 14 juin, les Allemands défilent dans Paris, alors que deux millions de réfugiés se jettent sur les routes fuyant l’envahisseur et les bombardements. Le 18, de Gaulle lance son fameux « Appel » sur les ondes de la BBC. Le 22 Pétain signe le honteux armistice à Rethondes.

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Lucien Ginsburg en famille

Une enfance difficile

Lucien passe une année scolaire 1940-41 normale, en 5è, à Condorcet toujours, malgré un maître qui se révèle particulièrement désagréable en insistant lourdement sur son nom : Ginsburg, Ginsburg, Ginsburg

Du haut de ses treize ans, avec ses boîtes d’aquarelles, ses crayons de couleur, ses fusains et ses pastels, tous achetés dans une boutique de la rue Chaptal, cela fait déjà un bout de temps qu’il montre des dispositions certaines au dessin et à la peinture.

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Le port de l’étoile jaune

Première étape dans la mise en application en France de la solution finale, le port de l’étoile jaune est instauré dès le mois de juin 1942, par la 8è ordonnance du commandement militaire allemand.

Outre l’humiliation et la peur, cette mesure constitue une mise à l’épreuve des rapports des Juifs avec la société française : le port de la « Yellow Star (1) » revient à annoncer aux voisins, aux commerçants, aux passants que l’on croise dans la rue, qu’on est juif, qu’on est un paria.

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Son complexe de laideur

Les rafles se multiplient partout en France au cours du mois de juillet 1942. Puis, le 16, organisée par René Bousquet, c’est la rafle du Vel d’Hiv.

Dès 4 heures du matin, 4 500 policiers français reçoivent pour mission d’arrêter 27 361 Juifs apatrides de deux à cinquante-cinq ans pour les femmes, de deux à soixante ans pour les hommes. La Compagnie du métropolitain met à leur disposition 50 autobus, le lendemain, à 17 heures, ont été arrêtés 3 031 hommes, 5 802 femmes et 4 051 enfants.

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Sa passion pour la peinture

Sa timidité, en revanche, ne s’arrange pas. Le moindre contact avec des inconnus le jette dans des affres dont le traumatisme va le poursuivre longtemps, si l’on en croit cette interview accordée au Quotidien de Paris en 1981…

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Lucien a commencé la rédaction d’un journal intime

La répression policière et administrative, ainsi que l’action malfaisante des Milices, n’a jamais été aussi intense qu’en cette fin d’année :

Philippe Henriot, nouvellement nommé secrétaire d’État à l’information et à la Propagande, s’exprime désormais deux fois par jour au Radio Journal de France, où il est écouté par une grande majorité de Français, déversant les flots fielleux de son ardeur anticommuniste et de son hystérie antisémite. Entre-temps, Olia et les enfants ont été soulagés d’apprendre que Joseph est en sécurité du côté de Limoges.

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Saint-Leonard-De-Noblat

La vie au Collège Saint-Léonard-de-Noblat

Le soir je revis le dortoir. Il fallut se mettre au pied du lit, puis au signal du surveillant se déshabiller. C’était la première fois que j’allais dormir avec des inconnus. C’était la première fois que je me déshabillais devant n’importe qui.

Alors je dois dire que je me cachai. La lumière s’éteignit. Et la salle se trouva obscure.

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Fin de la guerre 40-45

La fin de la guerre

Dans la nuit du 26 au 27 février 1944, un courageux officier de la Royal Navy fait passer un messager de la Résistance, en mission secrète, de Dartmouth jusqu’en Bretagne. L’officier s’appelle David Birkin, futur papa de la petite Jane, qui naîtra le 14 décembre 1946.

Quant au messager, selon sa propre légende, il se nomme François Mitterrand (devenu président de la République, il fera attribuer la Légion d’honneur à David Birkin pour officialiser cet événement, à une époque où son passé sous l’Occupation lui cause quelque souci) …

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Académie Montmartre

L’académie Montmartre

Tandis qu’ Olia et les enfants reprennent possession de leurs pénates a Paris, Joseph choisit de travailler encore quelques mois à Limoges. Quant il remonte à Paris le 21 novembre 1945, de gros soucis l’attendent :

les résultats de Lucien, qui est retourné à Condorcet depuis septembre (classe 1 A 2), sont tout simplement désastreux.

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Gustave Courbet - Loth et ses filles

Serge et la peinture

Septembre 1945, Lucien est effectivement inscrit comme élève libre de l’École nationale supérieure des beaux-arts, dans un atelier préparatoire d’architecture. Nouvelle initiation, à la rigueur cette fois, à la perfection du nombre d’or, à la beauté des lignes pures.

Mais l’année suivante, en maths, il est complètement largué, malgré les leçons particulières payées par son papa. Un bizutage sordide, lui qui a déjà tant de mal à tolérer la promiscuité, achève de le dégoûter. Au bout de deux ans, moins peut-être, il abandonne l’archi.

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Elisabeth Levitsky-Lise

Serge rencontre Elisabeth Levitsky qui deviendra sa première femme en 1951

Au printemps 1947, toujours à l’académie Léger, Serge rencontre celle qui deviendra sa première femme en 1951, Elisabeth Levitsky, une liaison qui devient plus sérieuse en octobre de la même année.

Au début, ça n’accroche pas : elle est belle, sophistiquée, il est intimidé et sarcastique … De deux ans son aînée (il a dix-neuf ans, elle en a vingt et un), Elisabeth, fille d’aristocrates russes immigrés, est mannequin de mode.

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juliette-greco-serge

Ses débuts dans le métier

De côtoyer durant deux ans Serge Pludermacher, un bonhomme d’exception comme l’affirment les témoins, suscite une question : a-t-il eu ou non une influence sur Lucien Ginsburg ? Albert Hirsch en est convaincu : il se demande même si le futur Gainsbourg n’aurait pas choisi son prénom en hommage au père de Georges Pludermacher.

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Cabaret Madame Arthur

Apprentissage chez Madame Arthur

A la rentrée 1954, Lucien remplace à nouveau son père, mais cette fois à Paris, dans le 18e, au cabaret Madame Arthur dont il devient le pianiste et chef d’orchestre (deux autres musiciens seulement : un batteur et un saxophoniste violoniste), une place qu’occupe Joseph depuis 1947.

De cela il n’en parlera jamais et ce sont les recherches à la SACEM au printemps 1991 qui permirent à Gilles Verlant de découvrir cet épisode pourtant aussi passionnant que savoureux de ses années d’apprentissage. On a du mal à imaginer pourquoi il le tut, lui qui révéla tant d’ anecdotes autrement plus salées dans sa carrière, lui qui n’hésita pas à s’afficher en travesti sur la pochette de l’album Love On The Beat en 1984, un album où plusieurs chansons tournaient autour du thème de l’homosexualité.

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Serge découvre Boris Vian

Boris Vian, le nom est lâché … « Son apparence physique intrigue, attire immédiatement le regard. Longue silhouette mince, yeux de glace gris-bleu, immense front de Martien, visage en lame », comme le décrit son biographe Philippe Boggio.

Boris Vian qui était récemment arrivé à la chanson par nécessité, par curiosité, parce qu’il n’avait pas encore abordé ce genre d’expression, lui qui avait démontré ses talents dans des domaines aussi divers que le roman (L ‘Écume des jours), le journalisme, ses innombrables chroniques sur le jazz, l’imposture J’irai cracher sur vos tombes de Vernon Sullivan soi-disant traduit de l’américain par Boris ou la fête (les fameuses soirées du Tabou en 1948-49 avec Juliette Gréco, Anne-Marie Casalis et consorts, dont il était un infatigable pilier).

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Serge-Gainsbourg

Lucien Ginsburg achève sa métamorphose en Serge Gainsbourg

Avec ses cheveux coupés ras, ses oreilles décollées, ses yeux mi-clos et sa timidité toujours aussi maladive, Lucien se ronge d’amour pour Michèle Arnaud.

Celle-ci l’appelle « Ce cher Serge », sans se douter un instant qu’il va bientôt lui apporter sur un plateau les chansons finement ciselées dont elle a tant besoin. Serge ? Eh oui, Lulu a deux pseudo : Julien Grix à la SACEM, Serge quand il fait le pianiste …

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1957 Le déclic – Cinq chansons, cinq chefs-d’œuvre

Exit Lise, Serge déclare peut-être sa flamme à Michèle Arnaud. Avec ou sans succès. Celle-ci a déjà une vie privée compliquée. Patrick Lehideux, un riche industriel, fils d’un ancien ministre de Pétain, lui fait une cour effrénée, il l’épousera en 1964.

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gainsbourg

Jacques Canetti fait signer Serge chez Philips

A partir du 28 février 1958, Michèle Arnaud se produit à Bobino avec André Dassary (qui s’est refait une santé et à qui l’on a pardonné d’avoir chanté pendant la guerre « Maréchal, nous voilà »). C’est à cette occasion qu’elle crée « La recette de l’amour fou » et que l’on aperçoit pour la première fois le nom de Serge dans la presse, des coupures instantanément envoyées par courrier aéroporté, avec la fierté que l’on devine, par Papa Ginsburg à Liliane la jumelle à Casablanca. Voici ce qu’on lit dans Combat le 8 mars :

Sa voix naturellement distinguée s’accommode à merveille d’un répertoire choisi ( … ) je note l’apparition d’un compositeur original, Serge Gainsbourg, dont nous reparlerons sans doute.

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L'étonnant Serge Gainsbourg

1959 – le premier album 25 cm

La stratégie de Bourgeois est claire : pour lancer son poulain, à la fois comme auteur-compositeur et comme interprète, il faut qu’un nom prestigieux cautionne ses premiers pas dans le métier.

Les Frères Jacques, que l’on surnomme « les athlètes complets de la chanson » et qui sont célèbres depuis dix ans déjà, avec leurs collants, leurs moustaches et leurs couvre-chefs («La queue du chat» date de 1948, «Le complexe de la truite» de 1954) semblent un excellent choix.

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serge gainsbourg cynique

Chansons trop noires (ou pas) ?

Gainsbourg est décalé. Il a trente berges et il chante pour les gens de son âge, un public intello blasé, autant dire pas grand monde. On n’est pas séduit par ses chansons, on se sent attaqué.

A la sortie de l’album, les journalistes auront beau jeu de rapprocher le cynisme de Serge de celui du film Les Tricheurs de Marcel Carné qui sort en octobre 1958 et dont les personnages s’interdisent, par orgueil, de tomber amoureux.

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